Un monde menacé par l’action des hommes sur la nature

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Extrait du livre Réinventer la politique avec Hannah Arendt

(Editions Utopia, 2010, p. 73 et suivantes)

Un monde menacé par l’action des hommes sur la nature

La transformation de la politique en un simple moyen en vue de fins prétendument plus « hautes » n’a pas réussi à éliminer l’action qui reste l’une des expériences humaines essentielles. Si l’œuvre, comme nous l’avons vu, s’exécute aujourd’hui dans le « style du travail » avec la transformation de ses produits en simples biens de consommation, la faculté d’agir, elle,  s’est déplacée des affaires humaines vers la nature.

« (...) en essayant de supprimer l’action à cause de son incertitude et de préserver de la fragilité les affaires humaines en les traitant comme si elles étaient ou pouvaient devenir les produits planifiés d’une technique, on a abouti d’abord à concentrer la faculté d’agir, d’entreprendre des processus nouveaux et spontanés qui n’existeraient pas sans l’homme, sur une attitude envers la nature (...). À quel point nous avons commencé à agir sur la nature, au sens littéral du mot, on peut l’entrevoir d’après une remarque faite en passant par un savant qui déclarait fort sérieusement : "La recherche fondamentale, c’est quand je fais ce que je ne sais pas que je fais." »[1]

Arendt fait remonter cette évolution au développement de l’expérimentation. Les hommes ne se contentèrent plus d’observer et de contempler ce que la nature était prête à livrer. Ils se mirent à provoquer des processus qui sans l’intervention de l’homme seraient demeurés virtuels pour aboutir, aujourd’hui,  à « à un véritable art de "faire" la nature ».

« Grâce à l’expérimentation, dans laquelle nous avons imposé aux processus naturels des conditions pensées par l’homme, et par laquelle nous avons fait entrer de force ces processus dans des structures faites par l’homme, nous avons enfin appris à "reproduire le processus qui se déroule dans le Soleil", c’est-à-dire à obtenir de processus naturels sur terre les énergies qui, sans nous, ne se dégagent que dans l’univers. »[2]

Les sciences naturelles sont devenues exclusivement des sciences de « processus sans retour ».  Leur  caractère virtuellement irréversible indique très clairement, pour Arendt, que, au-delà de la puissance cérébrale nécessaire pour les déclencher,  la faculté humaine sous-jacente mobilisée n’est pas une faculté théorique, comme la contemplation ou la raison mais « la faculté d’agir, de déclencher des processus sans précédent, dont l’issue demeure incertaine et imprévisible dans le domaine, humain ou naturel, où ils vont se dérouler. » [3]

Le concept central des sciences de l’époque moderne est le concept de processus et ce concept est fondé, pour Hannah Arendt sur une expérience humaine, celle de l’action, avec une conséquence majeure.

« Alors que les hommes ont toujours été capables de détruire n’importe quels produits de la main humaine (...) ils n’ont jamais pu et ils ne pourront jamais anéantir ni même contrôler sûrement le moindre des processus que l’action aura déclenchés. » [4]

L’oubli et la confusion peuvent recouvrir l’origine et la responsabilité d’une action. Ils ne la  suppriment pas pour autant. Cette incapacité à défaire s’accompagne d’une incapacité presque aussi totale à en prédire les conséquences ou à s’assurer des motifs.

C’est pour cela que les hommes ont, de tout temps et sauf en de rares circonstances[5], remplacé l’agir par le faire dans le domaine public,  se libérant du fardeau de l’imprévisibilité et l’irréversibilité de l’action.   Cela a fortement contribué à la dégradation et même à la disparition du politique derrière la gestion comme nous l’avons vu précédemment.

