Allemagne , les étapes vers la politique d’une jeune fille juive 1906 - 1933

Publié le

Premier cours donné le 10 octobre 2013

Introduction

Un penseur politique

Ce cours a été classé, sans que j'en sois informé, parmi ceux de philosophie. C'est une erreur. Comme est une erreur de faire de Hannah Arendt une « philosophe » de métier.

Certes Arendt a été une étudiante très brillante en théologie et philosophie avec comme professeurs les plus grands philosophes de l'époque : Husserl, Heidegger et Jaspers.

Mais, comme elle l'a raconté dans un entretien télévisé en 1964, un enchaînement d'évènements l'a amené à s'intéresser à la politique et à l'histoire et provoqué son départ d'Allemagne en 1933. De cet enchaînement date la transformation de la brillante étudiante en philosophie en un des penseurs politiques les plus importants du XXe siècle. Avec pour principe central de toujours penser en relation avec le monde. Pour Arendt la courbe que décrit l'activité de pensée doit rester liée à l'événement comme le cercle reste lié à son foyer.

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Un voyage politique à travers le XXe siècle

Si Arendt ne fut donc pas un philosophe de métier je le suis encore moins puisque simple citoyen, de formation principalement scientifique, et passionné par le politique, le vivre ensemble dans un monde commun.

Ce cours sera donc un cours de redécouverte du politique, de réinvention du politique dans la droite ligne du livre que j’ai publié fin 2010.

Mais il se fera, conformément à son intitulé, sous la forme d'un voyage. Voyage à travers le XXe siècle avec pour fils directeurs la vie et l'œuvre de Hannah Arendt.

Nous croiserons donc deux fils : celui des événements auxquels a directement été confrontée Arendt et qui sont directement liés à son activité de pensée et celui de son œuvre qui pour comprendre ces événements l'amène à revisiter avec les outils de la philosophie de l'histoire et de la science, les origines de l'époque et du monde modernes.

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Pour l’amour du monde

Plusieurs biographies sur Hannah Arendt existent en français. La meilleure reste la première. Celle d'Elizabeth Young–Bruehl. Son sous-titre très explicite, For the Love of The World, Pour l’amour du monde, n’a malheureusement pas été repris en français. Une nouvelle preuve des difficultés de réception de l’œuvre d’Arendt en France tant elle est impossible à ranger dans nos « cases » politiques et universitaires.

J'ai volontairement limité à 6 le nombre de cours pour privilégier initiation et vue d'ensemble. L'entrée dans l'œuvre d'Arendt requiert patience, confiance et ténacité. J’ai pour ma part commencé ce voyage en 2002 avec les Origines du totalitarisme.

J’ai intitulé ce premier cours : Allemagne, les étapes vers la politique d’une jeune fille juive.

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Une vie et une œuvre traversant l’âge des extrêmes

La vie de Hannah Arendt (1906 - 1975) recouvre une grande partie de ce que l'historien britannique récemment décédé, Eric Hobsbawm, appelle le court « XXe siècle » (1914 - 1991).

Elle n’a cependant pas vu l'éclatement de l'URSS, les révolutions dans les pays situés derrière l'ancien rideau de fer et l'extension à l'ensemble du monde du système capitaliste sous sa forme la plus marchande et la plus financière pour ne citer que quelques évènements en interaction directe avec son œuvre.

Œuvre qui s'intéresse à l'ensemble de l'histoire de l'Occident comme dans Condition de l’homme moderne), et qui revient aussi sur l'histoire du « long XIXe siècle » découpée par Eric Hobsbawm en trois périodes : L'ère des révolutions (1789 - 1848), L'ère du capital (1848 -1875), L'ère des empires (1875 - 1914).

Hannah Arendt s'intéressera principalement à la première et à la troisième de ces périodes. A la première avec un essai, De la révolution, où elle se livre à une analyse comparée des révolutions américaine et française. A la troisième dans son étude de l'impérialisme, l'expansion pour l'expansion, deuxième partie des Origines du totalitarisme.

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1906 – 1923 : Enfance et adolescence

1906 : Fin de l’affaire Dreyfus

1906 : Le 12 juillet, la cour de cassation réhabilite Dreyfus mettant fin à une affaire qui aura divisé les français pendant 11 ans.

Hannah Arendt consacrera le dernier chapitre de la première partie de son livre les Origines du totalitarisme (1951) à l’Affaire Dreyfus.

Première partie intitulée Sur l’antisémitisme.

Elle en fera le début de l’antisémitisme moderne.

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1906 : Naissance près de Hanovre, Enfance à Königsberg

14 octobre 1906, Hannah Arendt nait à Linden près de Hanovre.

Elle passera son enfance à Königsberg, ville du grand philosophe Emmanuel Kant (1724 – 1804).

Elle aura toujours pour Kant un respect particulier et en fera un inspirateur central de son dernier livre, inachevé, La vie de l’esprit édité et publié par Mary McCarthy.

Königsberg ancienne capitale de la Prusse orientale est devenue aujourd’hui Kaliningrad et appartient à la Russie (exclave).

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1908 : Début de la société de consommation

Le 12 août 1908, le constructeur américain d'automobiles Henry Ford présente la première voiture produite en grande série : le modèle T.

Dans les 20 années qui suivent, son entreprise, la Ford Motor Company, va vendre le modèle T à 15 millions d'exemplaires.

C’est le début aux Etats-Unis de la société de consommation, du modèle consumériste (le fameux « american way of life ») qui s’étendra à l’Europe après la seconde guerre mondiale pour s’imposer ensuite, après l’implosion de l’URSS, à la totalité, ou presque, des pays.

Dans Condition de l’homme moderne Hannah Arendt pointe dès 1958 les dangers de la société de consommation. Ce qui fera de son livre, The Human Condition en anglais, un livre culte sur les campus américains en 1968.

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Enfance et Antisémitisme

Examinant, quarante-cinq ans plus tard (en 1964 dans une émission télévisée) son enfance à Königsberg, Hannah Arendt ne considère pas l’antisémitisme qu’elle y a rencontré comme un problème.

Elle a le sentiment d’avoir été épargnée et, plus encore, comme elle le dit à Karl Jaspers, qu’elle a grandi sous la tutelle de sa mère sans jamais subir de préjudices.

Elle garde par-dessus tout le souvenir d’une conduite qu’elle tâche d’adopter toute sa vie, et qu’elle essaie de faire adopter aux autres juifs : « Il faut se défendre soi-même ».

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Paul Arendt et sa bibliothèque

L’enfance radieuse décrite par sa biographe est assombrie, selon son expression, par de lourds nuages.

Le premier : en 1911 le père de Hannah Arendt, Paul, victime d’une rechute de la syphilis contractée dans sa jeunesse, est interné. Il meurt en octobre 1913.

Hannah n’aura connu son père que malade mais il aura eu une influence sur elle par sa bibliothèque qui nourrit les premières lectures de la jeune Hannah. Elle lit les auteurs classiques grecs et latins et Kant dès 14 ans !

Le second nuage : la guerre de 1914.

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1914 : La Guerre !

Le 28 juin 1914, l'héritier de l'empire austro-hongrois et son épouse sont assassinés à Sarajevo par un terroriste serbe. Imputé à la Serbie par le gouvernement autrichien, l'assassinat va servir de prétexte au déclenchement de ce qui deviendra la Première Guerre mondiale. Ce déclenchement est probablement un des évènements les plus complexes de l’histoire mondiale. Un livre récent lui est entièrement consacré : Les somnambules de l’historien australien Christopher Clark.

