Hannah Arendt vue par Michel del Castillo

Publié le par tto45

Texte superbe de Michel del Castillo (extrait de son blog)

 Alors que les chaleurs estivales s’apaisent ; que les jours raccourcissent ; que la lumière s’adoucit ; alors que, enfin, le fracas des bombardements semble s’arrêter au Liban – je me prépare à boucler mes valises pour regagner Paris. Au moment de quitter la campagne, j’éprouve chaque fois une légère mélancolie et le regard que je pose sur le paysage gersois, sur ses collines molles et sereines, sur ses vallons remplis d’une lumière bleutée, mon regard se teinte de nostalgie.

Comme toujours depuis mon enfance, les bruits qui résonnent dans ma mémoire sont ceux des livres lus durant ces semaines de détente, les biographies de Staline et de Mao dont j’ai parlé ici même ; et, à mon habitude, j’ai ressenti le besoin, pour glisser ces personnages monstrueux dans un cadre plus large, de plonger dans un livre qui éclaire notre siècle. Dans ma bibliothèque, j’ai choisi Le système totalitaire de Hannah Arendt, ouvrage lu et relu, analyse méticuleuse et pénétrante de la machine à déshumaniser.

Le mot lui-même, totalitarisme, est entré dans le vocabulaire courant pour signifier un phénomène politique d’une nouveauté radicale, proprement stupéfiant dans ses intentions comme dans ses rouages, sans précédents, sans comparaisons possibles, aussi éloigné de la dictature que de la tyrannie. Si elle ne l’a pas forgé, Hannah Arendt a été celle qui l’a le mieux décrit, analysé, fouillé, livrant son secret : l’extermination de masse accomplie sans passion, froidement, naturellement. Car c’est au nom d’un mouvement prétendu naturel que des groupes sont désignés à disparaître ; une force aveugle, irrépressible a prononcé le verdict que les dirigeants ne font qu’exécuter.

Mouvement : une mécanique rigoureuse que rien ne saurait arrêter ; nature : la race ou la classe sociale dégénérées, humanité déjà éteinte qu’il faut achever pour accomplir la sentence de l’Histoire. Reliant ces décrets fous, l’idéologie, logique implacable qui contraint le chef comme elle commande au bourreau, jusqu’aux victimes elles-mêmes, obligées de reconnaître, non leur culpabilité subjective, mais leur crime objectif. Et, pour que cette folie s’installe, l’existence de masses isolées, déracinées, inutiles- réduites à ce que Hannah Arendt appelle la désolation, non au sens psychologique, mais au sens premier et littéral, privées d’un espace, flottantes, désemparées, se sentant, à leurs yeux, dénuées de toute valeur.

Description sans concession, d’une intelligence et d’une sensibilité admirables, Le système totalitaire est un classique, un livre que tout honnête homme devrait lire, étudier, méditer, s’il veut comprendre le XX° siècle.

Ainsi qu’il arrive avec des concepts entrés dans le langage courant, totalitarisme est employé à tort et à travers, dans un sens dévoyé, pour s’appliquer aux régimes autoritaires ou tyranniques

Un journaliste, pourtant des meilleurs, a posé la question si l’islamisme serait ou non un totalitarisme, sans réfléchir que, pour Hannah Arendt, il n’existe aucune médiation pour le mouvement totalitaire, pure immanence au service d’une prémisse fausse à laquelle il obéit avec une logique inflexible, jusqu’aux ultimes conséquences.

C’est peu dire que le mouvement totalitaire est athée, puisqu’il méprise toute transcendance, se pensant, se voulant rouage de l’Histoire en mouvement. Une fois la prémisse acceptée,- la race ou la classe sociale responsables des maux de l’humanité- c’est la tâche de la propagande de rendre l’hypothèse irréfutable – le système totalitaire ne peut qu’avoir raison, en toutes circonstances. Le Parti ne se trompe jamais, puisqu’il incarne l’Histoire dans son mouvement ; ses tueries n’ont aucune incidence morale, puisqu’elles découlent des lois de l’Histoire. Race ou classe condamnée, les bourreaux n’engagent pas leur responsabilité, absorbée dans cette Nature aveugle qui, de mort en renaissance, accouche de l’humanité régénérée. C’est une instrumentalisation universelle.

A moins d’ôter à la pensée totalitaire sa formidable puissance, comment accuser une tyrannie religieuse d’être un totalitarisme ? Un fondamentaliste musulman, un intégriste juif ou catholique peuvent être tout ce qu’on voudra, stupide, borné, cruel, sauf radicalement…athée. Ce lien entre la foi en la divinité et l’humanité interdit le crime de masse. Torquemada n’est pas, ne peut pas être Hitler, même à l’instant où il regarde, sur le bûcher, agoniser le renégat converso, pour cette simple raison qu’il doit se justifier à ses propres yeux comme devant Dieu. Dévoyée, hypocrite ou sinistre, sa conscience existe. Avant de condamner un suspect, il doit suivre et respecter une procédure. Il y a une justice, peut-être parodique, mais qui implique l’affirmation d’une Loi.

La confusion vient de ce que Hannah Arendt ne cesse de marteler : l’absence totale de conscience et de frein moral, le « tout est permis » est si difficile à imaginer et à comprendre que nous tentons désespérément de ramener cette monstruosité à nos mesures humaines. Il faut pourtant se rendre à cette évidence que des Pol Pot, des Himmler ou des Mao ne se meuvent pas dans des catégories de pensée familières. Ils ne sont plus que des forces mues par la prémisse qui commande leur logique inflexible. Et, Hannah Arendt insiste, même leur part de monstruosité finit, quand le système totalitaire est solidement installé, par disparaître, au profit des fonctionnaires de l’Histoire. Himmler, Eichmann ou Béria apparaissent comme les avatars définitifs, avec leurs figures lisses, leur allure guindée, leur voix monocorde. Le totalitarisme n’a, à la fin, pas besoin d’hommes, rien que des bureaux et des rapports.

Ce que Hannah Arendt décrit, analyse, démontre, ma raison le comprend, mais une part de moi le refuse. Tel celui qui se penche au-dessus d’un gouffre immense, je recule, je me cramponne. Je n’arrive pas à me résigner.

La philosophe non plus qui cite en conclusion de son livre l’admirable formule de Saint Augustin : « Initium ut esset homo creatus est » L’homme a été créé pour qu’il y ait un commencement.

J’espère toujours en ce Commencement.

Publié dans Arendt

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