Par contre notre époque, fascinée par l’extraordinaire productivité du travail entraînée par la sortie du processus vital du domaine privé, a oublié les caractéristiques de l’action et en a fait, à partir de l’expérimentation, son mode d’intervention privilégié sur la nature. Les scientifiques ont déclenché des processus calqués sur ceux de la nature. Leur puissance, associée aux caractéristiques même de l’action, a amplifié de façon considérable la formidable transformation du monde initiée par le travail. En transférant l’action du domaine public à la nature, nous avons échangé la fragilité contre l’incertitude comme caractéristique principale des affaires humaines. Nous sommes aujourd’hui face à ce fardeau tant redouté des anciens, celui de l’irréversible et de l’imprévisible, d’où le processus de l’action tire toute sa force. Nous avons perdu de vue un enseignement vieux comme l’histoire. Celui qui agit ne sait jamais bien ce qu’il fait et sera « coupable » de conséquences qu’il n’a pas voulues ni même prévues. Si inattendues, si désastreuses que soient ces conséquences il ne peut pas revenir sur son acte. Le processus qu’il déclenche ne se consume jamais en un seul acte ou un seul événement, et le sens même n’en sera jamais dévoilé à l’acteur, mais seulement à l’historien qui regarde en arrière et qui n’agit pas.

Ce seraient, nous dit Arendt,  des raisons suffisantes pour se détourner avec désespoir du domaine des affaires humaines et de sa faculté de liberté tant cette dernière semble rendre impuissant l’auteur de l’action si bien qu’il en semble plus la victime que l’agent.

« En d’autres termes, nulle part, ni dans le travail soumis à la nécessité de la vie ni dans la fabrication dépendante d’un matériau donné, l’homme n’apparaît moins libre que dans les facultés dont l’essence même est la liberté et dans le domaine qui ne doit son existence qu’à l’homme. » [6]

On ne trouve apparemment de salut contre cette sorte de liberté que dans le non-agir dont nous avons vu, précédemment, les conséquences désastreuses pour le domaine public. Il s’agit, pour Hannah Arendt, d’une erreur fondamentale qui trouve son origine dans l’assimilation de la liberté à la souveraineté, assimilation qui a toujours été admise sans discussion par la pensée politique comme par la philosophie.

« S’il était vrai que la souveraineté et la liberté sont identiques, alors bien certainement aucun homme ne serait libre, car la souveraineté, idéal de domination et d’intransigeante autonomie, contredit la condition même de pluralité. » [7]

La question qui se pose alors pour Hannah Arendt est de savoir si la capacité d’agir ne recèle pas en elle-même certaines possibilités qui lui permettent d’échapper aux conséquences d’une liberté non souveraine. L’homme travaillant (l’animal laborans), éternellement soumis à la nécessité du travail et de la consommation ne peut échapper à sa condition qu’en mobilisant une autre faculté humaine, celle de faire, de fabriquer, celle de l’homme fabricant d’outils (l’homo faber) qui soulage les peines du travail et, surtout, édifie un monde durable. L’homo faber ne peut se libérer de l’impossibilité de trouver des normes valables dans un monde déterminé par la catégorie de la fin et des moyens que grâce aux facultés jumelles de l’action et de la parole qui produisent des histoires riches de sens aussi naturellement que la fabrication produit des objets d’usage. Dans ces deux cas c’est donc quelque chose d’extérieur à l’activité en question, le travail ou l’œuvre, qui sauve l’homme.

« Le cas de l’action et de ses problèmes est tout différent. Contre l’irréversibilité et l’imprévisibilité du processus déclenché par l’action le remède ne vient pas d’une autre faculté éventuellement supérieure, c’est l’une des virtualités de l’action elle-même. La rédemption possible de la situation d’irréversibilité – dans laquelle on ne peut défaire ce que l’on a fait, alors que l’on ne savait pas, que l’on ne pouvait pas savoir ce que l’on faisait – c’est la faculté de pardonner. Contre l’imprévisibilité, contre la chaotique incertitude de l’avenir, le remède se trouve dans la faculté de faire et de tenir des promesses. Ces deux facultés vont de pair : celle du pardon sert à supprimer les actes du passé, dont les "fautes" sont suspendues comme l’épée de Damoclès au-dessus de chaque génération nouvelle ; l’autre, qui consiste à se lier par des promesses, sert à disposer, dans cet océan d’incertitude qu’est l’avenir par définition, des îlots de sécurité sans lesquels aucune continuité, sans même parler de durée, ne serait possible dans les relations des hommes entre eux. » [8]

