Le siècle du Moi (The Century of the Self)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Le remarquable documentaire d’Adam Curtis pour la BBC, « The Century of the Self »,  analyse, en quatre épisodes d’environ une heure,  le développement de l’individu consommateur roi avec comme toile de fond le rôle des descendants de Freud.

Pour beaucoup, dans les milieux de la politique et des affaires, le triomphe du moi est l’expression ultime de la démocratie, avec le pouvoir remis entre les mains des individus eux-mêmes. Ces individus peuvent probablement s’estimer responsables, mais le sont-ils réellement ? The Century of the Self raconte l’histoire inédite et parfois controversée du développement de la société de consommation de masse en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Comment le consommateur-roi a-t-il été créé, par qui, pour les intérêts de qui ?

La dynastie de Freud est au cœur de  cette fascinante histoire sociale. Sigmund Freud, fondateur de la psychanalyse ; Edward Bernays, son neveu, qui a inventé les relations publiques ; Anna Freud, sa fille dévouée ; et, de nos jours,  le gourou en relations publiques, son arrière petit-fils, Matthew Freud.

Le travail de Freud sur le monde obscur et bouillonnant de l’inconscient a changé le monde. En créant une technique pour explorer l’inconscient, Freud a fourni des outils utiles pour comprendre les désirs secrets des masses. Son travail a, accidentellement, ouvert la porte à un monde de conseillers en communication et marketing politiques (« spin doctors »), de magnats du marketing, et à la croyance de la société que l’objectif ultime de l’homme était la poursuite de la satisfaction et du bonheur.

Le premier épisode est consacré  à la relation entre Freud et son neveu américain. Edward Bernay.  Bernays  a inventé le métier des relations publiques dans les années 1920 et fut la première personne à utiliser les idées de Freud pour manipuler les masses. Il a montré aux sociétés américaines comment faire en sorte que les individus veuillent des choses dont ils n’avaient pas besoin en liant la production de masse de biens de consommation à leurs désirs intérieurs.

Bernay  fut l’un des principaux architectes des techniques de persuasion dans la consommation de masse, utilisant tous les tours de passe-passe (« every trick in the book »), depuis l’appui des célébrités et les coups de relations publiques les plus outranciers, jusqu’à l’érotisation des automobiles.

Son coup le plus célèbre fut de briser le tabou de la cigarette pour les femmes en les persuadant que fumer était un symbole d’indépendance et de liberté. Mais Bernay était persuadé que  plus qu’un simple moyen de vendre davantage de biens de consommation, il s’agissait d’une nouvelle idée politique pour contrôler les masses. En satisfaisant les désirs irrationnels inconscients que son oncle avait identifiés, les individus pourraient être rendus heureux et donc dociles.

Le deuxième  épisode explore comment ceux qui étaient au pouvoir dans l’après-guerre ont utilisé les idées de Freud sur l’inconscient pour tester et contrôler les masses.

Les politiciens et les planificateurs en sont venus à croire les prémisses sous-jacentes de Freud –l’existence en profondeur chez tous les êtres humains de peurs et de désirs irrationnels et dangereux. Ils ont été convaincus que c’est la libération de ces instincts qui avait conduit à la barbarie de l’Allemagne nazi. Pour éviter à jamais que cela se reproduise ils ont recherché les moyens de contrôler cet ennemi caché dans l’esprit humain.

La fille de Sigmund Freud, Anna, et son neveu, Edward Bernays, ont fourni la philosophie centrale. Le gouvernement américain, les grandes entreprises et la CIA ont utilisé leurs idées pour développer les techniques de gestion et de contrôle des esprits des américains. Mais ce n’était pas un exercice cynique de manipulation. Ceux qui étaient au pouvoir croyaient que le seul moyen de faire marcher la démocratie et de créer une société stable était de réprimer la barbarie sauvage qui se cachait juste sous la surface de la vie américaine normale.

Dans les années 1960, un groupe radical de psychothérapeutes a mis en cause l’influence des idées de Freud aux Etats-Unis. Ils étaient inspirés par les idées de Wilhelm Reich, un élève de Freud, qui s’était retourné contre lui et était détesté par sa famille, en particulier Anna Freud. Il croyait que le moi intérieur n’avait pas à être réprimé ou contrôlé. Il devait, au contraire, être encouragé à s’exprimer.

De là est né un mouvement politique qui a cherché à créer des êtres nouveaux libres de la conformité psychique implantée dans leur esprit par les entreprises et la politique.

Le troisième épisode montre comment cette démarche s’est rapidement développée aux Etats-Unis par l’intermédiaire de mouvements d’auto-assistance comme les séminaires de formation de Werber Erhard –avec la montée irrésistible de la « Moi Génération ».

Mais les sociétés américaines réalisèrent bien vite que ce nouveau moi n’était pas une menace mais leur plus grande opportunité. Il était de leur intérêt d’encourager les individus à ressentir qu’ils étaient uniques et à leur vendre ensuite les moyens d’exprimer cette individualité. Pour ce faire ils se tournèrent vers les techniques développées  par les psychanalystes freudiens pour lire les désirs intérieurs de ces nouveaux moi.

Le quatrième et dernier épisode explique comment les politiciens de gauche, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, se sont tournés vers les techniques développées par le milieu des affaires pour lire les désirs profonds du moi et y répondre.

Le New Labour, sous Tony Blair, et les Démocrates, menés par Bill Clinton, ont utilisé les groupes témoins, inventés par les psychanalystes, pour retrouver le pouvoir. Ils ont modelé leurs politiques sur les désirs et sentiments profonds des individus, exactement comme le capitalisme avait appris à le faire pour les produits.

De là est née une nouvelle culture des relations publiques et du marketing en politique, dans les affaires et dans le journalisme. Une de ses étoiles est  Matthew Freud qui a ainsi mis ses pas dans ceux d’un membre de sa famille, Edward Bernays, l’inventeur dans les années 1920, des relations publiques.

Les politiciens croyaient qu’ils étaient en train de créer une meilleure forme de démocratie, qui réponde vraiment aux sentiments profonds des individus. Mais ils n’ont pas réalisé que l’objectif des personnes  à l’origine de ces techniques n’était pas de libérer les individus mais de développer un nouveau moyen de les contrôler.

Je vous encourage vivement à regarder ce remarquable documentaire non diffusé en France mais disponible sur Internet.

Vidéos qui disparaissent puis réapparaissent (???? !!!!). Gèneraient-elles ?

Ici les quatre épisodes découpées chacun en trois parties et sous-titrés (playlist de fb sur daylimotion). 

 

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