Pour Martha et Hannah Arendt les derniers jours d’août 1914 sont « de terribles journées marquées par l’inquiétude : les Russes sont à la porte de Königsberg ». Le 23 août 1914 elles s’enfuient à Berlin où la plus jeune sœur de Martha vit avec ses trois enfants. Elles s’enfuient juste au moment où les troupes allemandes sont transférées vers Tannenberg pour rencontrer la seconde armée russe. Comme des centaines d’autres habitants de Königsberg les Arendt quittent leur maison sans savoir si elles y retourneront jamais.

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30 août 1914 : Victoire de Hindenburg à Tannenberg

Le 30 août 1914, un mois après l'ouverture des hostilités, la victoire surprise des Allemands sur les Russes à Tannenberg révèle aux Européens les plus avertis que cette guerre sera longue et sans pitié.

Paul von Hindenburg (67 ans), le général vainqueur, devient feld-maréchal et très populaire en Allemagne. C’est lui qui appellera Hitler au pouvoir en 1933.

Lorsque Martha et Hannah sont en mesure de retourner chez elles, dix semaines après leur fuite, la région est calme ; la vie est redevenue normale malgré la guerre qui fait rage sur les fronts de l’Est et de l’Ouest.

Martha et Hannah Arendt vivent les années de la Première Guerre mondiale dans leur maison de Königsberg qui, devenue ville de garnison, n’est plus le théâtre d’aucun combat après la retraite des Russes en 1914.

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La révolution russe de « février » 1917

Pendant ce temps en Russie un évènement qui va changer le cours du XXe siècle. Le 8 mars 1917, à l'occasion de la Journée des femmes, des travailleurs défilent paisiblement à Saint-Pétersbourg. La manifestation dégénère très vite. Elle entraîne en quelques jours l'effondrement du régime tsariste.

Une semaine plus tard, Nicolas II abdique et laisse la place à une République démocratique.

Celle-ci s'effondre à son tour neuf mois plus tard, laissant le pouvoir aux bolcheviques.

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La « révolution d’octobre »

Dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917 les bolcheviques s'emparent du Palais d'Hiver et des principaux centres de décision de la capitale russe.

Les habitants ne se rendent compte de rien.

Dans la terminologie bolchevique, ce coup de force sans véritable soutien populaire est baptisé «Révolution d'Octobre» car il s'est déroulé dans la nuit du 25 au 26 octobre selon le calendrier julien en vigueur dans l'ancienne Russie jusqu'au 14 février 1918.

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Abdication de Guillaume II, Armistice

En Allemagne, le 9 novembre 1918, l'empereur allemand Guillaume II abdique.

Le socialiste Scheidemann proclame la République.

Préoccupé par la révolution allemande, qui fait écho à la révolution russe et qui menace d'emporter le pays, il demande l'armistice aux Alliés deux jours plus tard.

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Révolte Spartakiste, Assassinat de Rosa Luxemburg et de et Karl Liebknecht

Au cours des deux dernières années de guerre et durant la révolution de 1918-1919, la maison de Martha Arendt devient un lieu de rendez-vous des sociaux-démocrates.

Martha Arendt soutient les Spartakistes lorsque leur soulèvement aboutit à une grève générale dans la première semaine de 1919.

Hannah Arendt se souviendra très bien que sa mère, fervente admiratrice de Rosa Luxemburg l’avait entrainée dans les toutes premières discussions enflammées qui eurent lieu au sein du groupe de Königsberg lorsque vint de Berlin la nouvelle qu’il y avait eu une insurrection.

Alors qu’elles couraient dans la rue, Martha Arendt lança à sa fille : « Retiens bien cela, tu vis un moment historique ».

Hannah Arendt conservera toute sa vie une grande admiration pour Rosa Luxemburg. Pour son étude de l’impérialisme dans Les Origines du totalitarisme, elle se réfèrera au livre célèbre de Rosa Luxemburg traduit en français sous le titre L’accumulation du capital : contribution à l’étude économique de l’impérialisme[1]. Elle lui consacrera un texte publié dans son livre Men in Dark Times traduit en français sous le titre Vies Politiques[2].

Le moment historique est tragiquement bref. Le 15 janvier, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont assassinés par des membres des Corps Francs (Freikorps).

Le Parti communiste, formé par la fusion des Spartakistes et de plusieurs groupes éclatés, essaie de relancer le mouvement lors de la première Semaine de Spartacus ; il échoue.

[1] Maspéro, 1969, épuisé.

[2] Tel Gallimard, 1974

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Institution de la République de Weimar

Le 6 février 1919, trois mois après l'armistice, une Assemblée constituante allemande se réunit dans le théâtre de Weimar.

Elle régularise les institutions républicaines nées de la défaite allemande et de l'abdication de l'empereur Guillaume II.

Les députés mettent en place les institutions républicaines qui vont remplacer le IIe Reich allemand. Ils installent à la tête du pays un président de la République, officiellement appelé Reichspresident, le nouvel État républicain conservant le nom de Reich (Empire en français).

Ce président est élu pour sept ans, avec de larges pouvoirs dont celui de suspendre les droits fondamentaux des citoyens et d'autoriser le chancelier à gouverner par décret-loi, sans passer par un vote du Parlement ou Reichstag.

Le premier président de la République est Friedrich Ebert. En raison des circonstances exceptionnelles, il est désigné par l'Assemblée et ne sera jamais légitimé par le suffrage universel comme le prévoit la Constitution de Weimar.

Les constituants introduisent le référendum d'initiative populaire et un mode de scrutin à la proportionnelle intégrale.

En acceptant l'humiliation du traité de Versailles du 28 juin 1919, le nouveau régime ternit son image auprès de l'opinion publique.

À la mort du président Ebert, en 1925, le vieux maréchal Paul Von Hindenburg (78 ans) est élu à sa succession au suffrage universel. C'est lui qui appellera Hitler à la chancellerie le 30 janvier 1933. Ce sera la fin de la République de Weimar.

Les institutions de la République de Weimar vont cependant perdurer dans la forme jusqu'à la chute du nazisme.

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Traité de Versailles

Huit millions de morts (dont 1.400.000 pour la France) témoignent de l'horreur exceptionnelle d’une guerre sans précédent achevée par l'armistice de Rethondes.

Des traités de paix avec chacun des pays vaincus transforment complètement la carte du continent européen : avec la disparition de quatre empires, l'allemand, l'austro-hongrois, le russe et l'ottoman, au profit de petits États nationalistes, souvent hétérogènes, revendicatifs... et impuissants.

Le premier des traités de paix et le plus important est signé le 28 juin 1919 avec l'Allemagne dans la galerie des Glaces au château de Versailles, sur les lieux mêmes où fut fondé l'empire allemand le 18 janvier 1871. Pour la forme, les représentants de 27 pays alliés font face aux Allemands. Mais le traité de Versailles a été concocté en cercle fermé par quatre personnes seulement : Clemenceau, Lloyd George, Wilson,Orlando.

L’Allemagne est amputée du huitième de son territoire et du dixième de sa population. Elle est par ailleurs soumise à des limitations de souveraineté. L'Allemagne perd l'Alsace et la Lorraine du nord (Metz), annexées en 1871. L'Allemagne perd une grande partie de ses provinces de l'Est à l'exception de la Prusse orientale (Königsberg).

Aux marges orientales de la nouvelle Allemagne, le traité ressuscite une Pologne hétérogène (avec une forte minorité germanophone) dont le seul accès à la mer passe par les territoires allemands. C'est le corridor de Dantzig que la Pologne se montrera inapte à défendre. Les royaumes et les principautés qui composaient l'Empire allemand et pouvaient servir de contrepoids à l'autoritarisme prussien sont dissous.

