Naissance d'un penseur politique

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Naissance d'un penseur politique

Pour comprendre l’œuvre d’un auteur comme Hannah Arendt chez qui la « pensée reste liée à l’évènement comme le cercle à son centre », il est important d’avoir des repères biographiques et historiques et de toujours prendre en compte le contexte de ses écrits. Ce qui est très rarement fait en France où son œuvre est souvent citée mais rarement lue et pratiquement jamais contextualisée.

Je reviens ici brièvement sur ce que j’ai appelé « la naissance d’un penseur politique » en cinq étapes. Je vous renvoie aux deux premiers cours de la saison précédente pour plus de détails, à mon livre[1] publié en 2010 ou, encore mieux, à la biographie de référence d’Elizabeth Young-Bruhel[2].

Avec pour chaque étape, une sélection des évènements importants, sur le plan personnel et historique, dans la naissance et la construction de la pensée politique probablement la plus originale du XXe siècle.

 

Enfance et adolescence (1906 – 1923)

Arendt nait à Linden près de Hanovre le 14 octobre 1906 dans une famille juive originaire de Königsberg (Prusse orientale)  où elle passera toute son enfance.

Enfance marquée par la mort de son père Paul, en 1913, père qui exercera cependant sur elle une grande influence à travers sa bibliothèque de classiques grecs, latins et allemands en particulier (lecture de Kant à 14 ans !).

Enfance marquée aussi par l’amour de sa mère qui tiendra un journal de son éducation selon les principes développés par Goethe et lui apprendra à faire face, par elle-même, à l’antisémitisme.

Enfance et adolescence vécues dans un contexte historique très lourd. Deux évènements marqueront particulièrement Arendt.

  • sa fuite de Königsberg suite à l’avancée de l’armée russe  puis son retour après la victoire de Hindenburg à Tannenberg en août 1914.
  • La révolte spartakiste début 1919 à Berlin. Hannah Arendt se souviendra très bien que sa mère, fervente admiratrice de Rosa Luxemburg lui disait « Retiens bien cela, nous vivons un moment historique ». Elle conservera toute sa vie une grande admiration pour Rosa Luxemburg.

Malgré ce contexte et ces évènements Hannah Arendt ne manifeste alors aucun intérêt pour la politique comme le montre les choix d’étude qu’elle effectue lors de son entrée à l’Université et comme elle le confirmera en 1964 lors d’un entretien à la télévision allemande.

Université (1924 – 1929)

Hannah Arendt entre à l’université grâce à un bien maigre pécule constitué en partie par son oncle Aron.

À Marburg, à l’automne 1924, Arendt se trouve prise dans une « révolution » philosophique qui oriente définitivement son itinéraire personnel et intellectuel. Jeune meneur de cette révolution : Martin Heidegger. Un autre étudiant juif fréquente le séminaire de Heidegger, Hans Jonas, et des longues heures passées ensemble à déchiffrer le cours de Heidegger, une amitié nait qui durera jusqu’à leur mort.

Pendant  l’année qu’elle passe à Marburg, Hannah Arendt se trouve coupée du monde, isolée dans son amour secret pour Heidegger avec qui elle finit par rompre.

Elle quitte alors Marburg pour un semestre d’études avec Husserl puis rejoint Heidelberg pour suivre les cours de Karl Jaspers sur recommandation de Heiddeger. Elle y entreprend une thèse de doctorat sur le Concept d’amour chez (Saint) Augustin. En Jaspers, Arendt rencontre un homme dont, dira-t-elle les qualités humaines sont celle d’un Goethe.

Les années d’université de Hannah Arendt, de 1924 à 1929, correspondent aux années les moins troublées de la précaire République de Weimar avec l’endiguement de l’hyperinflation de 1923 et le redressement économique, au plan intérieur, et les accords de Locarno, au plan extérieur.

Arendt n’est toujours pas intéressée par la politique. Seules la marquent, peut-être, les difficultés financières de son beau-père qui se retrouve sans travail comme un nombre croissant d’allemands à partir de 1928, et qui, à près de soixante ans, doit devenir représentant de commerce dépensant tout son salaire en déplacements. Comme un nombre croissant de femmes ses deux filles doivent travailler pour contribuer à la bonne marche du ménage paternel.

Avec cette montée du chômage à partir de 1928 c’est le début des succès électoraux des partis communiste et, surtout, nazi.

Les évènements auxquels va être confrontée Arendt à partir de 1929 vont faire basculer durablement ses centres d’intérêt de la philosophie à la politique. Elle ne reviendra à la philosophie qu’à la fin de sa vie après sa « rencontre » avec un homme « incapable de penser par lui-même » : Eichmann.

