Eichmann à Jérusalem

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Cours donné à l'Université du Temps Libre d'Orléans le 19 mars 2015

Introduction

Eichmann à Jérusalem

Le 11 mai 1960 Eichmann est enlevé en Argentine par des agents israéliens. Le 22 mai il est à Jérusalem. Débute le 29 mai un interrogatoire qui durera jusqu’au 17 janvier 1961 et dont résultent 76 bandes magnétiques transcrites sur 3564 pages. Le procès débute le 11 avril 1961 pour s’achever le 14 août. Les attendus du jugement sont lus les 11 et 12 décembre 1961. Quatre jours plus tard Eichmann est condamné à mort. Un second procès se tient à partir du 22 mars 1962 pendant deux semaines. Le premier jugement est confirmé le 29 mai 1962. Eichmann est pendu le 31 mai 1962. Le tout aura duré un peu plus de deux ans.

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Deux années qui vont durablement impacter la fin de la vie et de l’œuvre de Hannah Arendt. Quand Eichmann est arrêté, Arendt est en train de terminer le travail considérable entamé après la publication des Origines du totalitarisme en 1951. À partir d’une recherche initiale des éléments de totalitarisme présents dans le marxisme, sa réflexion s’est considérablement élargie pour aboutir à une tentative de refondation radicale de la théorie politique. Trois livres en sont issus : Condition de l’homme moderne (1958) ; La crise de la culture (1961) ; De la révolution (1963). 

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L’évènement que constituent l’arrestation d’Eichmann, son procès puis son exécution, surprend donc Arendt dans la période de sa vie la plus féconde intellectuellement. Si le cœur de son œuvre n’en est pas affecté, ses quatre livres « piliers » étant déjà écrits sinon publiés, cet évènement amènera Arendt à porter un nouveau regard sur  un problème qui la hante depuis les Origines du totalitarisme, celui du mal, et lui fera se poser une importante question à l’origine de ce qui sera son dernier livre, inachevé, La vie de l’esprit.

« L’évènement Eichmann » survient aussi dans une période difficile pour Arendt sur le plan privé. Son mari et compagnon de pensée, Heinrich Blücher, a des graves problèmes de santé. Elle-même est victime d’un sérieux accident de circulation le 19 mars 1962, probablement à l’origine des problèmes cardiaques qui finiront par l’emporter en 1975. C’est d’ailleurs au cours de sa convalescence qu’Arendt trouvera, enfin, l’énergie de s’attaquer à l’énorme matériau recueilli directement et indirectement sur le procès Eichmann.

Vous disposez, en français, de deux livres et de deux films de qualité pour vous faire une idée par vous-même, sur le procès Eichmann, le livre d’Arendt et la polémique qui a immédiatement suivi sa publication.

J’ai, pour ma part,  choisi comme fil directeur la question que suscita chez Arendt sa « rencontre » avec Eichmann. Question qu’elle développe dans l’introduction de son dernier livre, resté inachevé, La vie de l’esprit. Livre par la présentation succincte duquel, je vais donc commencer avant celle, beaucoup plus détaillée, d’Eichmann à Jérusalem.

La vie de l’esprit : extrait de l’introduction

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L’introduction de la première partie de La vie de l’esprit éclaire, à postériori, ce que la « rencontre » d’Eichmann a provoqué chez Hannah Arendt.

Je vous en donne ci-dessous un long extrait.

Concrètement c’est pour deux raisons assez différentes que je m’intéresse aux activités de l’esprit. Tout a commencé quand j’ai assisté au procès Eichmann.

Dans mon rapport, je parle de la « banalité du mal ». Cette expression ne recouvre ni thèse, ni doctrine, bien que j’ai confusément senti qu’elle prenait à rebours la pensée traditionnelle – littéraire, théologique, philosophique – sur le phénomène du mal.

Le mal, on l’apprend aux enfants, relève du démon ; il s’incarne en Satan qui « tombe du ciel comme un éclair », ou Lucifer, l’ange déchu dont le péché est l’orgueil, cette superbia dont seuls les meilleurs sont capables : ils ne veulent pas servir Dieu, ils veulent être Lui.

Les méchants à ce que l’on dit sont mus par l’envie ; ce peut être la rancune de ne pas avoir réussi sans qu’il y aille de leur faute (Richard III), ou l’envie de Caïn qui tua Abel parce que « Yahvé porta ses regards sur Abel et vers son oblation, mais vers Caïn et son oblation il ne les tourna pas ». Ils peuvent aussi être guidés par la faiblesse (Macbeth). Ou, au contraire, par la haine puissante que la méchanceté ressent devant la bonté (Iago, Claggart) ou encore par la convoitise source de tous les maux.

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Cependant, ce que j’avais sous les yeux, bien que totalement différent, était un fait indéniable. Ce qui me frappait chez le coupable, c’était un manque de profondeur évident, et tel qu’on ne pouvait faire remonter le mal incontestable qui organisait ses actes jusqu’au niveau plus profond des racines ou des motifs. Les actes étaient monstrueux, mais le responsable – tout au moins le responsable hautement efficace qu’on jugeait alors – était tout à fait ordinaire, comme tout le monde, ni démoniaque ni monstrueux. Il n’y avait en lui trace ni de convictions idéologiques solides, ni de motivations spécifiquement malignes et la seule caractéristique notable qu’on décelait dans sa conduite, passée ou bien manifeste au cours du procès et au long des interrogatoires qui l’avaient précédé, était de nature entièrement négative : ce n’était pas de la stupidité mais un manque de pensée. Dans le cadre du tribunal israélien et de la procédure carcérale, il se comportait aussi bien qu’il l’avait fait sous le régime nazi mais, en présence de situations où manquait ce genre de routine, il était désemparé, et son langage bourré de clichés produisait à la barre, comme visiblement autrefois pendant sa carrière officielle, une sorte de comédie macabre.

Clichés, phrases toute faites, codes d’expression standardisés et conventionnels ont pour fonction reconnue, socialement, de protéger de la réalité, c’est-à-dire des sollicitations que faits et évènements imposent à l’attention, par leur existence même. On serait vite épuisé à céder sans cesse à ces sollicitations ; la seule différence entre Eichmann et le reste de l’humanité est que, de toute évidence, il les ignorait totalement. C’est cette absence de pensée – tellement courante dans la vie de tous les jours où l’on a à peine le temps et pas davantage l’envie de s’arrêter pour réfléchir – qui éveilla mon intérêt. 

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Le mal (par omission aussi bien que par action) est-il possible quand manquent non seulement les « motifs répréhensibles » (selon la terminologie légale) mais encore les motifs tout court, le moindre mouvement d’intérêt ou de volonté ? Le mal en nous est-il, de quelque façon qu’on le définisse, « ce parti de s’affirmer mauvais », et non la condition nécessaire à l’accomplissement du mal ? Le problème du bien et du mal, la faculté de distinguer ce qui est bien de ce qui est mal, seraient-ils en rapport avec notre faculté de penser ? Pas au sens, bien entendu, où la pensée serait capable de secréter les bonnes actions, comme si la « vertu s’enseignait » et s’apprenait – il n’y a que les habitudes et les coutumes qui s’enseignent, et chacun ne sait que trop bien à quelle vitesse on les désapprend et les oublie, pour peu qu’une situation nouvelle exige un changement de conduite et de manières.  (Le fait que l’on traite généralement du bien et du mal dans les cours de « morale » ou d’ « éthique » peut laisser pressentir le peu qu’on sait à leur sujet), car morale vient de mores et éthique de ethos, mots latin et grec qui signifient coutume et habitude ; or, le mot latin est associé aux règles de conduite, tandis que le mot grec dérive d’habitat, comme notre « habitude ». L’absence de pensée, face à laquelle je me trouvais, ne résultait ni de l’oubli de manières et d’habitudes antérieures, sans doute bonnes, ni d’un cas de stupidité au sens d’incapacité à comprendre – ni même au sens d’ « aliénation morale » car elle était tout aussi évidente dans des circonstances où décisions soi-disant éthiques et problèmes de conscience n’avaient rien à voir.

La question impossible à éluder était celle-ci : l’activité de penser en elle-même, l’habitude d’examiner tout ce qui vient de se produire ou attire l’attention, sans préjuger du contenu spécifique ou des conséquences, cette activité fait-elle partie des conditions qui poussent l’homme à éviter le mal et même le conditionnent négativement à son égard ?

Eichmann à Jérusalem : présentation

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Je vous conseille vivement de lire directement l’ouvrage, le plus accessible d’Arendt puisque c’est d’abord un reportage avant d’être un essai. C’est la meilleure façon de vous faire une idée par vous-même sur le livre en vous aidant de la lecture des quatre précédents ouvrages étudiés dans ce cours et du petit guide que constitue cette présentation.

Ce livre croise le compte-rendu d’un procès, objet premier du livre comme le rappelle Arendt dans son post-scriptum à la seconde édition de 1964, la longue étude sur la méchanceté humaine, dont elle parle en conclusion du dernier chapitre avant d’employer, pour la première et seule fois, l’expression de banalité du mal reprise dans le sous-titre, et une reconstitution historique de la mise en œuvre de la « Solution finale de la question juive ».

