Qu’est-ce qui vient après le déni ? Réflexions sur le mouvement de Donald Trump

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Traduction personnelle de l’article de Roger Berkowitz, Academic Director, Hannah Arendt Center for Politics and the Humanities, Bard College. https://medium.com/amor-mundi/what-comes-after-denial-thoughts-on-donald-trumps-movement-29412ffea687#.ry9tsvnmf

 

« Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et rien n’était vrai. » [1]

J'étais dans le hall  d'un théâtre cette semaine après l'élection, ayant une conversation franche sur Donald Trump. Une dame s’est approchée de moi et de mes amis et a chuchoté, « parlez plus bas ou vous serez arrêtés. » Je lui ai dit qu'elle était ridicule et elle a répondu que nous devions tous être prudents. Il arrêterait ceux qui le critiquent. Je comprends que quelques personnes soient bouleversées. Je suis bouleversé. Mais la paranoïa mène à l'isolement. La pire chose que nous puissions faire est de nous imposer nous-mêmes le silence, d’agir comme si le danger était pire qu’il n’est. Il y a de vrais problèmes. Ne prétendons pas avoir des problèmes qui n'existent pas.

Quelle situation l’élection de Trump révèle-t-elle donc ?[2]

Donald Trump est rustre et un voyou. Il est méchant. Qu’il soit en réalité quelqu’un d’intolérant ou qu’il en joue juste le rôle sur la scène nationale, son encouragement de l’intolérance est réel. Le New York Times a publié une longue liste des 282 personnes et des idées que Trump a insulté sur Twitter. Quiconque qui lit cette liste et ne voit pas que Trump est une personne attardée a perdu sa faculté de jugement. C’est peut être le cas de ces 58 % qui ont voté pour lui et ne l'aiment pas. Beaucoup disent qu'il est différent en privé. Mais quelle importance ? Ce qui importe est moins Trump lui-même que ce que son élection dit de nous.

La conduite la plus révélatrice de Trump fut au début des primaires quand il prétendit qu'il pourrait tuer quelqu'un sur la Cinquième Avenue et toujours être élu Président. Cela s’est révélé exact.

Je suis secoué par le manque de jugement de mes collègues américains. Pour Trump, le principe de base du nihilisme, que tout est permis, est un mantra. C'est un signe de sa dureté, de sa volonté de tout faire pour gagner. Et cela fait partie de son pouvoir d’attraction : qu'il soit un leader fort qui fera quoi que ce soit pour gagner. Dans les affaires, Trump utilise des avocats pour refuser de payer ses fournisseurs. Il utilise des avocats pour éviter de payer les impôts sur le revenu (parfois légalement, mais probablement pas toujours). Il utilise des avocats pour intimider ceux qui l'interrogeraient et les journalistes qui font des reportages sur lui. Il y a juste deux semaines il menaçait à plusieurs reprises de ne pas accepter le résultat de l’élection. Sa mentalité très « gagner à tout prix » qui devrait le disqualifier nous convainc que Trump réussira.

Je dis ceci comme quelqu'un qui comprend beaucoup l'attraction de quelqu'un comme Trump, un outsider qui entre dans Washington sans rien ne devoir à personne et « nettoie le terrain » comme les partisans de Trump aiment le dire. J'ai de temps en temps espéré que Trump se montrerait lui-même digne, car je suis furieux de la corruption politique et de la culture du lobbying. Je veux aussi attaquer le règne des privilèges dans le gouvernement, dans les affaires et dans des institutions culturelles. Si Trump mène à bien son plan de réduire les lobbyistes, les règlements et de limiter des mandats au congrès, ce serait une très bonne chose. Mais, pour l'amour de Dieu, pourquoi les gens pensent-ils que Trump peut le faire ? Il n'a aucune expérience dans l'administration. Aucun lien avec l’intérêt général, le service public. Et ne démontre aucune prédisposition à gérer une bureaucratie Fédérale étendue, sans parler de la capacité à superviser la politique étrangère. Il ment sans retenue et insulte tout le monde. Comment avons-nous mis notre espoir dans un tel homme ?