Les étapes vers la politique (1929 – 1933)

Dans cette partie de la vie d’Arendt vont, pour la première fois, se mêler écriture et action politique. Ce ne sera le cas qu’une autre fois, entre 1941 et 1950.

Hannah Arendt décide de consacrer  son travail de recherche après sa thèse, à Rahel Varnhagen, écrivaine allemande juive de l'époque du romantisme (1771 -1833).

En 1931 et 1932 la pensée de Hannah Arendt devient progressivement plus politique et plus historique. Elle passe le plus clair de son temps avec Kurt Blumenfeld et ses amis sionistes. Elle donne une série de conférences dans différentes villes sur le sionisme et l’histoire de l’antisémitisme allemand.

Günther Stern, son mari depuis 1929, quitte Berlin pour Paris quelques jours après l’incendie du Reichstag. Arendt décide de rester à Berlin, sentant qu’elle ne peut « plus se contenter d’être spectateur ». Elle milite plus radicalement en faveur des sionistes dont les activités prennent un caractère d’urgence au moment des mesures anti-juives de l’été 1933. Mais un jour, alors qu’elle déjeune avec sa mère elle est arrêtée et conduite à la direction de la police. Elle est relâchée huit jours plus tard. 

Hannah Arendt quitte l'Allemagne, sans papiers, d’abord pour Prague puis pour Genève.

Ce sont les évènements  de cette période très lourde qui ont fait basculer Arendt vers la politique. Citons les principaux :

  • Crise de 1929 : jeudi et mardi « noirs » à New-York puis crise en Autriche et en Allemagne
  • Succès électoraux du parti nazi
  • Nomination par Hindenburg de Hitler au poste de chancelier (30 janvier 1933)
  • Incendie du Reichstag le 27 février 1933
  • Décret suspendant les libertés fondamentales, donnant des pouvoirs de police exceptionnels aux régions et mettant fin à la démocratie le 28 février.
  • Ouverture à Dachau du premier camp de concentration le 23 mars 1933.
  • Le 31 mars dissolution des  assemblées législatives des différents états de la République allemande.
  • Autodafé des « écrits juifs » le 10 mai 1933.
  • Mort de Hindenburg le 2 mai 1934.

En 1964, en revenant sur cette période, Arendt dira :   

En 1993 le vrai choc fut double. En premier lieu ce qui était en général de l'ordre du politique est devenu un destin personnel En second lieu le problème personnel n'était pas tant ce que pouvaient bien faire nos ennemis mais ce que faisaient nos amis. (…)Je voulais m'engager pratiquement dans un travail et je voulais exclusivement m'engager dans le travail juif. C'est en ce sens que je me suis orientée vers la France.

Arendt à Paris et en France (1933 – 1941)

Le long séjour à Paris et en France d'Arendt contribue fortement à son éducation politique qui prend le dessus sur l'étude. Elle est confrontée à la condition d'une réfugiée, d'une personne déplacée. Elle prend conscience du traitement infligé à ses opposants par le parti communiste russe.  Elle partage le sort des prisonnières regroupées dans le camp de Gurs avant de partir pour les États-Unis. Expériences sans lesquelles son œuvre politique à venir n’aurait sans doute pas vu le jour.

Huit années durant lesquelles Arendt, apatride :

  • rencontre celui qui devient son second mari et son alter ego dans  la construction de sa pensée politique : Heinrich Blücher.
  • mène une activité politique intense, en lien direct avec la condition des réfugiés juifs allemands mais aussi en lien avec les évènements de l’époque comme la Nuit de cristal à Berlin et les procès de Moscou.
  • fait un voyage en Palestine en 1935 pour accompagner un groupe de jeunes dans le cadre de son travail à l’Aliyah des jeunes.
  • dénonce la ligne de conduite choisie par les dirigeants juifs du Consistoire de Paris : « Pas de politique ».
  • est victime de la rafle du 15 mai 1940 et internée au camp de Gurs dont elle s’évade profitant du chaos suivant la défaite de la France.
  • retrouve, par miracle,  son mari à Montauban. Elle y mène des travaux de lecture et d’écriture qui nourriront Les origines du totalitarisme.
  • obtient grâce à  son premier mari, Günther Stern, un visa pour les États-Unis, pour elle et son second mari.
  • s’échappe avec son mari de justesse de Marseille pour rejoindre Lisbonne d’où ils embarquent, après trois mois d’attente, pour New-York où ils arrivent le 22 mai 1941.