Fidèle à l’approche utilisée pour les livres précédents, je vous propose un voyage à travers ce livre et la période la plus dramatique du XXe siècle.

Ce « voyage » se veut une aide mais ne remplace pas la lecture des quinze chapitres encadrés d’une note d’introduction, d’un épilogue et d’un post-scriptum, ce dernier ajouté en 1964.

Un tel livre mérite d’être discuté parce que, compte-tenu de l’évènement sans précédent traité, il est, par nature,  discutable. Au-delà d’une campagne médiatique, parfois indigne, il a suscité et continue à susciter la controverse chez les historiens, les politiques, les philosophes, les citoyens par rapport à ce qui reste une des énigmes majeures du monde contemporain. 

La cour

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Arendt plante d’abord le décor du procès. Le lieu.  La langue : l’hébreu avec la traduction excellente en français et en anglais mais souvent incompréhensible en allemand, langue de la partie accusée, mais, écrit-elle plus loin, traduction corrigée et même anticipée par le président et ses deux juges.

Le public. Passé les quinze premiers jours, les journalistes, représentant le monde entier, ne furent plus fidèles au rendez-vous. Peu de jeunes israéliens. Essentiellement des « survivants », des gens d’un certain âge et des vieillards qui savaient par cœur ce qu’il y avait à savoir, qui n’étaient nullement disposés à apprendre quelque leçon que ce soit et qui n’avaient certainement pas besoin de ce procès pour tirer leurs propres conclusions.[1]

Les protagonistes. Les trois juges dont le président du tribunal, Moshe Landau. Décrits comme ayant un comportement non théâtral, attentifs, affligés par la description des souffrances, au-dessus de tout reproche vis-à-vis de l’accusé. Au service de la justice. Description en contraste total avec celle du procureur, Gideon Haussner, qui représentant le gouvernement, fait de son mieux pour obéir à son maître. Ben Gourion, premier ministre d’Israël, metteur en scène invisible du procès-spectacle qu’il avait en tête, quand il résolut de faire kidnapper Eichmann pour y faire juger, à Jérusalem, sa contribution à la « Solution finale de la question juive ». Enfin, l’avocat d’Eichmann, le Dr. Servatius. Contestant très rarement les témoignages, même sans rapport avec le sujet, mais plus audacieux vis-à-vis des documents.

 

[1] p.52

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Arendt distingue deux visions du procès, celle de la justice, servie par le président et ses juges, et celle des leçons d’un procès-spectacle, voulue par Ben Gourion et servie par le procureur.

La justice exige que l’accusé soit poursuivi, défendu, et jugé ; et qu’on laisse en suspens toutes les autres questions, dussent-elles paraître plus importantes – « Comment cela a-t-il pu arriver ? », « Pourquoi cela est-il arrivé ? », « Pourquoi les Juifs », « Pourquoi les Allemands ? », « Quel fut le rôle des autres pays ? », « Dans quelle mesure les Alliés étaient-ils coresponsables ? », « Comment les Juifs ont-ils pu coopérer, par l’intermédiaire de leurs propres dirigeants, à leur propre anéantissement ? », « Pourquoi sont-ils allés à la mort comme des moutons à l’abattoir ? ». [1]

Il y avait la leçon pour le monde non juif : « Nous voulons établir devant tous les pays du monde comment des millions d’êtres humains, parce qu’ils se trouvaient être juifs, et un million de bébés, parce qu’ils se trouvaient être des bébés juifs, ont été assassinés par les nazis. » (…) Quant aux Juifs de la Diaspora ils devaient se souvenir que le judaïsme, « vieux de quatre mille ans, (…) », avait toujours « affronté un monde hostile » ; que les Juifs avaient dégénéré au point d’aller à la mort comme des moutons à l’abattoir, et que seule la création d’un État juif avaient permis aux Juifs de « rendre coup pour coup ». (…) il y avait aussi une leçon pour ceux qui vivaient à l’intérieur d’Israël : (…) « Il faut que notre jeunesse garde en mémoire ce qui est arrivé au peuple juif. Nous voulons qu’elle connaisse les faits les plus tragiques de notre histoire ».[2]

Pour Arendt ces leçons étaient, par certains côtés, superflues, et par d’autres, induisaient carrément en erreur. Les lecteurs des Origines du totalitarisme et des trois livres qui ont suivi ne peuvent en être surpris. Superflue à l’époque, nettement moins aujourd’hui, la leçon sur l’antisémitisme discrédité par Hitler et dont beaucoup, selon l’expression même de Ben Gourion, se sont rendu compte qu’il « peut conduire à la chambre à gaz et à la fabrique de savon ». Superflue aussi la leçon à la Diaspora. La conviction que l’antisémitisme existe partout et de tout temps est le ferment idéologique qui a animé le plus depuis l’Affaire Dreyfus le mouvement sioniste. Ce fut aussi la raison sans laquelle la bonne volonté de la communauté juive allemande  à négocier avec les autorités nazies dans les premiers temps du régime resterait inexplicable. Aide concrète, Realpolitik sans arrière-pensée dont le danger n’apparut que des années plus tard lorsque les contacts quotidiens entre les organisations juives et la bureaucratie nazie permirent aux fonctionnaires juifs de franchir plus aisément le gouffre qui séparait les deux formes d’aide : aider les Juifs à s’échapper et aider les nazis à les déporter. Conviction qui produisit aussi chez les Juifs une dangereuse incapacité à distinguer leurs amis de leurs ennemis, à sous-estimer leurs ennemis en croyant que les non Juifs sont plus ou moins tous les mêmes. Si le premier ministre Ben Gourion (…) avait l’intention d’affermir cette « sorte de conscience juive » alors l’idée n’était pas bonne ; car changer cette mentalité est l’un des préalables indispensables pour l’État d’Israël – État qui, par définition, a fait des Juifs un peuple parmi les peuples, une nation parmi les nations, un État parmi les États dépendant maintenant d’une pluralité qui exclut la dichotomie séculaire, malheureusement ancrée dans la religion, des Juifs et des non Juifs.[3]

Enfin si le contraste, entre l’héroïsme des Israéliens et l’humble soumission des Juifs allant à la mort semble être un argument pertinent, exploité à fond par le procureur, il est, pour Arendt inopérant. (…) car aucun groupe, aucun peuple non juif n’a agi différemment[4]. Comme David Rousset, ancien détenu de Buchenwald, déjà cité dans Les origines du totalitarisme l’a décrit dans Les jours de notre mort dès 1947.

Cité parmi les raisons de la comparution d’Eichmann devant un tribunal, la recherche d’autres nazis, est l’occasion pour Arendt de développer un second thème[5]consacré à l’Allemagne, aux allemands et à leurs dirigeants. La crainte du chancelier Adenauer que le procès « remue à nouveau toutes ces horreurs » et provoque une vague de germanophobie. La réticence des tribunaux allemands à poursuivre les crimes  et l’extraordinaire clémence des sentences infligées aux accusés. L’attitude du peuple allemand par rapport à son propre passé. Les allemands, écrit Arendt en 1963, se sentaient, de quelque façon que ce fut, très peu concernés.

Pour conclure ce chapitre, si dans l’esprit de l’accusation « Ce n’est pas un individu qui était au banc des accusés et ce n’est pas le seul régime nazi ;  c’est l’antisémitisme à travers toute l’histoire »[6] , pour Arendt, celui qui demeurait dans le box des accusés était un individu, une personne en chair et en os ; et si pour Ben Gourion « le verdict prononcé lui était indifférent », la seule tâche du tribunal de Jérusalem était incontestablement d’en prononcer un[7].

 

[1] p.46

[2] p. 53-55

[3] p. 56-57

[4]p.57 et suivante

[5] p. 59 -69

[6] p. 69

[7] p.71

L’accusé -  Un spécialiste de la question juive

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Eichmann plaida « non coupable au sens de l’accusation ». Il n’avait jamais tué un Juif ni d’ailleurs un non Juif, même s’il ne laissait planer aucun doute sur le fait qu’il aurait tué son père si on lui en avait donné l’ordre. La seule chose dont on pouvait l’accuser était d’avoir « encouragé et contribué » à l’anéantissement des Juifs. « Un des plus grands crimes de l’histoire de l’Humanité », selon une de ses déclarations à Jérusalem. Ce qu’il avait fait, il l’avait fait, il ne voulait pas le nier, il proposait plutôt de « me pendre en public en guise d’avertissement exemplaire à tous les antisémites de la terre ». Mais il ne voulait pas dire par là qu’il regrettait quoi que ce fût : « Le remord c’est pour les petits enfants ».