L'armée allemande est réduite à 100.000 soldats de métier et la marine de guerre à 16.000 hommes. Les forces armées sont interdites d'artillerie lourde, de cuirassés et d'avions. Les Alliés prévoient d'occuper militairement pendant 15 ans la rive gauche du Rhin ainsi que trois têtes de pont sur le Rhin (Mayence, Cologne, Coblence). Il est prévu également une zone démilitarisée de 50 km de large sur la rive droite du Rhin.

Le gouvernement allemand doit reconnaître sa responsabilité dans le déclenchement de la guerre, ce qui relève d'une interprétation pour le moins tendancieuse de l'Histoire.

Enfin, l'Allemagne est astreinte à de très lourdes «réparations» matérielles et financières. Le montant final en sera fixé après la signature du traité de Versailles, en 1921, à plus d’une année du revenu national de l'Allemagne.

En Allemagne, c'est l'indignation. L'opinion publique qualifie le traité de Diktat. L'assemblée réunie à Weimar se résigne néanmoins à approuver le traité le 22 juin 1919, avant qu'il ne soit signé dans la galerie des Glaces de Versailles.

Cela n'empêchera pas le Sénat américain de rejeter le traité de Versailles et de refuser par la même occasion l'entrée des États-Unis à la Société des Nations (SDN), créée à l’initiative de leur président.

Quant aux Français, ils trouveront dans leur majorité le traité encore trop indulgent à l'égard de l'Allemagne et en tiendront rigueur à Clemenceau qui échoue à l’élection présidentielle de 1920.

Le 10 septembre 1919 le traité de Saint Germain-en-Laye met fin officiellement à l'Autriche-Hongrie. Les Alliés refusent aux Autrichiens de langue allemande le droit de s'unir à l'Allemagne. Ils créent une petite Autriche indépendante de 7 millions d'habitants. Trop petite pour être viable, avec une capitale démesurée de 2 millions d'habitants, Vienne. 17 ans à peine s'écouleront avant qu'Hitler ne décide de la rattacher au IIIe Reich.

En février 1920 Martha Arendt se remarie avec Martin Beerwald.

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Occupation de la Ruhr, Hyperinflation

En juin 1922 la conférence pour la fourniture d’un prêt à l’Allemagne par les Alliés échoue.

Composé le 22 novembre 1922, le cabinet du nouveau chancelier du Reich Wilhelm Cuno réclame un report des échéances du remboursement des réparations pour deux ans en échange d’une tentative de stabilisation monétaire. Cette demande est refusée par les chefs de gouvernements alliés à la fin décembre à Paris.

Le 11 janvier 1923, à l’instigation du président du Conseil français Raymond Poincaré, les armées française et belge envahissent le bassin industriel de la Ruhr. Le 13 janvier, Cuno réplique en appelant à la résistance passive et le 19, il demande aux fonctionnaires de refuser d’obéir aux ordres des occupants La répression est immédiate : instauration de l’état de siège, interdiction d’envoyer du charbon vers l’Allemagne non occupée, établissement d’une frontière douanière à l’intérieur même du territoire allemand, expulsion de dizaines de milliers de fonctionnaires et de cheminots, etc. La situation dégénère rapidement et la résistance s’organise sous l’aile bienveillante de la Reichswehr. Les mouvements de droite se réveillent. Même le parti communiste d'Allemagne (KPD) de Karl Radek se prononce pour la résistance. Le 31 mars 1923, treize ouvriers sont tués à Essen par les occupants.

Les prêteurs étrangers perdent totalement confiance. L’indice des prix au détail passe de 1 en 1913 à 750 milliards en novembre 1923.

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1924 – 1929 : Université

Les années d’université de Hannah Arendt, de 1924 à 1929, correspondent aux années les moins troublées de la précaire République de Weimar.

Durant l’été 1924, le programme gouvernemental de redressement économique est parvenu, au terme d’une période dramatique, à endiguer temporairement l’inflation. Un changement de gouvernement en France, où de sérieuses difficultés financières se manifestent également, a quelque peu atténué l’impression qu’ont les Allemands d’être cernés par des exploiteurs assoiffés de vengeance.

Mais au moment même où cette détente se fait sentir, on apprend les dispositions du plan Dawes.

Plans Dawes et Young

Le 1er septembre 1924 entre en vigueur le plan Dawes, du nom du banquier américain Charles Dawes qui l'a élaboré. Adopté à Londres par un comité d'experts, il fixe le montant des réparations dues par l'Allemagne au titre du traité de Versailles (269 milliards de mark-or) et prévoit leur paiement sous la forme d'un emprunt ainsi que d'impôts avec, pour les Alliés, des gages sur l'industrie et les chemins de fer allemands. Une Banque centrale allemande (Reischsbank) doit éviter le retour de l'inflation. Il est prévu une mise sous tutelle de l'économie allemande pendant cinq ans et l'évacuation progressive de la Ruhr par les troupes françaises et belges.

Le plan Dawes va plutôt bien fonctionner jusqu'au plan Young qui prendra sa suite en 1929. L'Allemagne va payer l'essentiel des réparations mais la crise économique et la montée des tensions politiques enterreront définitivement le reliquat dès 1932.

La succession des plans Dawes, puis Young, combinée avec la politique anglaise et américaine favorable au redressement de l'Allemagne et avec les concessions du ministre français Briand, sont des "signaux forts" pour le nationalisme allemand.

Ils signifient que les anciens Alliés n’exigeront pas l'application intégrale du traité de Versailles, et qu'après avoir lâché sur le plan économique ils acceptent un réarmement allemand. Celui-ci n’est possible financièrement que si l'Allemagne est autorisée à ne pas payer ses dettes.

En Allemagne le plan Dawes est qualifié de « second Versailles », surtout par les partis de droite, et la montée des partis politiques extrémistes, qui sera si néfaste à la République de Weimar, se poursuit, alors même qu’on est parvenu à mi-chemin de la reconstruction.

L’aval accordé au plan Dawes et la stabilisation de la monnaie favorisent cependant à l’intérieur une période de calme relatif.

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Accords de Locarno

Les Accords de Locarno, signés le 16 octobre 1925, revêtent une importance toute particulière pour les relations internationales. L'Allemagne reconnaît l'inviolabilité des frontières héritées du traité de Versailles et s'engage à ne pas les modifier par la force et à recourir si besoin est à un arbitrage international. Elle accepte la démilitarisation de la Rhénanie. En contrepartie, elle se voit accueillie à la Société des Nations. C'est la promesse pour l'Europe d'une paix durable.

Mais l'irruption de Hitler va brouiller les cartes. Le Führer allemand prendra prétexte du traité franco-soviétique du 2 mai 1935, signé par Pierre Laval, pour dénoncer le pacte de Locarno et remilitariser la Rhénanie le 7 mars 1936.

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Situation économique et sociale

Les ministres et les chanceliers allemands sont confrontés, pendant ces années de relative stabilité, à un paysage social et économique complexe.

En 1927, la production intérieure et le commerce extérieur dépassent les meilleures performances des années d’avant-guerre. Mais les exportations sont inférieures aux importations, le paiement des réparations comme les investissements de capitaux dépendent largement des emprunts étrangers, et, tandis que les salaires augmentent de 20% de 1924 à 1929, le taux de chômage reste élevé.

Les fusions de grands groupes industriels contraignent de nombreuses petites entreprises à la faillite : en 1925, à peine plus de 2% des entreprises emploient environ la moitié des salariés allemands.

Le sort du beau-père de Hannah Arendt, Martin Beerwald illustre bien les effets de la croissance des cartels. La société que son beau-frère dirigeait à Königsberg est rachetée par une entreprise plus grande : il se trouve sans travail. A près de soixante ans il doit devenir représentant de commerce pour ses nouveaux employeurs, dépensant, du coup, tout son salaire en déplacements. Comme un nombre croissant de femmes ses deux filles doivent travailler pour contribuer à la bonne marche du ménage paternel.