En s’intéressant à ces huit années de la vie d’Arendt, à côté d’évènements bien connus, c’est tout un pan, peu glorieux, de l’histoire de la France qui se révèle avec le traitement infligé aux opposants au nazisme contraints de fuir l’Allemagne : 

  • En avril et mai 1938 (après l’annexion de l’Autriche) puis en novembre 1938 (après la Nuit de cristal) promulgation de décrets à l’encontre des étrangers.
  • Dès la déclaration de guerre, le 3 septembre 1939, le gouvernement français décide d'interner tous les citoyens allemands masculins, ainsi que les réfugiés de provenance allemande dont le passé politique est suspect. Heinrich Blücher, avec des centaines d'autres réfugiés, est sommé de se rendre dans un camp de « prestataires » où le travail sert à soutenir l'effort de guerre français. Il est envoyé à Villemalard, hameau de Marolles, à soixante kilomètres d'Orléans. Arendt réussit à le faire libérer. Ils se marient le 16 janvier 1940.
  • Rafle, oubliée,  des 14 et 15 mai 1940. Les hommes au Stade Buffalo, les femmes au Vélodrome d’hiver.
  • Octobre 1940 : obligation faite aux juifs de se faire recenser dans les préfectures.

New-York, vers Les Origines du totalitarisme (1941 – 1950)

Arendt, contrairement à son mari, s’adapte rapidement aux États-Unis. Elle apprend l’anglais, langue dans laquelle elle écrit le livre qui la rendra célèbre en 1951. Dès son arrivée elle s’imprègne de la vie américaine. Elle se forge une opinion qu'elle gardera toute sa vie :

La liberté politique associée à l'asservissement social est la contradiction fondamentale de ce pays.

Cette période est marquée par une activité et un travail d’étude et d’écriture intenses. Pensée et action se combinent à un niveau unique dans la vie d’Arendt. Quelques jalons[3] :

  • Arendt publie un premier article dans Aufbau[4], journal juif de langue allemande, le 24 octobre 1941.
  • En juillet 1942 un article synthétisant  ses recherches sur l’antisémitisme en France, est  traduit et publié dans le périodique Jewish Social Studies. Il sera utilisé pour le premier volume des  Origines du totalitarisme.
  • Arendt devient éditorialiste pour Aufbau, où elle défend l’idée d’une armée juive. Elle travaille, en parallèle,  pour le groupe de la jeunesse juive sur un fondement théorique de la politique juive.
  • Sa position devient malheureusement rapidement minoritaire par rapport à celle de Ben Gourion qui défend une Palestine juive lors d’une rencontre internationale à l’hôtel Biltmore en mai 1942. C’est un tournant dans sa relation au sionisme. Fin novembre 1942 sa chronique de Aufbau est  remplacée par une autre intitulée «Tribune sioniste», signe des temps.
  • Arendt essaie de donner forme à ses critiques des conduites politiques sionistes et de leurs présupposés. Elle travaille durant l'été et au début de l'automne 1943 à un article intitulé : «La question judéo-arabe peut-elle être résolue ?». Aufbau le publie en deux livraisons courant décembre et l'introduit par une note éditoriale circonspecte.
  • Jewish Frontier, fait paraître dans le numéro de novembre 1942 un résumé des rapports qu'il a reçus du Congrès juif mondial sur la mise en œuvre de la Solution finale. Arendt et Blücher refusent d’abord d’y croire pour se rendre à l’évidence ensuite. Les images de ce qui se passe en Europe, de « ce qui n'aurait jamais dû arriver », les accompagnent, comme le « fardeau de notre époque[5] ».
  • Arendt devient directrice de recherches à la Commission  pour la reconstruction de la culture juive européenne. Elle travaille sur un «Essai d'inventaire des trésors de la culture juive dans les pays occupés de l'Axe», publié dans les Jewish Social Studies entre 1946 et 1948. Elle voyage, pour ce faire, en Europe en 1949 et 1950.
  • Arendt devient  éditrice chez Schocken Books chez qui elle fait publier Bernard Lazare, Franz Kafka, Gershom Scholem.