Pendant tout le procès, Eichmann essaya, sans grand succès, de clarifier cette deuxième partie de sa justification : « Non coupable au sens de l’accusation ». L’accusation supposait non seulement qu’il avait agi intentionnellement, ce qu’il ne niait pas, mais aussi que ses mobiles avaient été abjects et qu’il avait parfaitement conscience de la nature criminelle de ses actes. En ce qui concerne les « mobiles abjects », il était persuadé qu’au plus profond de lui-même il n’était pas ce qu’il appelait un véritable salaud. Quant à sa conscience, il se souvenait parfaitement qu’il n’aurait eu mauvaise conscience que s’il n’avait pas exécuté les ordres. Ordres d’expédier à la mort des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, avec un grand zèle et le soin le plus méticuleux. Lui « personnellement », n’avait jamais rien eu contre les Juifs.  Au contraire, il avait de nombreuses raisons « raisons personnelles » de ne pas les haïr. Hélas, pour Arendt, personne ne le crut. Le procureur, parce que ce n’était pas son rôle. L’avocat de la défense car, contrairement à Eichmann, les problèmes de conscience ne l’intéressaient manifestement pas. Et les juges, trop conscients des fondements même de leur métier, pour admettre qu’une personne « normale » puisse être incapable de distinguer le bien du mal. Parce qu’il avait menti de temps en temps, ils conclurent qu’il était un menteur et passèrent à côté du plus grand défi moral et même juridique posé par cette affaire.

Leur argumentation était fondée sur l’hypothèse que l’accusé, comme toutes les « personnes normales », avaient dû être conscient de la nature criminelle de ses actes ; Eichmann était en effet normal dans la mesure où « il n’était pas une exception dans le régime nazi ». Cependant dans les conditions du IIIe Reich, il n’y avait que de la part d’ « exceptions » qu’on pouvait attendre une réaction « normale ». Cette simple vérité créait un dilemme auquel les juges ne pouvaient pas échapper et qu’ils ne pouvaient pas trancher non plus. [1]

La police interrogea Eichmann du 29 mai 1960 au 17 janvier 1961. Le texte allemand dactylographié, dont chaque page fut corrigée et approuvée par Eichmann, est, pour Arendt, une mine pour un psychologue. À condition qu’il ait la sagesse de comprendre que ce qui est horrible peut non seulement être ridicule mais franchement comique. Une partie de cette comédie macabre ne peut être transcrite en anglais, même si Arendt s’y essaie un peu[2],  parce qu’elle concerne la lutte d’Eichmann avec la langue allemande dont il sort toujours vaincu. Vaguement conscient d’un défaut qui avait dû lui empoisonner l’existence, une forme bénigne d’aphasie, il s’excusa envers le juge Landau en disant : « Le langage administratif est mon seul langage », incapable qu’il était de prononcer une seule phrase qui ne fût pas un cliché.

Qu’il écrivit ces mémoires en Argentine ou à Jérusalem, qu’il s’adressât à l’officier de police qui l’interrogeait ou au tribunal, il disait toujours la même chose avec les mêmes mots. Plus on l’écoutait, plus on se rendait à l’évidence que son incapacité à parler était étroitement liée à son incapacité à penser – à penser notamment du point de vue de quelqu’un d’autre. Il était impossible de communiquer avec lui, non parce qu’il mentait, mais parce qu’il s’entourait du plus efficace des mécanismes de défense contre les mots et la présence des autres et, partant, contre la réalité en tant que telle. [3]

Il apparut, lors du procès, que la mémoire d’Eichmann n’était pas tout à fait fiable sur ce qui s’était vraiment passé au point que le juge Landau, exaspéré, demanda à l’accusé : « De quoi pouvez-vous vous souvenir ? ». Eichmann se souvenait de deux choses. D’abord, des tournants décisifs de sa carrière, qui ne coïncidaient pas nécessairement avec ceux de l’histoire. Ensuite, et surtout, de ses propres phrases[4] qui a un moment ou un autre lui avait procuré un « sentiment d’euphorie ».  Chaque fois que les juges tentèrent de faire appel à sa conscience, ils rencontrèrent de l’ « euphorie » et furent scandalisés autant que déconcertés lorsqu’ils apprirent que, pour chaque période de sa vie et pour chacune de ses activités, l’accusé disposait d’un cliché euphorisant.

Eichmann conserva jusqu’à l’heure de sa mort cet horrible don de se consoler avec des clichés.

En 1934, le Service de Sécurité (SD), agrée la demande d’emploi d’Eichmann. Fondé par Himmler, dirigé par Heydrich qui allait devenir « le véritable ingénieur de la solution finale », ce service deviendra le centre de renseignements et de recherches de la Gestapo.

Arendt s’intéresse au récit – « déformé, certes, mais non totalement dépourvu de vérité » – fait, à la police, par Eichmann de son entrée dans le nouveau service[5]. Dès son entrée en fonction, à l’instigation de son chef direct, il lit L’État juif de Theodor Heltz, le grand classique de la littérature sioniste. Il semble que ce fût le premier livre sérieux qu’il ait lu et qu’il en fut durablement marqué. Dès lors, comme il ne cessera de le répéter, il ne pensa à rien de plus qu’à une « solution politique » (à distinguer de la « solution physique » ultérieure, la première signifiant l’expulsion et la seconde, l’extermination). Il alla jusqu’à lire un second livre, qu’il confondra lors du procès avec le premier, L’histoire du sionisme d‘Adolf Böhm à partir duquel il étudia l’organisation du mouvement sioniste.  Ce qui lui valut une mission d’espion officiel des bureaux et réunions sionistes. Arendt note que ses études en matière d’affaires juives furent consacrées presqu’exclusivement au sionisme.   Eichmann expliqua que la raison de la fascination qu’il développa pour la « question juive » était son propre « idéalisme ». Pour lui un idéaliste était quelqu’un qui vivait pour son idée et qui était prêt à tout sacrifier et, notamment tout le monde, à cette idée.

En mars 1938, après l’Anschluss,  Eichmann fut envoyé à Vienne pour organiser un mode d’émigration sans aucun précédent en Allemagne où, jusqu’à l’automne 1938[6], on maintint la fiction selon laquelle les juifs désirant quitter le pays pouvaient le faire mais n’y étaient pas forcés. La tâche d'Eichmann avait été définie comme « émigration forcée », c’est-à-dire, en langage normal, expulsion. Eichmann considérait cette année passée à Vienne comme la plus heureuse et réussie de sa vie. Promu au rang de sous-lieutenant, on avait loué ses « connaissances très étendues de l’organisation et de l’idéologie de l’adversaire, les Juifs ». En huit mois, 45 000 Juifs quittèrent l’Autriche, et en 18 mois l’Autriche fut « nettoyée » de 60%  de sa population juive (150 000 personnes). 

Eichmann découvrit qu’il savait faire bien mieux que les autres deux choses : négocier et organiser. Il entama des négociations avec les représentants de la communauté juive, qu’il fit d’abord libérer des prisons et des camps de concentration et qui furent donc facilement convaincus de la nécessité de l’émigration. Il organisa  une « véritable chaîne de montage » administrative pour délivrer rapidement l’ensemble des papiers nécessaires aux Juifs pour quitter le pays, en échange de tous leurs biens. Il réussit à vaincre les oppositions des autorités financières allemandes pour laisser à chacun « l’argent de passage » à montrer pour obtenir les visas et passer les contrôles d’émigration des pays susceptibles de les accueillir.

 

[1] p. 82

[2] Voir p. 116

[3] P.117-118

[4] Deux phrases citées par Arendt. «  Je sauterai dans ma tombe en riant, car c’est une satisfaction extraordinaire pour moi d’avoir sur la conscience la mort de cinq millions de Juifs ». (p.113 et p.125). « Je me pendrai avec plaisir en public en guise d’avertissement exemplaire à tous les antisémites de la terre ». (p. 79 et p.125)

[5] P. 104 (chapitre : un spécialiste de la question juive)

[6] Et non depuis l’automne 1938 comme traduit, à tort, en français, p. 107. 

La solution : l’expulsion, la déportation, le meurtre

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En mars 1939, Hitler pénétra en Tchécoslovaquie et instaura un protectorat allemand en Bohème et Moravie. On affecta aussitôt Eichmann à Prague, pour créer un autre centre d’émigration pour les Juifs. Des centaines de milliers de Juifs avaient quitté leur patrie en l’espace de quelques années, et des millions attendaient derrière eux, car les gouvernements polonais et roumains proclamaient officiellement et sans aucune équivoque qu’eux aussi souhaitaient se débarrasser de leurs Juifs, marchant sur les pas « d’une grande nation cultivée ». La conférence d’Évian convoquée à l’été 1938 afin de résoudre le problème de la communauté juive allemande avait révélé cet immense gisement de réfugiés en puissance. Son fiasco retentissant fit beaucoup de torts aux Juifs allemand en coupant, après les possibilités de fuite à l’intérieur de l’Europe, les routes de l’émigration outre-mer. Et même si la guerre n’avait pas entravé son programme, Eichmann aurait eu beaucoup de mal à répéter le « miracle » viennois à Prague.