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Marburg et Heidegger

Hannah Arendt entre à l’université dotée d’un bien maigre pécule que son oncle Ernst Aron lui a en partie constitué.

Universités qui n’ont réussi alors à surmonter la crise de 1922-1923, qu’avec l’aide d’un organisme créé spécialement à cet effet, la Société de Secours de la Science Allemande qui financera plus tard les recherches entreprises par Hannah Arendt après sa thèse. Universités où le conservatisme dominant est renforcé par l’inflation et l’opposition aux propositions de réforme faites par les ministres successifs de la République de Weimar.

A Marburg, à l’automne 1924, Arendt se trouve prise dans une révolution sans caractère politique, mais du plus brûlant intérêt, qui oriente définitivement son itinéraire personnel et intellectuel. Le jeune meneur de cette révolution, qui inaugure un nouveau régime philosophique, est déjà très célèbre auprès des étudiants, bien qu’il n’ait alors publié aucun livre important : Martin Heidegger, âgé de 35 ans. Le respect craintif et l’impression de mystère qu’inspire Martin Heidegger à Arendt est alors en 1924 sans limites.

Pendant l’année qu’elle passe à Marburg, Hannah Arendt se trouve coupée du monde, isolée dans son amour secret pour Heidegger.

Elle se fait néanmoins des relations nouvelles et reste liée à son cercle d’amis de Königsberg. Un autre étudiant juif fréquente le séminaire de Heidegger, Hans Jonas, et des longues heures passées ensemble à déchiffrer le cours de Heidegger, une amitié nait qui durera jusqu’à leur mort.

En dehors des cours, Hannah Arendt, ne prête guère attention à la population étudiante de Marburg, sauf lorsque celle-ci empiète sur sa vie. L’antisémitisme n’est pas virulent, mais Marburg abrite un mouvement réactionnaire d’une certaine ampleur et les réflexions antisémites ne sont pas rares parmi les adhérents des confréries étudiantes et de la jeunesse national-socialiste. Lorsqu’elle veut suivre le séminaire de Rudolf Bultmann consacré au Nouveau Testament, ce qui exige un entretien avec le théologien, elle lui fait savoir en termes parfaitement clairs « qu’il ne saurait y avoir de réflexions antisémites ». Bultmann, qui est un homme calme et doux, lui donne l’assurance que, si la moindre réflexion antisémite est faite au cours du séminaire, qu’à eux deux ils sauront bien prendre en main la situation.

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Jaspers et Heidelberg

Arendt quitte Marburg pour un semestre d’études avec Husserl –et pour s’éloigner de Heidegger. Celui-ci la recommande à son ami Karl Jaspers qui occupe une chaire de philosophie à Heidelberg. Elle y entreprend une thèse de doctorat sur le Concept d’amour chez (Saint) Augustin (354 – 430).

Après avoir commencé ses études universitaires avec Heidegger au moment où celui-ci entreprend son maître livre, Être et Temps, Arendt arrive à Heidelberg au moment même où Jaspers commence à rassembler ses notes et cours pour ébaucher son principal ouvrage philosophique, les trois volumes de sa Philosophie. La déesse de la Fortune, lui est ainsi deux fois favorable. Arendt n’étudie pas seulement avec les plus grands philosophes allemands de l’entre-deux-guerres, mais elle peut participer aux discussions et aux leçons qui voient la naissance de leurs chefs-d’œuvre respectifs.

En Jaspers, Arendt rencontre un homme dont les qualités humaines sont celle d’un Goethe.

Avant son départ pour Berlin, en 1929 et tant qu’elle demeure à Heidelberg pour achever sa thèse, chaque fois que Heidegger lui écrit pour lui proposer une rencontre, Arendt laisse son travail, ses amis, et ses diverses obligations pour s’y rendre.

Mais au tout début des années 1930 la fascination croissante de Heidegger pour le national-socialisme dressera un obstacle décisif entre eux.

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1929 – 1933 : Les étapes vers la politique

Günther Stern (Anders) et Hannah Arendt

En septembre 1929 Hannah Arendt se marie civilement avec Günther Stern, étudiant connu en 1927.

Ils se partagent entre Berlin, Francfort et Heidelberg, pour se fixer finalement à Berlin après l’échec du travail d’habilitation mené par Stern à Francfort. Stern se lance dans le journalisme sous le nom de plume de Günther Anders qu’il gardera tout au long de sa carrière littéraire et journalistique.

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Krach Boursier à New York

Pendant ce temps à New York…

La Bourse de Wall Street, à New York, se souvient du jeudi 24 octobre 1929 comme d'un «Jeudi noir»).Deux jours plus tôt, un très illustre économiste, Irving Fisher, affirme dans le New York Times que «le cours des actions est encore trop bas». Mais après dix-huit mois de hausse frénétique, les spéculateurs cessent quant à eux de croire à une hausse infinie des cours. C'est à qui vendra le plus vite ses actions.

La chute des cours est dans un premier temps limitée grâce à l'intervention des banques qui rachètent les actions.

Mais la pression s'accentue et dans les jours suivants, la chute se poursuit jusqu'à atteindre 30%. Le krach se confirme le 29 octobre, le «Mardi noir», avec une chute de 43 points de l'indice des valeurs boursières.

Les experts se veulent confiants et assurent qu'un effondrement de la Bourse ne peut pas affecter «l'économie réelle».

Le président américain Herbert Clark Hoover s'entête quant à lui à proclamer que «la prospérité est au coin de la rue»...

Personne n'imagine encore que le monde occidental est entré dans la plus grave crise économique de son Histoire.

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Crise en Allemagne et Autriche

Pendant ce temps en Allemagne…

La relative stabilité économique de la République de Weimar commence à décliner dangereusement en 1928. Le chômage croît et avec le krach financier de New York en octobre 1929, la situation économique devient critique.

Le Traité de Versailles et les réparations de guerre, honnis par les allemands, sont une fois de plus largement dénoncés pour avoir « asservi » l’Allemagne à ses ennemis.

La prospérité de l’économie allemande repose à la fin des années 1920 sur des bases très fragiles marquées par un endettement extérieur énorme et nécessitant un accroissement du volume des affaires que seule l’expansion des marchés extérieurs peut assurer.

L’influence de la crise américaine va jouer à plusieurs niveaux : ralentissement des investissements en provenance d’outre-Atlantique ; recul du commerce extérieur américain et des échanges internationaux dont les exportations allemandes sont les premières à faire les frais ; chute de la production industrielle ; retrait massif des capitaux investis dans le Reich, américains, mais aussi britanniques et français ce qui réduit les réserves en or et en devises de la Reichsbank, provoque la chute des cours de Bourse et crée dans le public un sentiment d’inquiétude.

Sentiment qui tourne à la panique avec la faillite le 11 mai 1931 de la Kredit Anstalt Bank qui détient la moitié de l'industrie nationale autrichienne. Les capitaux s'enfuient d'Autriche et d'Allemagne. Alors que la banque est finalement sauvée la crise économique, issue du krach de Wall Street, qui semblait en voie de résorption, fait son irruption en Europe et frappe de plein fouet l'Autriche mais aussi l'Allemagne, très fortement liée à sa petite voisine.

Pour tenter d’enrayer la crise, le gouvernement Brüning puis celui de Von Papen, pratiquent une politique sévère de déflation : baisse du traitement des fonctionnaires, réduction des allocations de chômage et des prestations sociales, annulation des conventions collectives, augmentation des impôts indirects. Mesures qui pèsent beaucoup plus lourdement sur les ouvriers et les classes moyennes que sur les possédants.