C’est dans cette période que Hannah Arendt écrit le livre qu’elle et son mari, à qui il est dédié, portent en eux depuis longtemps. La plupart des analyses qui composent les deux premières parties,  L'antisémitisme et L'impérialisme, ont été écrites avant 1946. La dernière, Le totalitarisme, qui exprime la conviction que les régimes nazi et stalinien sont, par essence, une même forme de gouvernement, est écrite entre 1948 et le printemps 1949. Un grand nombre d'informations sur les camps de concentration et les camps de travail nazis ou soviétiques émergent avec des mémoires de survivants, des journaux, des romans, des poèmes aussi bien que des documents officiels.  Arendt en tire la conclusion que ce sont les camps de concentration qui distinguent la forme totalitaire de gouvernement de toute autre. «L'histoire nazie comme l'histoire soviétique apportent l'évidence qui démontre qu'aucun gouvernement totalitaire ne peut exister sans terreur et qu'aucune terreur ne peut être efficace sans camps de concentration». Hannah Arendt résume ses recherches concernant les camps de concentration dans un article de juillet 1948 pour la Partisan Review. Article repris dans la dernière partie des  Origines du totalitarisme.

Au printemps 1948, le travail sur la troisième partie des Origines du totalitarisme s’interrompt.  Alors qu'elle décrit l'horreur de la Solution Finale nazie, Arendt est confrontée au destin des Juifs de Palestine. Ceux-ci se préparent à la guerre. Les Britanniques mettent fin à leur mandat territorial, rendant l'affrontement entre Juifs et Arabes inévitable. Arendt revient à la politique juive en mai 1948, avec un article intitulé,  Sauver la patrie juive : il est encore temps. Pour la première fois, elle est entendue. L'article gagne à Arendt l'admiration de Judah Magnes[6]. Mais alors même qu'il salue l'article, le 11 mai, il n’est plus temps de trouver une autre solution qu'un État séparé. L’État d’Israël est, en effet, créé le 14 mai 1948.

Dans la patrie des Juifs, Hannah Arendt aimerait voir tous les éléments qui constituent les fondements de sa théorie politique : de nouvelles formes sociales, des conseils politiques locaux, une fédération et une coopération internationale.  Elle aurait été ravie de penser que son peuple, victime d'un régime totalitaire, offre au monde un modèle d'institutions politiques capables d'empêcher tout retour du totalitarisme. Sa déception la rend acerbe et ironique, mais elle n'abandonne pas pour autant. Le groupe lié à Magnes lui offre une base politique.

Malheureusement, Judah Magnes meurt le 27 octobre 1948. Hannah Arendt soutient la Fondation Judah Magnes mais en refuse la présidence  «Je n'ai aucune compétence pour le travail directement politique», écrit-elle alors à Elliot Cohen. « Cela nuirait définitivement à mon travail d’écrivain ». Le 4 décembre 1948 elle écrit une lettre, signée collectivement,  notamment par Albert Einstein, de protestation au New-York Times, lorsque le terroriste juif Menahem Begin[7] vient chercher du soutien aux États-Unis pour son parti. Sa rupture avec le sionisme est consommée.

Au même moment, le Plan Marshall donne lieu aux États-Unis à un violent débat entre libéraux ou procommunistes et conservateurs. En février le gouvernement tchécoslovaque est renversé par les communistes avec le soutien de l’URSS. Un vent de peur traverse les États-Unis. Peur de la guerre pendant un moment, puis, sur une bien plus longue période, peur du communisme qui se mue en un inébranlable retranchement. Arendt sent alors que dans une atmosphère d'opposition confuse à Staline plutôt qu'au totalitarisme en général, son livre correspond à un besoin urgent. Elle expose cette urgence dans son article de 1948 pour la Partisan Review (plus tard incorporé aux Origines du totalitarisme) :

"Une compréhension exacte de la nature du principe totalitaire, exigée par notre peur des camps de concentration, peut servir à dévaluer les vieilles ombres politiques de la droite à la gauche et, en dehors comme au-delà d'elles, à introduire le plus essentiel critère politique requis pour juger des événements de notre époque. Conduiront-ils ou non au totalitarisme ?"

 

[1] Réinventer la politique avec Hannah Arendt, éditions Utopia.

[2] Hannah Arendt (Pour l’amour du monde), Pluriel

[3] Voir le cours n°2 de la première saison

[4] Reconstruction

[5] Titre donné par l’éditeur anglais aux Origines du totalitarisme.

[6] Judah Leon Magnes (July 5, 1877 – October 27, 1948) was a prominent Reform rabbi in both the United States and the British Mandate of Palestine. He is best remembered as a leader in the pacifist movement of the World War I period and as one of the most widely recognized voices of 20th Century American Reform Judaism. (Wikipedia)

[7] Le 22 juillet 1946, Menahem Begin coordonne l'attaque de l'hôtel King David à Jérusalem (92 morts et 45 blessés). Premier ministre d'Israël de juin 1977 à octobre 1983. Prix Nobel de la paix en 1978 avec Anouar el-Sadate, président égyptien. 

Publié dans Cours, Arendt

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