Arendt souligne, avec justesse, que si nous n’étions pas pardonnés, délivrés des conséquences de notre action, nous serions comme enfermés dans un acte unique dont nous ne pourrions nous relever, semblable à un apprenti sorcier qui, faute de formule magique,  ne peut briser le charme. De même si nous n’étions pas liés par des promesses nous serions condamnés à errer sans force et sans but dans des ténèbres que seul peut dissiper la présence des autres qui confirment l’identité de l’homme qui promet et de l’homme qui accomplit.

« Les deux facultés dépendent donc de la pluralité, de la présence et de l’action d’autrui, car nul ne peut se pardonner à soi-même, nul ne se sent lié par une promesse qu’il n’a faite qu’à soi ; pardon et promesse dans la solitude ou l’isolement demeurent irréels et ne peuvent avoir d’autre sens que celui d’un rôle que l’on joue pour soi. » [9]

Ces remèdes à la force énorme de l’action ne peuvent opérer que dans la condition de pluralité, dans le domaine des affaires humaines, dans le domaine public. Ils sont inopérants dans le domaine de la nature où les sciences et techniques modernes ont introduit, par la création de processus « naturels », l’irréversibilité et l’imprévisibilité de l’action. À la menace sur le monde, artifice humain, que fait peser un processus du travail libéré des chaînes du privé et qui a absorbé l’œuvre, nous avons ajouté celle, plus dangereuse encore, de l’action sans remèdes, conçue, comme la fabrication, à travers la catégorie des fins et des moyens.

« Rien de plus éclatant (...) que la grandeur de la puissance humaine, qui a sa source dans la capacité d’agir et qui, sans les remèdes propres à l’action, commence inévitablement à surpasser et à détruire non pas l’homme lui-même, mais les conditions dans lesquelles la vie fut donnée à l’homme. » [10]

Dès son prologue de Condition de l’homme moderne Arendt souligne que la Terre est la quintessence même de la condition humaine et que si l’artifice humain du monde sépare l’existence humaine de tout milieu purement animal, l’homme demeure lié par la vie elle-même à tous les organismes vivants. Écrivant juste au moment du lancement du premier satellite artificiel elle s’interroge, avec une prescience extraordinaire,  sur le grand nombre de recherches scientifiques qui s’efforcent de rendre la vie elle-même « artificielle » et de couper ainsi le dernier lien qui maintient l’homme parmi les enfants de la nature. C’est ce même désir d’échapper à l’emprisonnement terrestre qu’elle voit se manifester dans les essais de création en éprouvette, essais réussis depuis, ou dans les tentatives de prolonger la durée de l’existence fort-au-delà de cent ans, limite jusqu’ici admise.

« Cet homme futur, que les savants produiront, nous disent-ils, en un siècle pas davantage, paraît en proie à la révolte contre l’existence humaine telle qu’elle est donnée, cadeau venu de nulle part (laïquement parlant) et qu’il veut pour ainsi dire échanger contre un ouvrage de ses propres mains. Il n’y a pas de raison de douter que nous soyons capables de faire cet échange, de même qu’il n’y a pas de raison de douter que nous soyons capables à présent de détruire toute vie organique sur terre. La seule question est de savoir si nous souhaitons employer dans ce sens nos nouvelles connaissances scientifiques et techniques, et l’on ne saurait en décider par des méthodes scientifiques. C’est une question politique primordiale que l’on ne peut guère, par conséquent, abandonner aux professionnels de la science ni à ceux de la politique. » [11]

Cette question politique primordiale, que pointait dès 1958 Hannah Arendt, est devenue, la question de notre XXIe siècle. Quel monde voulons nous laisser aux générations qui nous suivront ? Dans quelles conditions la vie leur sera-t-elle donnée ? Pour l’aborder nous sommes face à une difficulté de taille .