La guerre éclata en septembre 1939. Un mois après Eichmann, devenu expert en matière d’émigration, fut rappelé à Berlin pour succéder à Müller à la tête du Centre du Reich pour l’émigration juive. Ce qui, un an plus tôt eut été une promotion, ne l’était plus. Personne ne pouvait plus raisonnablement envisager l’émigration forcée comme la solution de la question juive. Aux difficultés de transfert s’ajoutait le fait que le Reich venait d’acquérir, par la conquête des territoires polonais, plus de deux millions de Juifs supplémentaires. Le gouvernement de Hitler était encore désireux de laisser ses Juifs partir (l’ordre qui mit fin à toute émigration juive ne vint que deux ans plus tard à l’automne 1941). Si l’on avait pris la décision d’une « solution finale » quelle qu’elle soit, personne n’avait encore donné d’ordre dans ce sens bien que des Juifs fussent déjà concentrés dans des ghettos à l’Est et que les Einsatzgruppen fussent aussi en train de les liquider.

Il était donc normal que l’émigration, même organisée à Berlin selon le « principe de la chaîne de montage », s’épuise d’elle-même[1]. À coup sûr, si les affaires juives, sa spécialité, demeurait une affaire d’émigration, Eichmann n’aurait bientôt plus de travail.

 

[1] Processus décrit par Eichmann comme « un arrachage de dent (…) apathique. Du côté juif, parce qu’il était vraiment difficile d’obtenir des possibilités quelconques d’émigration si l’on peut parler ainsi, et de notre côté, parce qu’il n’y avait plus de remue-ménage, plus d’empressement, plus personne n’allant et venant. Nous étions là dans une grande bâtisse impressionnante, au milieu d’un vide à bailler d’ennui ». (p. 147)

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Le régime nazi devint ouvertement totalitaire à partir du déclenchement de la guerre. Arendt s’appuie sur le livre de Raoul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, pour décrire[1] quelques-uns des labyrinthes de la machine de destruction alors  créée avec la fusion, au sein de l’Office central de sécurité du Reich (RHSA) dirigé par Heydrich, du Service de Sécurité de la SS et de la police régulière de l’État. Lorsqu’Eichmann entra dans son nouveau bureau à la section IV du RHSA, l’émigration forcée était toujours la formule officielle pour la solution de la question juive alors qu’elle n’était plus possible. Pour la première fois de sa vie à la SS il fut contraint de prendre l’initiative. Lors de son interrogatoire il décrivit les trois occasions qui lui furent accordés de « donner le jour à une idée ». Arendt relate sa description de ses tentatives qui échouèrent toutes les trois[2]. Échecs qu’il impute à la véritable armée de « spécialistes de la question juive » surgis de partout, opportunistes et ignares et n’ayant pas lu un ou deux livres « fondamentaux ».

La première, l’idée Nisko d’utiliser un vaste territoire de la zone orientale de la Pologne pour créer un État juif autonome sous la forme d’un protectorat, fut bloquée par l’opposition du Gouverneur de la Pologne, Hans Frank, après avoir provoqué la déportation de milliers de personnes venant surtout d’Autriche. La seconde, le projet Madagascar d’évacuer 4 millions de Juifs d’Europe sur cette ile française de la côte sud-est de l’Afrique. Pris au sérieux par Eichmann, qui, par ailleurs, confondait Ouganda et Madagascar,  ce projet servit de façade à Hitler pour mettre au point l’extermination physique des Juifs d’Europe. Comme tend à le prouver une lettre écrite par Heydrich le 21 septembre 1939 faisant suite à une réunion des chefs de département du RHSA et des Einsatzgruppen[3]. Confronté à cette lettre, Eichmann reconnut que l’idée de l’extermination physique était alors enracinée dans l’esprit des dirigeants mais refusa d’admettre que le projet Madagascar était une fiction. Cette histoire devait être enregistrée sur une bande spéciale de sa mémoire et cette bande avait la propriété de l’immuniser contre toute raison, tout argument, toute information et  tout discernement quel qu’il soit[4]. La troisième tentative,  l’évacuation de la population tchèque de Theresienstadt, n’aurait pas dû être mentionnée par Eichmann, si sa mémoire l’avait mieux servi. Elle date de l’époque où l’ère de la solution physique  a commencé et est postérieure de deux mois au moment où Eichmann, comme il le reconnut plus tard, fut informé de l’ordre de procéder à la solution finale.

 

[1] P. 149-154

[2] Chapitre La deuxième solution : la concentration, p. 157 -171

[3] P.159

[4] P. 164

Eichmann à Jérusalem

Hitler lança son attaque contre l’Union soviétique le 22 juin 1941. Heydrich, après avoir reçu ses instructions de Goering le 31 juillet,  convoqua Eichmann pour lui dire : « Le Führer a ordonné l’extermination physique des Juifs »[1].  Il ajouta que le nom de code de l’opération était « Solution finale » et qu’elle était placée sous « l’autorité du Bureau principal de la SS de l’administration et de l’économie » et non de son propre RHSA[2]. Eichmann fut ainsi un des premiers responsables aux échelons inférieurs à être informé de cette affaire ultrasecrète, connue depuis six mois dans les milieux les plus élevés du parti, et qui demeura ultrasecrète même après que la nouvelle fut répandue dans les bureaux du parti et de l’État.

Toute correspondance sur le sujet fut soumise à des règles de langage très strictes[3]. Ces règles de langage contribuèrent considérablement au maintien de l’ordre et de l’équilibre mental dans les nombreux services spécialisés impliqués. Mieux l’expression « règles de langage » était elle-même un code. En langage ordinaire, on appelle cela un mensonge.

Eichmann put vérifier, lors de plusieurs visites (Lublin, Minsk, Lwow, Treblinka, Auschwitz) que ces règles ne constituaient pas un bouclier infaillible contre la réalité. Il n’assista cependant à aucune exécution de masse par fusillade ni, malgré plusieurs visites à Auschwitz, au processus de sélection et de gazage. Il en vit juste assez pour être bien renseigné sur le fonctionnement de la machine de destruction, ses deux méthodes pour fusiller et gazer, et savoir que dans les camps on trompait les victimes jusqu’à la fin. 

En septembre 1941, Eichmann organisa ses premières déportations de masse. À l’occasion du premier convoi il prit, « pour la première et dernière fois », une initiative[1]. Qui conduit  Arendt à écrire. Oui, il avait une conscience, et sa conscience qui avait fonctionné normalement pendant quatre semaines environ, s’était mise à fonctionner à l’envers. [2]

Ce problème de conscience, si embarrassant à Jérusalem, le régime nazi ne l’avait pas ignoré. Himmler était le plus doué pour le résoudre. Il forgeait des slogans, des phrases qu’Eichmann qualifiait de « mots ailés » et les juges de « bavardage creux ». [3]

Le problème était de faire taire moins la conscience que cette pitié animale que ressent un homme normal en présence de la souffrance physique. Himmler – qui semble avoir été lui-même fortement sujet à de telles afflictions instinctives – avait trouvé un truc simple et sans doute très efficace ; il s’agissait de retourner, pour ainsi dire, ces instincts en les dirigeant vers soi. Ainsi au lieu de : « Quelles horribles choses j’ai faites aux gens ! » les assassins devaient pouvoir dire : « À quelles horribles choses j’ai dû assister dans l’accomplissement de mon devoir, comme cette tâche a pesé lourdement sur mes épaules ! ».[4]

Des diverses « règles de langage » méticuleusement mises au point pour tromper et pour camoufler, nulle n’eut un effet plus décisif sur l’état d’esprit des tueurs que ce premier décret du temps de guerre émis par Hitler, dans lequel on avait remplacé le mot meurtre par l’expression « accorder une mort miséricordieuse.

Lorsque l’officier de police demanda à Eichmann si l’ordre d’éviter « des souffrances inutiles » n’avait pas un côté ironique, puisque de toutes façons ces gens étaient destinés à mourir, il ne comprit même pas la question, tellement la conviction était ancrée en lui que le péché impardonnable n’était pas de tuer des gens mais de leur infliger des souffrances inutiles. [5]

 

[1] P. 190-192

[2] P. 192

[3] « Mon honneur et ma loyauté ». « Ce sont là des batailles que les générations futures n’auront plus à livrer », allusion aux « batailles » livrées contre des enfants, des femmes, des vieillards et autres « bouches inutiles ». etc… p. 207-208.

[4] P. 208-209

[5] P.213


[1] Voir p. 174 le récit d’Eichmann de cet entretien

[2] Propos rapporté par Eichmann en Argentine mais oublié, malgré son importance pour ses intérêts, à Jérusalem. P. 175

[3] Solution finale, évacuation, traitement spécial, changement de résidence, réinstallation…p. 176

La conférence de Wannsee, ou Ponce Pilate

Eichmann à Jérusalem

ASelon la propre version d’Eichmann, le tournant décisif survint en janvier 1942,  lors de la conférence de  des sous-secrétaires d’État, à Wannsee, initiée par Heydrich. Le but était de coordonner tous les efforts afin de mettre en œuvre la Solution finale. Aux dires d’Eichmann, Heydrich « s’attendait aux pires difficultés ». Il ne pouvait se tromper davantage.  Le jour de cette conférence fut inoubliable pour Eichmann. Bien qu’il ait fait de son mieux pour aider à la Solution finale, il entretenait quelques doutes quant à « une solution aussi sanglante qui passait par la violence ». Maintenant il pouvait voir et entendre que non seulement Hitler, Heydrich ou Müller, non seulement la SS ou le parti, mais aussi l’élite de la vieille fonction publique étaient en compétition et se disputaient l’honneur de prendre la tête dans ces affaires « sanglantes ». « C’est alors que j’ai eu l’impression d’être une espèce de Ponce Pilate, car je ne me sentais absolument pas coupable.