Quand nous perdons notre capacité de jugement, quand nous en venons à accepter la bassesse dans notre monde politique, nous démontrons que nous avons fait la paix avec notre croyance nihiliste que « tout est permis » tant que c'est utile. Nous voyons qui nous sommes, un peuple dont l'indifférence envers le manque d’éthique reflète notre propre banalité en regard du mal. Cette élection est un miroir nécessaire et nous devrions tous nous y regarder.

Ce qui rend fous les experts est que les données ne confirment pas leurs récits simplistes. Trump a gagné plus de Latino et plus d'électeurs afro-américains que Mitt Romney bien qu’il ait légitimé les dénonciations violentes de l’immigration illégale depuis le  Mexique et attisé le racisme et l'antisémitisme ; Clinton l’a moins emporté chez les femmes qu’Obama ne l’avait fait et Trump a gagné la majorité des votes des femmes blanches de la classe ouvrière, bien qu’il se soit vanté d’agression sexuelle et en ait été accusé par onze femmes ;  de plus les électeurs blancs des classes inférieures ont commencé à abandonner leurs penchants traditionnels pour le parti démocrate bien que Trump ne soit qu’un ploutocrate sans aucun lien avec l’intérêt général, sans aucune histoire de philanthropie et sans témoignage d’inquiétude pour l'américain moyen. Les experts sont stupéfiés, puisqu’ils  pensaient et pensent que l'élection était centrée autour de la race, du genre et la classe. Mais les données autour de la race et du de genre sont toutes ambigües.

Trop souvent oublié dans cette litanie de ressentiments est le fait que la popularité de Trump a été alimentée par un ressentiment profond, constant et violent contre la classe des experts elle-même, les élites - ceux d'entre nous qui occupent les positions d'autorité à travers ce pays. Plus que centrée autour du racisme et du sexisme et même de la classe, cette élection était une révolte contre le pouvoir de l’élite.

Les élites se sont données à elles-mêmes les clés du pouvoir. Soixante-douze pour cent de tous les électeurs dans les sondages du New York Times faits à la sortie des isoloirs (des électeurs aussi bien de  Hillary Clinton que de Trump) disent qu'ils « croient que l'économie est truquée au profit des riches et des puissants. » Soixante-huit pour cent de tous les électeurs croient que « les politiciens des partis républicain et démocrate ne se soucient pas de gens comme toi et moi. » Si nous voulons savoir d'où Trump vient, nous devrions regarder ceux d'entre nous qui appartiennent à l'élite politique, économique, médiatique et culturelle.

Ce qui ressort de ce vote  et est évident en observant le soutien enthousiaste et frénétique tant de Trump que de Bernie Sander est que l'électorat est furieux contre le pouvoir de l'élite. Les gens se sentent rejetés. Oubliés ils se révoltent. Nous sommes les témoins d'un rejet du pouvoir de l'élite. Quatre-vingt-trois pour cent des électeurs de Trump disent qu’« apporter un vrai changement » est la qualité la plus importante d’un président. Nous voyons un rejet de nous-même. Et nous devons le prendre au sérieux.

À travers l'histoire, le peuple ne méprise pas ou n’en veut au pouvoir en soi. Ce qu’il n’apprécie pas du tout, comme le notait Alexis de Tocqueville dans sa description des aristocrates français sur le point de perdre leur pouvoir, est le pouvoir injuste et illégitime.