Les "vérités" de la conception scientifique moderne du monde, bien que démontrables en formules mathématiques et susceptibles de preuves technologiques, ne se prêtent plus à une expression normale dans le langage et la pensée. Arendt exprime la crainte, dès 1958 que nous, créatures terrestres qui avons commencé d’agir en habitants de l’univers,  nous ne soyons plus jamais  capables de comprendre, c’est-à-dire de penser et d’exprimer, les choses que nous sommes cependant capables de faire.

« En ce cas tout se passerait comme si notre cerveau, qui constitue la condition matérielle, physique, de nos pensées, ne pouvait plus suivre ce que nous faisons, de sorte que désormais nous aurions vraiment besoin de machines pour penser et pour parler à notre place. S’il s’avérait que le savoir (au sens moderne de savoir-faire) et la pensée se sont séparés pour de bon, nous serions bien alors les jouets et les esclaves non pas tant de nos machines que de nos connaissances pratiques, créatures écervelées à la merci de tous les engins techniquement possibles, si meurtriers soient-ils. » [12]

Il semble bien aujourd’hui que la prophétie de Hannah Arendt soit en voie de se réaliser. Conscients que l’on nous demande d’abandonner les clés de notre destin et de celui du monde à des politiques dont le seul intérêt commun est la gestion des intérêts privés, nous pourrions êtres tentés de nous tourner vers les scientifiques, inconscients du danger qu’ils nous font courir, non parce que leur science est inaccessible au commun des mortels mais parce que le langage du commun des mortels leur est devenu inaccessible.

Arendt nous met en garde contre le conseil souvent répété d’adapter nos attitudes culturelles à l’état actuel des sciences. Le risque couru serait d’adopter un mode de vie dans lequel le langage n’aurait plus de sens.  La « langue » de symboles mathématiques adoptée par les sciences et  uniquement conçue à l’origine comme abréviation de propositions appartenant au langage courant , contient désormais, et aujourd’hui encore plus qu’en 1958, des propositions intraduisibles dans le langage ce qui fait dire à Arendt :

« S’il est bon, peut-être, de se méfier du jugement politique des savants en tant que savants, ce n’est pas principalement en raison de leur manque de "caractère" (pour n’avoir pas refusé de fabriquer les armes atomiques), ni de leur naïveté (pour n’avoir pas compris qu’une fois ces armes inventées ils seraient les derniers consultés sur leur emploi), c’est en raison précisément de ce fait qu’ils se meuvent dans un monde où le langage a perdu son pouvoir. Et toute action de l’homme, tout savoir, toute expérience n’a de sens que dans la mesure où l’on en peut parler. (...) Les hommes au pluriel, c’est-à-dire les hommes en tant qu’ils vivent et se meuvent et agissent en ce monde, n’ont l’expérience de l’intelligible que parce qu’ils parlent, se comprennent les uns les autres, se comprennent eux-mêmes. » [13]

C’est donc à nous, simples citoyens, et non aux spécialistes de toute sorte, qu’il revient de réfléchir ensemble au futur vers lequel nous voulons aller.

C’est donc à nous, simples citoyens, et non aux spécialistes de toute sorte, qu’il revient de réfléchir ensemble au futur vers lequel nous voulons aller.

  • En dégageant nos existences d’un productivisme qui nous enserre et détruit l’artifice humain indispensable à la vie des hommes sur Terre.
  • En faisant de la construction et du renouvellement d’un monde durable, et non de la croissance, fût-elle verte, la raison d’être de la politique.
  • En faisant vivre un espace public ouvert à la pluralité des points de vue et au risque de l’action.

 

 

[1] CHM, p.295

[2] CHM p. 296.

[3] CHM, p.296.

[4] CHM, p.297-298.

[5] Sur lesquelles nous reviendrons dans la seconde partie de ce chapitre.

[6] CHM, p. 299.

[7] CHM, p. 299.

[8] CHM, p.302.

[9] CHM, p.303.

[10] CHM, p. 304.

[11] CHM, p. 35.

[12] CHM, p. 36.

[13] CHM, p.36-37.

Publié dans Livre, Arendt

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