La suite de ce chapitre (p. 226 – 254) n’est plus consacrée à la conférence de Wannsee mais à la critique du « rôle joué par les dirigeants juifs dans la destruction de leur propre peuple ». C’est ce qui, pour l’essentiel mais pas uniquement, provoqua la polémique violente qui suivit la publication de son livre.[1]

J’ai insisté sur ce chapitre de l’histoire, que le procès de Jérusalem omit d’exposer aux yeux du monde dans ses véritables dimensions, parce qu’il permet de comprendre, de la façon la plus saisissante, l’étendue de l’effondrement moral que les nazis provoquèrent dans la société européenne respectable – non seulement en Allemagne mais dans presque tous les pays, non seulement chez les tortionnaires mais aussi chez les victimes.[2]

 

[1] Deux passages particulièrement significatifs et très critiqués :

Pour un Juif, le rôle que jouèrent les dirigeants juifs dans la destruction de leur propre peuple est, sans aucun doute, le plus sombre chapitre de cette histoire. On le savait déjà mais maintenant et pour la première fois Raoul Hillberg en a exposé tous les détails, pathétiques et sordides dans La Destruction des Juifs d’Europe, l’ouvrage de référence dont j’ai déjà parlé. (p. 228)

 

Toute la vérité, c’est que, si le peuple juif avait été vraiment non organisé et dépourvu de direction, le chaos aurait régné, il y aurait eu beaucoup de misère, mais le nombre total de victimes n’aurait pas atteint quatre et demi à six millions. (Selon les calculs de Freudiger*, environ 50% auraient pu être sauvés s’ils n’avaient pas suivi les instructions des Conseils juifs. Il s’agit bien sûr d’une pure estimation qui cadre cependant étrangement avec ceux, dignes de confiance, que nous possédons pour la Hollande et que je dois au Dr L. de Jong, directeur de l’Institut néerlandais de documentation sur la guerre.(…) )(p.239-240)

* Pinchas Freudiger, seul témoin membre d’un Judenrat cité par Arendt p.238

[2] p.240

Les devoirs d’un citoyen respectueux de la loi

Eichmann à Jérusalem

Pendant l’interrogatoire de police on s’aperçut qu’Eichmann soupçonnait vaguement que l’enjeu dépassait la question du soldat exécutant des ordres criminels dans leur nature et leur intention, lorsqu’il déclara qu’il avait vécu toute sa vie selon les préceptes de Kant. Lors du procès, le juge Raveh, intrigué, interrogea l’accusé sur ce point. À la stupéfaction générale il produisit une définition approximative mais correcte de l’impératif catégorique : « le principe de ma volonté doit toujours être tel qu’il puisse devenir le principe des lois générales. » Il se mit ensuite à expliquer qu’à partir du moment où il avait été chargé de mettre en œuvre la Solution finale, il avait cessé de vivre selon les principes de Kant.  Ce qu’il ne parvint pas à discerner  c’était qu’il n’avait pas simplement écarté la formule kantienne mais l’avait déformée selon la formule donnée par Hans Frank, qu’il connaissait peut-être : « Agis de telle manière que le Führer, s’il avait connaissance de ton action, l’approuverait ».

Le fait qu’Eichmann a toujours fait de son mieux pour rendre définitive la Solution finale est indiscutable. La triste et inconfortable vérité est que  son attitude sans compromis adoptée à la fin de la guerre lui était dictée non par son fanatisme mais par sa conscience.  Il savait que les ordres de Himmler étaient en contradiction avec l’ordre du Führer. Mis en présence, à Jérusalem, de documents prouvant qu’il avait été d’une loyauté extraordinaire envers Hitler, il tenta, à plusieurs reprises d’expliquer que dans le IIIe Reich « les paroles du Führer avaient forces de loi », ce pourquoi il n’avait jamais demandé d’ordre écrit de Hitler mais qu’il avait demandé de voir un ordre écrit de Himmler.

Et de même que dans les pays civilisés, la loi suppose que la voix de la conscience dise à chacun : « Tu ne tueras point », même si l’homme a de temps à autre, des désirs ou des penchants meurtriers, de même la loi du pays de Hitler exigeait que la voix de la conscience dise à chacun : « Tu tueras », même si les organisateurs de massacres savaient parfaitement que le meurtre va à l’encontre des désirs normaux et des penchants de la plupart des gens. Dans le IIIe Reich, le mal avait perdu cet attribut par lequel la plupart des gens le reconnaissent généralement – l’attribut de la tentation. De nombreux Allemands, de nombreux nazis, peut-être l’immense majorité d’entre eux, ont dû être tentés de ne pas tuer, de ne pas voler, de ne pas laisser leurs voisins partir pour la mort (car ils savaient, naturellement, que les Juifs partaient à la mort, même si nombre d’entre eux ont pu ne pas en connaître les horribles détails) et de ne pas devenir les complices de ces crimes en en bénéficiant. Mais Dieu sait s’ils ont vite appris à résister à la tentation. [1]

 

[1] P. 278

Les déportations en Europe

Eichmann à Jérusalem

REntre la conférence de Wannsee de janvier 1942 et l’automne 1944, où Himmler donna l’ordre d’abandonner la solution finale, aucune question de conscience ne troubla jamais Eichmann. Son esprit était complètement mobilisé par un travail écrasant d’organisation et d’administration au beau milieu non seulement d’une guerre mondiale mais, ce qui était encore plus important pour lui, d’innombrables intrigues et conflits d’autorité entre tous les bureaux de l’État et du parti occupés à « résoudre la question juive ». Il présenta, au procès, dix-sept organigrammes et décrivit l’ensemble comme étant dans un état de fluctuation permanente, ce qui est plausible pour qui a étudié le totalitarisme et sait bien que le caractère monolithique de cette forme de gouvernement est un mythe.[1]Sa position, clé,  dans le processus d’ensemble, était celle de la courroie de transmission la plus importante, puisque que son bureau organisait les moyens de transport. Le département d’Eichmann au sein du RHSA, IV-D-4, fut créé en janvier 1940 avec pour intitulé « Émigration et Évacuation ». En mars 1941 le nom du département devint « Affaires juives et Évacuation ».

Ce qui pour Hitler, (…) était l’un des objectifs principaux de la guerre, sa mise en œuvre ayant priorité sur toutes les considérations d’ordre économique ou militaire, et ce qui, pour Eichmann était un emploi avec sa routine quotidienne, ses hauts et ses bas, fut littéralement la fin du monde pour les Juifs. [2]

Bien que la fin du monde ait été mise en œuvre avec une remarquable monotonie, elle prit autant de formes différentes qu’il y avait de pays en Europe. Cela n’étonnera pas l’historien qui connait la genèse des nations européennes et l’émergence du système de l’État-nation mais cela étonna beaucoup les nazis qui étaient réellement convaincus que l’antisémitisme pouvait devenir le commun dénominateur susceptible d’unir toute l’Europe. Ce fut une erreur qui leur coûta cher. Plus peut-être dans la pratique que dans la théorie, il s’avéra bientôt que les antisémites étaient très différents d’un pays à l’autre.[3]

En quatre chapitres[4], Arendt reconstitue l’historique des déportations à travers toute l’Europe. Reconstitution impossible et beaucoup trop risquée à résumer en quelques lignes et quelques minutes. Je vous conseille vivement de lire ces chapitres tant le tableau remarquablement brossé par Arendt nous dit beaucoup sur la diversité des nations et des peuples qui constituent notre continent. Pluralité qui semble oubliée, niée, aujourd’hui.

 

[1] Voir Les origines du totalitarisme

[2] P. 283-284

[3] P. 284

[4] P. 284-387

Les camps de la mort de l’Est

Eichmann à Jérusalem

 Pour les nazis, l’Est est l’immense étendue qui embrasse la Pologne, les États baltes et les territoires russes occupées, étendue divisée en quatre unités administratives.[1] Ce fut la scène centrale de la souffrance des Juifs, l’endroit d’où personne ou presque ne s’échappait et où le nombre de survivants atteignit rarement les 5%. Avant la guerre, l’Est avait été le centre de la population juive en Europe avec plus de six millions de personnes.

Les juges se trouvèrent face à plusieurs difficultés développées par Arendt. La destruction des documents de la Gestapo et de la section d’Eichmann en particulier rendant « ténue » la preuve du lien entre Eichmann et l’Est. A voir à gérer, de ce fait, un grand nombre de témoins. L’impossibilité, humainement parlant, d’interrompre les très nombreux témoignages sans lien juridique avéré avec l’accusé,  « à cause de l’honneur du témoin et du sujet dont il parlait », comme le disait le juge Landau. La fiction de la présomption d’innocence de l’accusé qu’Israël n’aurait jamais osé kidnapper si cela avait été le cas. L’apparition de l’exagération de son rôle dans la Solution finale. À cause de sa vantardise et, en partie du fait que les accusés de Nuremberg et des autres procès d’après-guerre s’étaient disculpés à ses dépens. Mais aussi et surtout parce qu’il avait été en contact étroit avec les responsables juifs comme seul responsable allemand « spécialiste des affaires juives » et de rien d’autre.