L’Etat intervient directement dans la vie économique, rachetant des entreprises en difficulté ou leur accordant des subventions et des réductions d’impôt, établissant le contrôle des changes pour freiner la fuite des capitaux, instaurant enfin son contrôle sur les banques, ce qui dans un pays où le capital bancaire et industriel sont étroitement liés, lui permet de mettre la main sur une grande partie de l’industrie. Aussi le monde des affaires, tout en sollicitant constamment son aide, se préoccupe-t-il beaucoup de conserver la haute main sur un Etat qui tient désormais les leviers de l’économie.

La crise de 1930-1932 a sur la société allemande des effets à peu près identiques à celle de 1923, à cette différence près que ceux qui ont un revenu fixe et un emploi sont relativement privilégiés car les salaires se maintiennent au-dessus du niveau des prix. Maigre consolation face à la montée du chômage qui touche plus de 6 millions de travailleurs au début de 1932 auxquels il faut ajouter les 8 millions de chômeurs partiels qui ne perçoivent plus que des salaires réduits de moitié. Au total, 50 à 60% de la population allemande se trouve frappée par une crise de l’emploi qui affecte surtout les ouvriers, les jeunes et les cadres.

Dans ce pays qui, cinq ans plus tôt, a traversé la plus grande crise inflationniste de l’histoire, la récession plonge les masses dans un climat de désarroi moral (que traduit la montée en flèche du nombre des suicides) sur lequel vont jouer Hitler et les nationaux-socialistes.

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Publication, écriture, sionisme, antisémitisme

Revenons à Arendt…

Le 12 avril 1930 Arendt publie son premier article de presse dans le Frankfurter Zeitung, à l’occasion du 1 500e anniversaire de la mort de Saint Augustin. Elle publie, en juillet 1930, un article sur le livre de Karl Mannheim, Idéologie et Utopie, dans la revue du social-démocrate Rudolf Hilferding.

Avant de revenir à Berlin en 1930, Hannah Arendt décide de concentrer son travail de recherche sur le romantisme allemand, entamé après sa thèse, à la seule Rahel Varnhagen, écrivaine allemande juive de l'époque du romantisme, née le 19 mai 1771 et décédée le 7 mars 1833 à Berlin.

A Berlin elle entre de nouveau en contact étroit avec Kurt Blumenfeld et les sionistes. Elle trouve en Blumenfeld un père spirituel et ce cercle d’amis s’avère essentiel à son travail qui est lent et difficile.

Rahel Varnhagen est une biographie, mais d’un genre difficilement définissable. C’est plutôt un essai retraçant l’itinéraire d’une pensée. Hannah Arendt achève les onze premiers chapitres avant de fuir Berlin en 1933. Elle écrit les deux derniers chapitres à l’été 1938 à Paris.

Hannah Arendt voit en Rahel une femme consciente que l’antisémitisme n’est pas une aberration dans l’histoire de l’Allemagne ou de l’Europe : « Le sort des Juifs n’était pas si accidentel et si peu ordinaire que cela (…) au contraire, il dessinait avec précision l’état de la société, esquissait l’affreuse réalité des failles dans la structure sociale ».

Cette considération deviendra la pièce maîtresse du chapitre des Origines du totalitarisme sur l’antisémitisme. Arendt soutiendra que l’antisémitisme n’est pas plus une nécessité de tous les temps qu’un accident des temps modernes : les Etats-Nations européens et les Juifs européens ont grandi et décliné ensemble.

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La marche vers le pouvoir des nazis

Aux élections de septembre 1930, le désenchantement favorise les partis extrémistes. Le parti nazi, qui n'avait recueilli que 2,6% des voix en 1928 avec 12 députés seulement, recueille cette fois 18,3% des voix, avec 102 députés. Ceux-ci se présentent au Reichstag en uniforme nazi. Le parti communiste, quant à lui, ne progresse que de 10,6% à 13,1%. L'un et l'autre sont désormais fortement représentés au Reichstag et en mesure de paralyser le travail parlementaire.

Le 1er juin 1932, Hindenburg se voit contraint de congédier Brüning. Il est vrai que celui-ci, non content de mener le peuple au désespoir avec sa politique de rigueur, se dispose à ponctionner les grands propriétaires fonciers de l'Allemagne orientale, les Junkers, qui ont l'oreille du président Hindenburg. Le très influent major Kurt von Schleicher suggère à Hindenburg de nommer à la chancellerie un député quasi-inconnu du parti du centre catholique, Franz von Papen, aristocrate proche des milieux d'affaires et des nationalistes. Mais le nouveau gouvernement ne tient que grâce à la neutralité du parti nazi. Von Schleicher l'a obtenue de Hitler contre la promesse d'élections législatives anticipées.

Aux élections qui suivent, le 31 juillet 1932, le parti nazi obtient 37,4% des suffrages avec 230 sièges de députés, ce qui fait de lui le parti le plus puissant du parlement. Hitler réclame à Hindenburg la chancellerie mais le vieux Maréchal-Président refuse avec mépris et un reste de lucidité.

Les nazis s'interrogent. Ils ont le sentiment d'avoir épuisé leurs réserves de voix et doutent d'accéder par la voix légale au pouvoir. Dans ce contexte survient un incident déterminant : dans la localité de Potempa (Silésie), dans la nuit du 9 au 10 août 1932, quelques «Chemises brunes» passablement éméchés assassinent un militant communiste. Les meurtriers sont déférés devant une juridiction spéciale récemment instaurée par le gouvernement de Von Papen, et condamnés à mort. Débordé par une base impatiente et altérée de pouvoir, Hitler fait une entorse à son légalisme proclamé et prend fait et cause pour eux. Devant la menace, le gouvernement commue leur peine. C'est de fait la fin de l'État de droit ; c'est aussi l'ouverture d'une fracture au sein du parti nazi entre la base et la direction ; elle ne se résorbera qu'avec la «Nuit des Longs Couteaux», en 1934.

Aux élections suivantes, en novembre 1932, le parti amorce un reflux électoral : il régresse à 33% des suffrages cependant que progressent les communistes. Simultanément, Hitler doit faire face à des difficultés financières et à un grave conflit à l'intérieur du parti.

Le major von Schleicher, devenu chancelier le 2 décembre 1932 à la place de Von Papen, propose à Gregor Strasser, représentant du parti nazi en Allemagne du nord, la fonction de vice-chancelier. Hitler s'y oppose et Strasser, dépité, démissionne avec éclat du parti nazi le 7 décembre 1932 (Strasser et von Schleicher paieront cette «trahison» de leur vie lors de la «Nuit des longs couteaux», le 30 juin 1934).

Dans le même temps survient l'impensable. L'ancien président de la Reichsbank Hjalmar Schacht et quelques autres sommités du monde économique demandent par lettre à Hindenburg de nommer à la chancellerie le «chef du groupe national le plus nombreux», autrement dit Hitler. Ils y voient le moyen de détourner les masses populaires des communistes et de les rallier à la République de Weimar ! Les dirigeants allemands, qui ont perdu la confiance des citoyens à cause de leur politique de «rigueur» et de «déflation», espèrent que Hitler saura s'opposer à la menace d'une prise de pouvoir bolchévique, rétablir l'autorité de l'État et agir en personne responsable. Von Papen rencontre Hitler le 4 janvier 1933. Il soutient sa nomination comme chancelier sous réserve que lui-même soit vice-chancelier et qu'il n'y ait que deux autres nazis au gouvernement. Ce seront Wilhelm Frick, ministre de l'Intérieur du Reich, et Hermann Göring, ministre sans portefeuille, par ailleurs ministre de l'Intérieur du Land de Prusse.

L'accession de Hitler , le 30 janvier 1933, à la chancellerie ne fait pas grand scandale. On attend avant tout du nouveau régime qu'il remette sur pied la société et l'économie allemandes.