« (…) le peuple français haïssait les aristocrates près de perdre leur pouvoir plus qu’il ne les avait jamais haïs, précisément parce que la perte de leur pouvoir ne s’accompagnait pas d’un déclin équivalent de leur fortune. »[3]

Le peuple a aimé les aristocrates jusqu'à ce que le pouvoir des riches semble inutile et que « le peuple estime qu'ils sont des parasites, sans aucune fonction réelle dans la conduite du pays. » La leçon retenue par Hannah Arendt de Tocqueville est que « ni l’oppression, ni l’exploitation en tant que telles ne sont jamais la cause principale du ressentiment ; la richesse sans fonction visible est beaucoup plus intolérable parce que personne ne peut comprendre pourquoi elle devrait être tolérée. » Autrement dit, quand le peuple se révolte c'est parce qu'il en vient à voir l'élite au pouvoir comme inutile et superflue. Il a généralement raison.

Trump a profité de la prise de conscience croissante que la richesse et le pouvoir des élites interconnectées économiques, politiques, culturelles et médiatiques n'ont aucune fonction visible. Quand l'économie est en croissance, quand les écoles fonctionnent, quand les services médicaux sont accessibles, quand les emplois sont abondants et quand le travail acharné mène au succès, le peuple généralement tolère et respecte les puissants. Depuis cinquante ans, cependant, l'élite a fait une promesse au peuple. « Laissez-nous – les diplômés des universités, les sociologues et les experts - diriger le pays. Donnez-nous vos impôts. Vivez vos vies et ne vous impliquez pas dans la politique. Laissez-nous prendre soin de vous. » Et après cinquante ans, les gens observent le système que les élites ont créé et crient à l’injustice.

L'élection de Trump est une opportunité, si nous la saisissons. C'est l’occasion d’abandonner nos préjugés et d’en appeler aux gens qui sont si en colère qu'ils se sont risqués à voter pour Trump. Nous devrions entendre leurs histoires avec une empathie et une solidarité qui manquent actuellement. Oui ils doivent nous écouter aussi. Les deux côtés doivent aller l’un vers l’autre et s'engager dans une écoute profonde et éthique du type de celle imaginée dans cette salle de conversation publique entre des partisans de Clinton et de Trump[4]. Cela exigera aussi la modification de nos visions du monde, la reconnaissance de nos propres échecs et limitations et de retrouver le respect envers des gens très différents de nous.

En écrivant sur les souffrances du génocide et du totalitarisme, Hannah Arendt insiste sur l'effort de comprendre. « Comprendre le totalitarisme ce n’est pas fermer les yeux sur quoi que ce soit, mais c’est nous réconcilier avec un monde dans lequel de telles choses sont tout simplement possibles. »[5] Comprendre c’est faire que notre connaissance du totalitarisme ait un sens. La compréhension est « une entreprise étrange », et « une activité sans fin » par laquelle nous « parvenons à un accord et nous réconcilions avec la réalité, c’est à dire, nous essayons de nous sentir chez nous dans le monde ; »  Mais pourquoi devrions-nous faire que le totalitarisme ait un sens ? Pourquoi se réconcilier avec le mal ?

Arendt soutient qu'en rendant le totalitarisme « porteur de sens », comprendre « prépare une nouvelle ressource de l'esprit humain et du cœur. » Dans la compréhension, nous prenons le point de vue de l'autre personne. Nous n'abdiquons pas notre pouvoir de juger, mais nous cherchons à vraiment à saisir le sens de cette vision, à voir le monde avec sa perspective. Quand je cherche à comprendre j'élargis ma propre vision du monde et j’en viens à la reconnaître comme partielle. C'est pourquoi « comprendre est la façon de penser spécifiquement politique; » dans l’activité de comprendre  je prends « le point de vue de l'autre semblable! »  et j’entre ainsi dans le dialogue politique.

L'élection de Donald Trump comme Président doit être comprise ; nous avons besoin d’entrer dans un dialogue politique avec les gens qui sont en colère. Nous devons les écouter. Écouter ne signifie pas être d'accord. Nous pouvons trouver qu’ils ont tort. Mais nous devons écouter et nous devons nous réconcilier nous-même avec un monde dans lequel des gens qui n'aiment pas Trump, qui trouvent ce qu'il dit offensant et grossier, prennent néanmoins le risque de le faire président parce qu'ils meurent d'envie d’une rupture et d’une destruction du système de pouvoir corrompu. Mes remarques ici sont  un effort vers une telle compréhension.