Pour trouver une issue dans ces difficultés, le jugement fut composé de deux parties, dont la plus importante fut une refonte des arguments de l’accusation. En commençant par l’Allemagne et en finissant par l’Est, les juges signifiaient qu’ils se concentraient sur ce qui avait été fait et non sur ce que les Juifs avaient enduré. Repoussant manifestement la thèse de l’accusation, ils dirent explicitement que des souffrances à ce point incommensurables étaient « au-delà de la compréhension humaine », qu’elles étaient l’affaire de « grands écrivains et de poètes » et ne relevaient pas d’un tribunal, alors que les actes et les mobiles qui en étaient la cause n’étaient au-delà ni de la compréhension ni du jugement.[2]

 Quatre points firent l’objet de discussions. Le jugement retient la responsabilité d’Eichmann pour trois : la participation aux massacres de masse perpétrés par les Einsatzgruppen sur lesquels il était bien renseigné, information valant participation selon le commentaire critique d’Arendt ; la déportation des Juifs des ghettos de Pologne vers les centres de mise à mort, « le doute bénéficiant à l’accusation » selon la formule latine citée par Arendt ; la responsabilité sur ce qui se passait dans les territoires de l’Est, comme principal représentant de Heydrich, à qui avait été attribuée l’autorité centrale sur la mise en œuvre de la Solution finale, alors même écrit Arendt que le destin des Juifs de l’Est était scellé avant même et indépendamment de la solution finale.  Concernant la responsabilité d’Eichmann quant à ce qui se passait dans les camps, les juges rejetèrent tous les témoignages accumulés sur ce sujet. Eichmann savait, bien sûr, que l’immense majorité de ses victimes étaient condamnées à mort. Mais puisque la sélection pour le travail était faite par les médecins SS sur place, et que les listes de déportés étaient généralement faites par les Conseils juifs dans leur pays d’origine ou par les services d’ordre mais jamais par Eichmann et son équipe, il n’était nullement habilité à décider qui devait vivre ou mourir. Incapable de comprendre un auteur de meurtre de masse qui n’a jamais tué (et qui, dans cet exemple particulier, n’avait même pas le cran de tuer), l’accusation tenta inlassablement d’apporter la preuve d’un meurtre individuel.

Même si les juges avaient complètement disculpé Eichmann des chefs d’accusation concernant les histoires atroces racontées et reracontées au procès, leur verdict de culpabilité aurait été le même et Eichmann n’aurait pas échappé à la peine capitale. Le résultat aurait été le même. Mais ils auraient entièrement ruiné, et sans aucun compromis, la présentation de l’affaire par l’accusation.[3]

 


[1] Voir p. 367

[2] P. 375

[3] P. 387

Preuves et témoins

Eichmann à Jérusalem

Bien que le service d’Eichmann fût parvenu à brûler ses dossiers, il restait plus de documents qu’il n’en fallait pour raconter l’histoire de la Solution finale, la plupart étant connus depuis les procès de Nuremberg. L’histoire fut confirmée par des témoins assermentés ou non, et les accusés des procès antérieurs dont certains étaient morts depuis. Aux preuves par les documents, s’ajoutaient les témoignages entendus à l’étranger dans les tribunaux allemands, autrichien et italiens.

Eichmann avait été confronté à mille six cents documents au cours des onze mois de préparation du procès. À la barre on se rendit bientôt compte qu’il savait lire un document, ce qui n’avait pas été le cas pendant l’interrogatoire de police, et il le faisait mieux que son avocat. Il apparut ensuite, complète Arendt, que le témoignage d’Eichmann au tribunal était la pièce la plus importante du procès. Il fut interrogé par son avocat du 20 juin jusqu’au 7 juillet, par l’accusation du 7 juillet au 20 juillet. Après avoir été brièvement réinterrogé par son avocat, il fut interrogé par les trois juges qui, en deux courtes audiences et demie, obtinrent plus de lui que ce l’accusation avait pu arracher en dix-sept[1].

Les cent témoins avaient raconté leurs récits d’horreur, du 24 avril au 12 juin. Presque tous étaient des citoyens israéliens, et ils avaient été choisis parmi des centaines de volontaires. Quatre-vingt-dix étaient des survivants au sens propre du terme, c’est-à-dire qu’ils avaient survécu à la guerre, prisonniers des nazis sous une forme ou une autre.

Dans le cadre d’une vaine tentative pour procéder par ordre chronologique, le défilé commença avec huit témoins d’Allemagne qui étaient tous assez sobres mais n’étaient pas des « survivants » ; anciens responsables juifs de haut niveau en Allemagne, ils étaient maintenant tous des personnalités de premier plan dans la vie publique israélienne, et tous avaient quitté l’Allemagne avant le début de la guerre. Cinq témoins de Prague, un témoin d’Autriche, un de France, un de Hollande, un du Danemark, un de Norvège, un du Luxembourg, un d’Italie, un de Grèce, un d’URSS, deux de Yougoslavie, trois de Roumanie, trois de Slovaquie et treize de Hongrie, aucun de Belgique et de Bulgarie. Mais la majorité des témoins, cinquante-trois , venaient de Pologne et de Lituanie, où la compétence et l’autorité d’Eichmann étaient quasiment inexistantes. Ils étaient tous « témoins d’arrière-plan », ainsi que les seize hommes et femmes qui parlèrent d’Auschwitz (dix), de Treblinka (quatre), de Chelmno et de Majdanek. Il n’en alla pas de même pour ceux qui témoignèrent à propos de Theresienstadt, le ghetto des vieillards situé sur le territoire du Reich, le seul camp où le pouvoir d’Eichmann avait effectivement été considérable ; il y eut quatre témoins pour Theresienstadt et un pour le camp de Bergen-Belsen. [2]

Arendt rapporte, en particulier, le récit du premier témoin de l’accusation, Zindel Grysnszpan[3]. En 1938, quand la catastrophe l’atteignit, il vivait en Allemagne depuis vingt-sept ans. Il venait maintenant raconter son histoire, répondant scrupuleusement aux questions que lui posait le procureur ; il parla clairement, avec fermeté, sans broder sur les faits, avec un minimum de mots[4]. (…) Le récit de cette histoire ne dura peut-être pas plus de dix minutes et quand il fut terminé – la destruction absurde, inutile, de vingt-sept années en moins de vingt-quatre heures – on se disait bêtement : chacun, oui a droit à sa journée au tribunal. Mais c’était pour découvrir ensuite, au fur et à mesure de la succession interminable des audiences, à quel point il était difficile de raconter l’histoire, qu’il fallait – au moins hors du domaine de la transposition poétique – une innocence de cœur et d’esprit irréfléchie et sans complaisance que seuls les justes possèdent. [5]

Arendt restitue aussi un  témoignage rapportant l’aide apportée par un sergent de l’armée allemande, Anton Schmidt, à des membres de la résistance juive en Pologne. Aide qui dura cinq mois d’octobre 1941 à mars 1942, et qui lui coûta la vie.[6]  Pendant les quelques minutes qu’il fallut à Kovner pour raconter l’aide qui avait été fournie par un sergent allemand, le silence régnait dans la salle du tribunal ; comme si la foule avait spontanément décidé d’observer la minute habituelle de silence à la mémoire de l’homme dont le nom était Anton Schmidt. Et pendant ces deux minutes qui furent comme un flot de lumière projeté soudain dans une obscurité impénétrable, une seule idée, claire, irréfutable, l’évidence même, s’imposait – comme tout serait différent aujourd’hui dans cette salle, en Israël, en Allemagne, dans toute l’Europe, peut-être même dans tous les pays du monde, si seulement on avait pu raconter d’autres histoires de ce genre[7].

Car la leçon de ces histoires est simple et à la portée de tous. Politiquement parlant, elle est que, dans des conditions de terreur, la plupart des gens s’inclineront, mais que certains ne s’inclineront pas ; de même, la leçon que nous donnent les pays où l’on a envisagé la Solution finale, est que « cela a pu arriver » dans la plupart d’entre eux, mais que cela n’est pas arrivé partout. Humainement parlant, il n’en faut pas plus, et l’on ne peut raisonnablement pas en demander plus, pour que cette planète reste habitable pour l’humanité. [8]

 

[1] P. 394

[2] P. 396-397

[3] Père de Hercschel Grynspan qui le 7 novembre 1938, à l’âge de dix-sept ans avait tiré sur le troisième secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Assassinat suivi des pogroms de « la nuit de Cristal ».

[4] P. 402. Le récit est rapporté pages 402 et 403.