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L’incendie du Reichstag et ses suites

Le soir du 27 février 1933, à Berlin, la police est avertie d'un début d'incendie au Reichstag. Cependant que le feu embrase l'immeuble du Parlement allemand les policiers se saisissent d'un jeune maçon hollandais de la mouvance communiste et en apparence déséquilibré, Marinus van der Lubbe. Il sera considéré comme responsable de l'incendie et exécuté.

Dans les faits, le doute demeure. Certains historiens pensent qu'un détachement de Sections d'Assaut est responsable de cet incendie.

Hitler va tirer habilement parti de la présence de van der Lubbe sur les lieux du drame. Dès le lendemain, il attribue l'incendie à un prétendu complot communiste et fait arrêter 4000 responsables du KPD, parti communiste allemand. Le même jour, il fait signer par le Reichsprésident von Hindenburg un «décret pour la protection du peuple et de l'État» qui suspend les libertés fondamentales, donne des pouvoirs de police exceptionnels aux Régions (Länder) et met fin à la démocratie.

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Dachau

Le 23 mars 1933 est ouvert près de Munich, à Dachau, le premier d'une longue série de camps de concentration.

Il va recevoir les opposants politiques et les suspects.

Ces camps font figure de mal nécessaire pour mettre hors d'état de nuire les opposants communistes.

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Vers les pleins pouvoirs

Les nazis mènent alors une campagne électorale qui mêle terreur et propagande sans qu'aucun opposant soit en mesure de se faire entendre. Malgré cette pression, les élections du 5 mars 1933 ne donnent aux partis nationalistes regroupés autour des nazis qu'une majorité simple au Parlement. Les nazis eux-mêmes obtiennent 17 millions de voix (44%). C'est encore insuffisant à Hitler pour modifier la Constitution en sa faveur.

Le 23 mars, l'Assemblée se réunit à Berlin, à l'Opéra Kroll. Elle se voit soumettre par Hitler un «décret d'habilitation» qui ne projette rien moins que de donner au chancelier un pouvoir législatif exclusif pendant quatre ans, autrement dit le droit de gouverner et légiférer à sa guise sans l'accord des députés !

Les sociaux-démocrates, dans un ultime sursaut de lucidité, refusent le vote du décret. Mais le chef du parti centriste, Zentrum, Monseigneur Ludwig Kaas, convainc son groupe parlementaire de voter pour Hitler contre la vaine promesse que celui-ci respectera le droit de veto du président von Hindenburg.

Fort de la majorité indispensable des deux tiers, Hitler dispose dès lors d'un pouvoir dictatorial sur la plus grande puissance d'Europe continentale. Dès le 31 mars, faisant usage du décret d'habilitation, Hitler dissout les Diètes (ou assemblées législatives) des différents États qui composent la République allemande, à l'exception de la Prusse. L'Allemagne devient sans coup férir un État centralisé.

Dans le même temps, le régime resserre les rangs de ses partisans en multipliant les opérations antisémites : boycott des magasins juifs, éviction musclée des enseignants juifs ou réputés hostiles au régime...

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La dictature (« un peuple, un état, un guide »)

Le point d'orgue de cette campagne est l'«Autodafé rituel des écrits juifs nuisibles», le soir du 10 mai 1933, au bord de la célèbre avenue Unter den Linden.

La mobilisation internationale oblige toutefois Hitler à un repli tactique. Les campagnes antisémites s'interrompent pendant près de deux ans au point que des juifs allemands qui avaient fui le pays choisissent d'y revenir...

L'année suivante, le 2 août 1934, le vieux président de la République allemande, le maréchal Paul von Hindenburg, «soldat égaré dans la politique» selon ses propres termes, rend l'âme à 86 ans.

Hitler profite de sa disparition pour réunir sur sa tête les fonctions de président et de chancelier.

Il proclame l'avènement d'un «IIIe Reich» allemand dont il se présente comme le Führer (guide en allemand), avec un pouvoir dictatorial. C'est l'aboutissement de la vision nazie de l'État : «Ein Volk, ein Reich, ein Führer» (un Peuple, un État, un Guide).

Soulignons cependant que la formule «IIIe Reich» n'aura jamais de caractère officiel. Jusqu'à la fin du régime nazi vont perdurer dans la forme les institutions de la République de Weimar.

À l'étranger, l'inquiétude à propos de Hitler commence à percer...

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Les étapes vers la politique

Revenons à Arendt. C’est en 1931 et 1932 que la pensée de Hannah Arendt devient progressivement plus politique et plus historique. Elle passe le plus clair de son temps avec Kurt Blumenfeld et ses amis sionistes. Elle rencontre les professeurs juifs de l’ Institut Politique de Berlin. Elle accepte de faire à la demande de Blumenfeld, une série de conférences dans différentes villes sur le sionisme et l’histoire de l’antisémitisme allemand.

Vers la fin de l’année 1931, Arendt entreprend la lecture de Marx et de Trotski. « Je n’ai pris conscience que bien tard de l’importance de Marx, parce que je ne m’intéressais dans ma jeunesse ni à l’histoire ni à la politique… »[1].

Dans Condition de l’homme moderne Arendt rendra un vibrant hommage à Marx tout en le critiquant. « On trouvera dans ce chapitre une critique de Karl Marx. Cela est gênant à une époque où tant d'auteurs qui naguère vivaient en empruntant, expressément ou sans le dire, au trésor des idées et des intuitions de Marx, ont décidé de devenir antimarxistes professionnels; ce faisant, l'un d'eux a même découvert que Karl Marx n'avait jamais su gagner sa vie, oubliant soudain les générations d'intellectuels que Marx a « entretenus ». Devant cette difficulté, on m'excusera de rappeler ce que dit un jour Benjamin Constant quand il se vit contraint d'attaquer Rousseau : « J'éviterai, certes, de me joindre aux détracteurs d'un grand homme. Quand le hasard fait qu'en apparence je me rencontre avec eux sur un seul point, je suis en défiance de moi-même; et pour me consoler de paraître un instant de leur avis... j'ai besoin de désavouer et de flétrir, autant qu'il est en moi, ces prétendus auxiliaires. »

[1] Lettre de 1963 à Gershom Scholem

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Men in Dark Times

Dès 1932, sous l’influence de la critique sioniste de l’assimilation et devant la montée en puissance du nazisme Arendt songe à quitter l’Allemagne. Elle fait la connaissance de Waldemar Gurian, professeur à l’Institut Politique de Berlin qui a fait paraître en 1931 un livre traduit en France en 1933 sous le titre Le Bolchevisme. Introduction historique et doctrinale.

C’est pour Arendt le début d’une période intense de pensée et d’action entremêlées qui retardera et nourrira toute son œuvre.

On en trouve des traces dans son livre Men in Dark Times (1968), traduit en français sous le titre Vies Politiques (1974) à travers les textes consacrés à Gurian, Brecht, Rosa Luxemburg, Jaspers et Heidegger.

Clara Beerwald, l’une des filles de son beau-père, se suicide en avril 1932. Hannah Arendt en est très affectée.

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Arendt, Jaspers, Blumenfeld

Lorsque Hitler parvient au pouvoir en Allemagne, Hannah Arendt et Karl Jaspers doivent affronter directement les questions que pose le nazisme.

Ils ont de vives discussions à propos de la signification pour Jaspers du nationalisme allemand. Le patriotisme de Jaspers a toujours été « de l’ordre de la langue, de la famille, et de la culture », cette grande tradition intellectuelle à laquelle il se sent lié depuis son plus jeune âge. Hannah Arendt peut comprendre le point de vue de Jaspers, mais n’hésite pas à lui dire qu’il s’aveugle devant la menace national-socialiste en faisant trop naïvement confiance à la maturité politique de ses concitoyens.