[5] P.404

[6] Récit page 405

[7] P. 407

[8] P. 409

Le jugement, l’appel, l’exécution

Eichmann à Jérusalem

Le 29 juin 1961 l’accusation conclut son réquisitoire et le Dr Servatius commença la plaidoirie de la défense. Le 14 août, au bout de cent quatorze audiences, les débats principaux prirent fin. La cour se réunit à nouveau le 11 décembre pour le prononcé du jugement. Pendant deux jours, divisés en cinq audiences, les trois juges lurent les deux-cent-quarante-quatre paragraphes du jugement. Ils abandonnèrent l’accusation de « conspiration » qui aurait fait d’Eichmann un des « principaux criminels de guerre », automatiquement responsable de tout ce qui avait trait à la solution finale. Ils retinrent contre lui les quinze chefs d’accusation, tout en l’acquittant de certains crimes particuliers[1]. Eichmann avait toujours affirmé de façon inébranlable qu’il n’était coupable que d’avoir « aidé et encouragé » l’exécution des crimes dont on l’accusait, qu’il n’avait jamais, personnellement, commis un crime manifeste. Arendt cite, en l’approuvant, ce que le jugement dit sur ce point.

« Considérant ses activités à la lumière de l’article 23 de notre code pénal, nous estimons qu’elles étaient essentiellement celles d’une personne sollicitant les conseils d’autrui, ou donnant à autrui des conseils et d’une personne qui en aidait d’autres ou leur permettait d’accomplir des actes criminels. » Mais « comme le crime en question est aussi énorme que complexe, qu’il supposait la participation d’un grand nombre de personnes, à différents niveaux et de différentes manières – les auteurs des plans, les organisateurs, les exécutants, chacun selon son rang – il n’y a pas grand intérêt à faire appel aux notions ordinaires de conseils donnés ou sollicités dans l’accomplissement du crime. Car ces crimes furent commis en masse, non seulement du point de vue du nombre de victimes, mais aussi du point de vue du nombre de ceux qui perpétrèrent le crime et, pour ce qui est du degré de responsabilité d’un de ces nombreux criminels quel qu’il soit, sa plus ou moins grande distance par rapport à celui qui tuait effectivement la victime ne veut rien dire. Au contraire, en général le degré de responsabilité augmente à mesure que l’on s’éloigne de l’homme qui manie l’instrument fatal de ses propres mains ». Les italiques sont d’Arendt. 

Après la demande de la peine de mort par l’accusation et la réponse, brève, du Dr Servatius, vint la dernière déclaration d’Eichmann.

Ses espoirs de justice avaient été déçus ; le tribunal ne l’avait pas cru, quoiqu’il eût toujours fait de son mieux pour dire la vérité. Le tribunal ne le comprenait pas ; il n’avait jamais haï les Juifs. Il n’avait jamais voulu le meurtre d’êtres humains. Il était coupable parce qu’il avait obéi, et l’obéissance est considérée comme une vertu. Les dirigeants nazis avaient abusé de sa vertu. Mais il n’appartenait pas à la clique dirigeante, il était une victime et seuls les dirigeants méritaient d’être punis. (…) «  Je ne suis pas le monstre qu’on a fait de moi », dit Eichmann. « Je suis victime d’une erreur ». Il n’employa pas le mot « bouc émissaire », mais repris les propos du Dr. Servatius : « Il était profondément convaincu qu’il devait pâtir pour les actes des autres.» [2]

Les débats devant la cour d’appel, réunie le 22 mars 1962, ne durèrent qu’une semaine, puis le tribunal se retira pour deux mois. Le 29 mai 1962 lecture fut donnée du second jugement. Sans le dire, le jugement de la cour d’appel était en réalité une révision du jugement de première instance. Le contraste avec le premier jugement était manifeste, on découvrait maintenant que « l’accusé n’avait reçu aucun « ordre supérieur ». Il était son propre supérieur et il donnait tous les ordres concernant les affaires juives » ; il avait, en outre, « éclipsé par son importance, tous ses supérieurs, y compris Müller ». Et, en réponse à l’argument évident de la défense selon lequel le sort des Juifs eût été le même si Eichmann n’avait jamais existé, les juges affirmaient maintenant que « sans le zèle fanatique et l’inextinguible soif de sang de l’accusé et de ses complices, l’idée de la Solution finale n’aurait jamais  pris la forme infernale des corps fouettés et de la chair torturée de millions de Juif ». La Cour suprême d’Israël n’avait pas seulement admis les arguments de l’accusation, elle avait adoptée jusqu’à son langage. [3]

Le 31 mai, Itzahk Ben Zvi, président d’Israël, rejeta tous les recours en grâce et Eichmann fut pendu peu avant minuit.

Adolf Eichmann monta à l’échafaud avec beaucoup de dignité. Il avait demandé une bouteille de vin rouge et il en but la moitié. Il refusa le secours du pasteur protestant, le révérend William Hull, qui lui proposa de lire la Bible avec lui : il n’avait plus que deux heures à vivre et n’avait donc pas « de temps à perdre ». Il fit calmement le trajet de cinquante mètres entre sa cellule et la chambre d’exécution, en se tenant très droit, les mains liés derrière le dos. Quand les gardiens lui attachèrent les chevilles et les genoux, il leur demanda de relâcher la corde pour qu’il puisse se tenir droit. « Je n’en ai pas besoin », dit-il quand on lui offrit la cagoule noire. Il se dominait entièrement, mieux : il était tout à fait lui-même. Rien n’aurait pu mieux le démontrer que la bêtise grotesque de ses dernières paroles. Il commença par déclarer qu’il était un Gottgläubiger, exprimant ainsi à la manière nazie, qu’il n’était pas chrétien et ne croyait pas à une vie dans l’au-delà. Puis il continua : « Dans peu de temps, messieurs, nous nous reverrons. C’est le destin de tous les hommes. Vive l’Allemagne, vive l’Argentine, vive l’Autriche. Je ne les oublierai pas. » Devant la mort, il avait trouvé les phrases toutes faites qu’on dispense dans les oraisons funèbres. Sur l’échafaud, sa mémoire lui joua un dernier tour : « euphorique », il avait oublié qu’il assistait à sa propre mort.

Comme si, en ces dernières minutes, il résumait la leçon que nous a apprise cette longue étude sur la méchanceté humaine – la leçon de la terrible, de l’indicible, de l’impensable banalité du mal. [4]

 

[1] Jugement détaillé et commenté par Arendt pages 429 à 431.

[2] P. 432

[3] P. 434

[4] P. 439-440

Épilogue

Arendt consacre son épilogue aux questions juridiques soulevées par le procès de Jérusalem dont, pour elle, la tâche principale était de peser les charges retenues contre l’accusé, de rendre un jugement et d’infliger un juste châtiment. Elle traite longuement[1] les trois objections faites au procès. Eichmann était jugé en vertu d’une loi rétroactive et il comparaissait devant le tribunal des vainqueurs (objection faite aussi au procès de Nuremberg). Compétence du tribunal de Jérusalem et échec à tenir compte de l’enlèvement. Inculpation d’Eichmann de « crimes contre le peuple juif » et non « contre l’humanité ».

En résumé, le tribunal de Jérusalem a échoué dans la mesure où il ne s’est pas attaqué à trois questions fondamentales, pourtant bien connues et largement discutées depuis Nuremberg : le problème de l’affaiblissement de la justice lorsqu’elle est rendue par un tribunal de vainqueurs ; une définition valide du « crime contre l’humanité » ; et la reconnaissance sans équivoque du criminel d’un nouveau type qui commet ce crime[2]. Sur le premier point, pour  Arendt, la justice a plus pâti qu’à Nuremberg. Sur le deuxième elle considère les conclusions du tribunal de Jérusalem largement supérieures à celles de Nuremberg, tout en regrettant l’absence de la mention que l’extermination de groupes ethniques entiers – Juifs, Polonais ou Tsiganes – soit davantage qu’un crime contre le peuple juif, le peuple polonais ou le peuple tsigane, et que l’ordre international et l’humanité tout entière en soient gravement atteints et menacés[3]. C’est autour et à partir du troisième point,  l’incapacité des juges à comprendre le criminel, d’un nouveau type, qu’ils étaient venus juger  qu’Arendt conclut son épilogue et son livre.