La position de Jaspers est ébranlée par le refus de Hannah Arendt d’accepter ce qu’il appelle « le caractère allemand ». Elle nourrit sa critique de tout ce qu’elle a appris auprès d’un homme dont la connaissance et l’amour de la culture allemande sont exceptionnels, mais sans aucun nationalisme : Kurt Blumenfeld, la seule personne qu’elle estime au cours des années passées à Heidelberg, en dehors de Heidegger et Jaspers.

Les deux philosophes allemands ont éveillé et entretenu ses précoces talents philosophiques, et ils l’ont initié au renouveau de la philosophie qu’ils ont entrepris. Mais c’est Kurt Blumenfeld, revu en 1926 lors d’une prise de parole devant les étudiants du groupe sioniste de Heidelberg, qui éveille et entretient son identité juive et qui lui fait partager le renouveau de la conscience juive entreprise par les sionistes. Il devient son premier « mentor en politique ».

Quand Hannah Arendt évoquera plus tard la nécessité pour les juifs de refuser de s’humilier, elle le fera en pensant à l’attitude de sa mère, déjà évoquée, mais aussi au sionisme radical de Blumenfeld.

Hannah Arendt accepte sans difficulté les grandes lignes de l’analyse que fait Blumenfeld des dimensions psychologiques et sociologiques de la réponse juive à l’antisémitisme. Mais ce qui la frappe c’est surtout le danger qu’il pressent : qu’à ne pas combattre les attitudes assimilationnistes, on retrouvera dans les rangs juifs eux-mêmes les différents types de préjugés dont souffrent les Juifs allemands.

Mais jamais elle ne projettera d’émigrer en Palestine.

A défaut d’y répondre Arendt se demande avant 1933 comment vivre avec la question juive sans émigrer. Sa biographie de Rahel Varnhagen est un moyen de poser cette question.

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Heidegger et le nazisme

Pendant l’hiver 1932-1933 Heidegger envoie une lettre à Hannah Arendt pour réfuter les accusations portées contre lui au sujet de son attitude envers les étudiants juifs qu’il aurait refusé d’inviter aux séances préparatoires à son séminaire.

Heidegger ne semble pas capable de s’apercevoir que le nationalisme nazi pervertit tout ce qu’il y a d’admirable dans la culture allemande. Il a si peur de la modernité et voue un tel culte aux valeurs pastorales et préindustrielles –Hannah Arendt dira plus tard qu’il était « le dernier romantique allemand » -qu’il peut se retrouver dans l’évocation nazie du passé germanique. La langue allemande, dont il dira en 1935 qu’elle est « à la fois la plus puissante et la plus spirituelle des langues » est au cœur de son conservatisme culturel, un conservatisme détaché des choses de ce monde et politiquement naïf.

Parce qu’elle peut comprendre, sans le partager, son attachement à ces convictions , Arendt lui demeurera fidèle, même lorsqu’elle doit interrompre leur relation au moment où il adhère au parti nazi. Pendant dix-sept ans elle n’a plus aucun rapport avec lui. Mais lorsqu’après la guerre elle le rencontre à nouveau, elle lui pardonne beaucoup, parce qu’il est, dira-t-elle, « une sorte de poète ».

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Scholem, Stern, Jaspers, la question de l’émigration, premières actions

Début 1933 Arendt rencontre le spécialiste de la mystique juive, Gershom Scholem.

Le 30 janvier Hitler devient chancelier. « Depuis 1931 j’étais intimement convaincue que les nazis allaient prendre le pouvoir… »[1].

Günther Stern quitte Berlin pour Paris quelques jours après l’incendie du Reichstag. Il s’exile de crainte que la Gestapo, nouvellement organisée, n’utilise le carnet d’adresse qu’elle a confisqué à Bertolt Brecht pour entreprendre une rafle au sein de la gauche berlinoise.

Hannah Arendt décide de rester à Berlin, sentant, comme elle le dira plus tard, qu’elle ne peut « plus se contenter d’être spectateur ». Elle milite plus radicalement en faveur des sionistes dont les activités prennent un caractère d’urgence au moment des mesures anti-juives de l’été 1933. Elle met son appartement de la Optizstrasse au service des ennemis du régime hitlérien, communistes pour la plupart, qui s’en servent comme d’un gîte d’étape dans leur fuite. Aider les hommes politiques contraints de fuir satisfait son besoin d’agir, de résister, de proclamer son opposition au régime et à tous ceux qu’elle connait et, qui, d’une façon ou d’une autre, collaborent avec lui.

Les arrestations réussies augmentent : « c’était monstrueux, dira plus tard Arendt, et pourtant on les a oubliées devant les évènements qui suivirent ». La légalité est bafouée et bien des gens scrupuleux et réfléchis, qui ont d’abord eu du mal à comprendre ce qui se passait, sont alors saisis d’horreur et en prennent conscience.

Pour Arendt la nécessité d’émigrer est éminente. C’est l’objet de discussions fiévreuses avec Karl Jaspers qui ne comprend pas pourquoi : « vous, parce que vous êtes Juive, vous voudriez vous séparer des allemands ». Mais lorsqu’en avril 1933 elle vient le voir, pour la dernière fois, il n’essaie même pas de la convaincre. La législation nazie, dépossédant les Juifs de tout poste administratif et universitaire, entre en vigueur alors même qu’ils discutent.

Arendt considère le travail de sauvetage qu’elle accomplit à Berlin comme un test de courage et d’intelligence. Elle gardera toute sa vie une sympathie certaine pour ceux qui ont clairement vu la situation et n’ont pas ménagé leurs effort, quelle que soit leur attitude à l’égard des communistes. Ainsi de Raymond Aron, par exemple, qui aide les réfugiés dirigés vers la France à l’époque où il travaille à la Maison Française de Berlin.

En participant avec courage à l’effort d’évasion, Hannah Arendt entre pour la première fois dans le domaine de l’action qui représentera plus tard l’un des aspects les plus pertinents et les plus originaux de sa théorie politique.

Elle vient à la résistance et à un engagement politique non en femme de gauche mais en femme juive ; et sur cela elle tiendra à insister, à l’époque comme plus tard.

[1] Entretien avec Günter Gauss en 1964

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Dans l’action

Au cours du printemps 1933, Kurt Blumenfeld et l’un de ses associés (de l’Organisation sioniste allemande) la chargent d’une mission illégale.

Des organisations indépendantes du gouvernement, cercles privés, cercles d’affaires ou associations professionnelles se livrent largement à des pratiques antisémites. Il s’agit de le prouver en recueillant à la Bibliothèque d’Etat Prussienne des documents recensant ces différents propos antisémites que l’on a peu de chances de voir dans la presse allemande ou étrangère.

Ce matériau, que les sionistes appellent la « propagande de l’horreur », doit fournir les arguments de la déclaration qu’ils entendent prononcer au dix-huitième Congrès sioniste prévu pour l’été 1933 à Prague.

Blumenfeld a choisi Arendt parce qu’elle n’appartient pas à l’Organisation. Elle est, comme elle le dira plus tard dans un entretien, « très contente : j’ai d’abord trouvé que c’était une idée tout à fait judicieuse, puis je me suis dit que c’était tout à fait le genre d’entreprise où je pouvais être efficace ». Et pendant plusieurs semaines elle se montre effectivement efficace en constituant un bel échantillonnage de documents.

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Arrestation puis libération

Mais un jour, alors qu’elle déjeune avec sa mère elle est arrêtée et conduite à la direction de la police, sur l’Alexanderplatz. La police embarque aussi Martha Arendt pour l’interroger pendant qu’elle fouille l’appartement. On la retient séparément pour confronter deux versions des faits. Mais les policiers ne peuvent rien tirer de Martha Arendt. Ni les cahiers de notes, ni les manuscrits que la police trouve dans l’appartement n’apportent plus d’information : ils renvoient les manuscrits philosophiques, mais il leur faut plusieurs jours pour percer le code compliqué d’un des cahiers –un ensemble de citations grecques.

Hannah Arendt a été arrêtée par, dira-t-elle un «type charmant», qui vient d'être promu à la section politique de la police et qui n'était pas tout à fait sûr de ses responsabilités.

«Il a quelques soupçons. Mais qu'est-il censé faire ? Il ne cesse de répéter : «D'habitude, dès que j'ai quelqu'un en face de moi, je n'ai qu'à jeter un coup d'œil dans nos archives pour savoir aussitôt de quoi il retourne. Mais avec vous, je ne sais que faire !». Et ce qu'il fait, est plutôt inhabituel. Elle est conduite au Quartier Général. En chemin, elle s'aperçoit qu'il ne lui reste plus que deux ou trois cigarettes, et elle fait savoir qu'elle ne pourra se soumettre à l'interrogatoire, sans en avoir davantage. Il fait fort galamment arrêter la voiture, achète plusieurs paquets, et lui indique même le moyen de les introduire discrètement dans sa cellule. Le jour suivant, même chose ; c'est lui qui dirige l'interrogatoire. Elle ne trouve pas le café à son goût, et il lui en fait servir de meilleure qualité. Malgré cela, elle ne se prive pas de débiter un chapelet de mensonges à son interlocuteur. «Naturellement, il ne fallait rien dévoiler de l'organisation : j'ai raconté des bobards insensés et lui, il ne cessait de répéter : «C'est moi qui vous ai fait entrer ici. C'est moi qui vous en ferai sortir. Ne prenez pas d'avocat ! Les Juifs n'ont plus d'argent, économisez votre argent». Entre temps l'organisation m'avait procuré un avocat. Naturellement, par le biais d'associés ; mais je décidai de le renvoyer parce que cet homme qui m'avait arrêtée avait un visage si ouvert, si honnête que je comptais sur lui. Il me semblait que c'était une chance bien plus grande et qu'un avocat ne saurait que prendre peur». Le policier dit vrai et elle est relâchée huit jours plus tard.

Mais elle sait parfaitement qu'un tel ami ne se rencontre pas deux fois et elle se prépare à quitter l'Allemagne aussi vite que possible. Avant de partir, elle convie tous ses amis à une soirée. Anne Mendelssohn Weil la raconte comme la «plus belle saoulerie de notre vie» : on fête la libération de Hannah Arendt en vidant une cave de vin qu'un marchand juif exilé avait abandonnée.

Kurt Blumenfeld, de très bonne humeur, prend Martha Arendt dans ses bras et lui déclare avec son entrain habituel : «Maintenant, vous êtes vraiment quelqu'un avec qui j’aurais aimé concevoir Hannah Arendt !».

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Départ d’Allemagne

Hannah Arendt et sa mère quittent l'Allemagne, sans papiers, par l'épaisse forêt des montagnes du Harz, connue des Juifs et des fugitifs de gauche sous le nom de «Front Vert». Elles sont dirigées vers Prague, devenue la capitale des exilés de l'Allemagne nazie. Là, hommes et femmes de gauche en exil ont organisé un réseau de points de passage pour faciliter à la fois les sorties d'Allemagne et l'envoi d'informations, courrier et bulletin de liaison.

Les Arendt gagnent Karlsbad, le point de passage le plus important et le plus connu du moment en Allemagne. Elles traversent la frontière tchèque de nuit, en évitant les patrouilles. Leur évasion est tout ce qu'il y a de plus simple : une famille allemande sympathisante possède une maison dont la porte de devant donne en Allemagne et la porte de derrière en Tchécoslovaquie ; ils reçoivent leurs «invités» de jour, leur offrent à dîner, et les font sortir par l'arrière, sous le couvert de la nuit.

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Genève

Après un court séjour à Prague, les Arendt partent pour Genève où vit l'une des plus vieilles amies de Martha Arendt, Martha Mundt, une socialiste berlinoise qui travaille au Bureau International du Travail.

Hannah Arendt y trouve grâce à elle un poste temporaire. Secrétaire chargée des rapports officiels à l'Assemblée, elle accomplit brillamment sa tâche : les procès-verbaux qu'elle rédige présentent des discours si clairs et si vigoureux que les orateurs, tout à coup éblouis par eux-mêmes, laissent tomber la précision du texte. Ce nouveau talent s'exerce aussi quelque temps à la Direction de l'Agence Juive. Pourtant Arendt ne souhaite pas rester à Genève.

Elle désire gagner Paris pour rejoindre les nombreux sionistes exilés qui se retrouvent là-bas. Ce qu’elle fait à l’automne 1933.

En 1964, elle déclare que l'incendie du Reichstag ainsi que la période d'arrestations illégales qui suivit, ont été pour elle des tournants décisifs : « Ce fut pour moi un choc immédiat et c'est à partir de ce moment-là que je me suis sentie responsable. Cela signifie que j'ai pris conscience du fait que l'on ne pouvait plus se contenter d'être spectateur». Elle précise : « De nos jours, on croit volontiers que le choc ressenti par les Juifs allemands en 1933 s'explique par la prise du pouvoir de Hitler. Or, en ce qui me concerne moi et les gens de ma génération, je puis affirmer qu'il s'agit là d'une étrange méprise. C'était, naturellement, très inquiétant. Mais il s'agissait là d'une affaire politique et non pas personnelle. Grands dieux, nous n'avons pas eu besoin qu'Hitler prenne le pouvoir pour savoir que les nazis étaient nos ennemis ! C'était d'une évidence absolue, depuis au moins quatre ans, pour n'importe quel individu sain d'esprit. Nous savions également qu'une grande partie du peuple allemand marchait derrière eux. C'est pourquoi nous ne pouvions pas être, à proprement parler, surpris comme sous l'effet d'un choc, en 1933 ».

En 1933 dit-elle le vrai choc fut double. En premier lieu « Ce qui était en général de l'ordre du politique est devenu un destin personnel dans la mesure où l'on quittait le pays » En second lieu « le problème personnel n'était donc pas tant ce que pouvaient bien faire nos ennemis mais ce que faisaient nos amis. (…) Je vivais dans un milieu d'intellectuels, mais je connaissais également des tas d'autres personnes : je finis par en arriver à la conclusion que suivre le mouvement était pour ainsi dire la règle pour les intellectuels, alors que ce n'était pas le cas dans d'autres milieux. Et cela, je n'ai jamais pu l'oublier».

Arendt reviendra plus tard sur cette condamnation des intellectuels. Mais à cette époque, c'est celle-ci qui justifie ses décisions. Elle provoque ainsi la conversion de son problème personnel en une attitude politique dépourvue d'ambiguïtés.

«J'étais parvenue à une certitude que j'avais l'habitude de formuler à l'époque par une phrase dont je me souviens aujourd'hui encore : «Lorsqu'on est attaqué en tant que Juif, c'est en tant que Juif que l'on doit se défendre». Non en tant qu'Allemand, citoyen du monde ou même au nom des droits de l'homme».

C'est pour cette raison politique qu'Arendt insistera toujours pour présenter sa résistance, à Berlin, comme la résistance d'une juive. «A l'époque je formulais cela dans les termes du «je veux comprendre». (…) Mais, manifestement l'appartenance au judaïsme était devenue mon problème et mon problème était politique. Purement politique ! Je voulais m'engager pratiquement dans un travail et je voulais exclusivement m'engager dans le travail juif. C'est en ce sens que je me suis orientée vers la France ».

Allemagne , les étapes vers la politique d’une jeune fille juive 1906 - 1933

Publié dans Cours, Arendt

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