Et s’il est vrai qu’il faut « non seulement que justice soit faite mais que cela apparaisse », alors la justice de ce qui a été fait à Jérusalem aurait éclaté aux yeux de tous si seulement les juges avaient osé s’adresser à l’accusé à peu près en ces termes :

Vous avez admis que le crime commis contre le peuple juif pendant la guerre était le plus grand crime de l’histoire et vous avez reconnu le rôle que vous y avez joué. Mais vous avez dit que vous n’avez jamais agi pour des raisons viles, que vous n’avez jamais eu envie de tuer qui que ce soit, que vous n’avez jamais haï les Juifs, et cependant que vous n’auriez pu agir autrement et que vous ne vous êtes pas senti coupable. Cela nous paraît difficile à croire, mais non impossible ; bien que peu nombreuses, il existe certaines preuves contre vous en matière de motivation et de conscience qui pourraient être établies sans doute possible. Vous avez dit aussi que votre rôle dans la Solution finale était dû au hasard et que n’importe qui ou presque aurait pu prendre votre place, de sorte que, de manière générale tous les Allemands sont également coupables. Vous entendiez par-là que si tout le monde, ou presque, est coupable, alors personne ne l’est. Il est vrai qu’une telle conclusion est fort répandue, mais que nous ne sommes pas désireux de vous l’accorder. Et si vous ne comprenez pas nos objections, nous recommandons à votre attention l’histoire de Sodome et Gomorrhe dans la Bible, les deux villes voisines qui furent détruits par le feu venu du Ciel parce que tous ceux qui les habitaient étaient devenus également coupables. Mais il faut le préciser, cette histoire n’a rien à voir avec la notion actuellement en vogue de « culpabilité collective » selon laquelle les gens seraient, ou se sentiraient, coupables de choses faites en leur nom mais non par eux – de choses auxquelles ils n’ont pas participé et dont ils n’ont tiré aucun profit. En d’autres termes, devant la loi, la culpabilité et l’innocence sont des faits objectifs et même si quatre-vingt millions d’Allemands avaient fait comme vous cela n’aurait pas été une excuse pour vous.

Heureusement nous n’avons pas besoin d’aller jusque-là. Vous n’avez pas prétendu que ceux qui vivaient dans un État dont la finalité politique principale était de commettre des crimes inouïs étaient réellement coupables, mais qu’ils étaient des coupables en puissance. Et quels que soient les hasards des circonstances objectives ou subjectives qui vous ont poussé à devenir criminel, il y a un abîme entre l’actualité de ce que vous avez fait et la potentialité de ce que les autres auraient pu faire. Nous ne nous intéressons ici qu’à ce que vous avez fait et pas à l’éventualité de la nature non criminelle de votre vie intérieure ou de vos motivations, pas plus qu’aux potentialités criminelles de ceux qui vous entouraient. Vous avez raconté votre histoire comme celle de quelqu’un qui n’a pas eu de chances, et, connaissant les circonstances, nous sommes prêts à vous accorder, jusqu’à un certain point du moins, que si vous aviez bénéficié de circonstances plus favorables, vous n’auriez probablement jamais eu à comparaître devant nous ou devant une cour pénale. Supposons, pour les besoins de la cause, que seule la malchance a fait de vous un instrument consentant dans l’organisation du meurtre de masse ; il reste encore le fait que vous avez exécuté, et donc soutenu activement, une politique de meurtre de masse. Car la politique et l’école maternelle ne sont pas la même chose ; en politique obéissance et soutien ne font qu’un.

Et puisque vous avez soutenu et exécuté une politique qui consistait à refuser de partager la terre avec le peuple juif et les peuples d’un certain nombre d’autres nations – comme si vous et vos supérieurs aviez le droit de décider qui doit et ne doit pas habiter le monde – nous estimons qu’on ne peut attendre de personne, c’est-à-dire d’aucun membre de l’espèce humaine, qu’il veuille partager la terre avec vous. C’est pour cette raison, et pour cette raison seule, que vous devez être pendu. [4]

 

[1] P. 442-473

[2] P. 474

[3] P. 476

[4] P. 479 - 481

Post-scriptum

 En 1964, pour la seconde édition de ce livre, Arendt ajouta un post-scriptum de trente pages. Elle y commente d’abord les sources de ce qu’elle appelle, un compte-rendu d’un procès, distinguant, comme pour un reportage ou une monographie historique, les sources de première main, concernant le sujet particulier donc le procès, et les sources de seconde main, concernant le contexte historique. Elle consacre, ensuite, ce post-scriptum à la controverse, surtout, et à la campagne médiatique contre l’image d’un livre qui n’avait jamais été écrit, un peu, qui suivit la publication de ses reportages puis de son ouvrage. Matériau de première main pour connaître le ressenti et les arguments d’Arendt.

La controverse commença par attirer l’attention sur le comportement du peuple juif pendant les années de la Solution finale, remettant ainsi à l’ordre du jour la question qu’avait posée le procureur israélien, savoir si les Juifs auraient pu ou dû se défendre. J’avais écarté cette question qui me paraissait cruelle et stupide, car elle trahissait une ignorance fatale des conditions de l’époque. [1](…) dans la mesure où le rôle des dirigeants juifs avait été évoqué au cours du procès, et dans la mesure où j’en avais rendu compte, il était inévitable qu’il soit aussi discuté. À mon avis, c’est là un problème grave, mais le débat n’a guère contribué à l’élucider.[2] (…) les voix les plus bruyantes étaient celles qui identifiaient le peuple juif avec ses dirigeants – aux antipodes de la nette distinction qu’on trouve dans presque tous les récits de survivants et qu’on peut résumer dans les termes employés par un ancien détenu de Theresienstadt : «  Dans l’ensemble le peuple juif s’est conduit de façon magnifique. Seuls ses dirigeants ont failli » – ou qui justifiaient les responsables juifs en énumérant les services louables qu’ils avaient rendu avant la guerre et particulièrement les années de la Solution finale comme s’il n’y avait aucune différence entre aider les Juifs à émigrer et aider les nazis à les déporter. [3] (…) Alors que ces questions n’étaient pas sans rapport avec le présent ouvrage, bien qu’on leur ait donnée une importance exagérée, d’autres n’avaient strictement aucun rapport avec lui[4]. (…) Par comparaison avec ces débats qui allaient tellement loin, le livre traitait d’un sujet tristement limité. Le compte rendu d’un procès ne peut traiter que des questions soulevées au cours du procès, ou qui auraient dû l’être dans l’intérêt de la justice. La situation générale du pays dans lequel ce procès se déroule doit aussi être prise en considération si elle jette quelque lumière sur la conduite du procès. Mais ce livre ne traite pas de l’histoire du plus grand désastre qui se soit jamais abattu sur le peuple juif, il n’est pas non plus une analyse du totalitarisme, ni une histoire du peuple allemand sous le IIIe Reich, ni enfin et encore moins un traité théorique sur la nature du mal. [5]

La question du genre de crime dont il s’agit vraiment ici – un crime dont, de plus, tout le monde s’accordait à dire qu’il était sans précédent – est une question apparemment plus complexe, mais elle est en fait bien plus simple que celle de l’étrange lien entre l’absence de pensée et le mal. Car, bien que valable jusqu’à un certain point, le concept de génocide, expressément introduit afin de couvrir un crime jusqu’alors inconnu, n’est pas entièrement adéquat pour la simple raison que les massacres de peuples entiers ne sont pas sans précédent. Ils étaient courants dans l’Antiquité et des siècles de colonisation et d’impérialisme nous fournissent pléthore d’exemples de telles tentatives plus ou moins couronnées de succès. L’expression « massacres administratifs » semble davantage correspondre à ce phénomène. (…) Cette expression a l’avantage de dissiper le préjugé selon lequel des actes aussi monstrueux ne pouvaient être perpétrés qu’à l’encontre d’une nation étrangère ou d’une race différente. (…) Il n’est pas inconcevable que, dans l’avenir pas si lointain d’une économie automatisée, les hommes pourraient être tentés d’exterminer tous ceux dont le quotient intellectuel est inférieur à un certain niveau.[6]

À Jérusalem, ce problème n’a pas été examiné de manière adéquate parce qu’il est, de fait, très difficile de le saisir en termes juridiques. Nous avons entendu la défense protester qu’Eichmann n’avait été, après tout, qu’un « petit rouage » dans la Solution finale, et l’accusation affirmait qu’elle pensait avoir découvert en Eichmann son véritable moteur. Personnellement, je n’ai pas attribué à ces deux théories plus d’importance que le tribunal lui-même, dans la mesure où cette théorie du petit rouage n’a aucun intérêt juridique, de sorte que la dimension exacte du « rouage » n’a aucune importance. Le tribunal reconnut dans le jugement qu’un tel crime ne pouvait être commis que par une bureaucratie gigantesque s’appuyant sur les moyens que le gouvernement mettait à sa disposition. Mais dans la mesure où ce crime reste un crime – ce qui est, bien sûr, la condition d’un procès – tous les rouages de la machine, si insignifiants soient-ils, redeviennent, dans un tribunal, des coupables. Certes, l’accusé, peut toujours maintenir, pour s’innocenter, qu’il a agi non en tant qu’homme mais en tant que simple fonctionnaire dont les fonctions auraient pu être remplies par un autre ; c’est comme si un criminel, s’appuyait sur des statistiques – indiquant que tel nombre de crimes est commis chaque jour à tel endroit – et déclarait qu’il avait seulement accompli ce qui était statistiquement prévisible, que cet acte n’était le sien, et non celui d’un autre,  que par le plus pur des hasards, puisqu’il fallait bien que quelqu’un le commît.[7]

Dans quelle mesure le tribunal de Jérusalem at-il réussi à satisfaire les exigences de la justice, telle est la seule question dont traite le présent rapport. [8]

 

[1] P. 488

[2] P. 489

[3] P. 489-490

[4] Voir la liste développée par Arendt p. 490-491

[5] P. 491

[6] P.495-496

[7] P. 496-497

[8] P 512

Publié dans Cours, Arendt

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