Les États-Unis se trouvent, eux-mêmes, au milieu d’une réaction mondiale contre la globalisation, le cosmopolitisme et la gouvernance de l’élite. Le terrorisme menace la sécurité civile ; le changement climatique menace notre terre et notre santé ; la globalisation menace de nous laisser sans abri et sans racine s; les réfugiés menacent de rendre de toujours plus grandes les populations superflues ; la technologie menace de rendre des humains superflus ; la bureaucratie menace de la tyrannie anonyme ; et l'inégalité effrénée combinée avec la corruption menacent de défaire la légitimité du gouvernement, de l’économie, de la religion, de l’université et d'autres institutions qui sont les fondations de nos vies. Les problèmes sont si énormes qu'espérer une solution semble  puéril.

Vers qui nous tourner pour connaître la voie à suivre dans des temps si périlleux ? Les mêmes politiciens, financés par le un pour cent, qui se sont remplis leurs poches et nous ont menés au bord du gouffre ? Les milieux économiques avec leur intérêt profond pour le statu quo ? Les médias, propriétés d’entreprises, qui nous alimentent en pour et contre comme si c'était un match de tennis ? L'élite culturelle qui est obsédée d’elle-même et voit la majorité des américains comme des péquenauds et des rustres ?

Le peuple s’est tourné vers Donald Trump comme tribun. Pourquoi ?

Une partie du problème est qu'ils n’ont pas vu de bonne alternative. Hillary est à mon avis une  personne extrêmement compétente. La défaite d'Hillary fut douloureuse pour moi et beaucoup d'autres. Mais nous devons aussi écouter ce que les électeurs disent. Ils veulent le changement. Quand Trump dit que Hillary a été au et autour du pouvoir pendant 20 ans et demande ce qu'elle fera maintenant qu'elle n'a pas fait alors, il a raison. Les votants désespèrent d’un changement. Hillary et Bill Clinton valent maintenant quelque part autour de 50 millions de dollars selon Forbes Magazine. Quoi que Trump puisse valoir (et nous ne le savons pas), il a gagné son argent par des activités sales, mais au moins il l'admet. Clinton donne l'impression d'être hypocrite, revendiquant d’être des combattants de l'intérêt public. Mais en 14 ans entre 2001 et 2015, ils ont gagné 230 millions de dollars dans des conférences, des ventes de livre et des activités de conseil. Tandis que les médias ont en grande partie couvert le scandale du serveur de courrier électronique de Clinton, le monde des réseaux sociaux s’est enflammé autour du scandale de payer-pour jouer (pay-to-play) de la Fondation de Clinton qui a été révélé dans les piratages de Wikileaks[6]. Je n'ai aucun amour pour Wikileaks et je comprends l'hésitation à publier des courriers électroniques privés piratés. Mais il n'y a aucun doute que l'empressement d'Hillary à s'enrichir et à enrichir a famille dans et autour de son travail public et son conflit d'intérêts manifeste pendant sa présence au Département d'État ont contribué à sa défaite.

Peut-être encore plus important a été l’étiquetage par Hillary des partisans de Trump comme lamentables. Encore pire, elle l’a répété et dit que peut-être seulement la moitié de ses partisans étaient lamentables. Ceci est une forme d’intolérance. D’accord, Clinton n'a pas fait de l’intolérance une pièce maîtresse de sa campagne, tout comme Trump. Mais l’intolérance de Trump était toujours présentée comme un divertissement, comme un effet. Il a marché sur une ligne très étroite entre l’intolérance et l'hyperbole ; de temps en temps il a traversé cette ligne. Mais Trump pouvait  toujours plausiblement dire qu'il n’avait pas voulu le dire. Avec les commentaires d'Hillary sur les lamentables, il n'y avait aucun doute. Elle et tant d'entre nous, ses partisans, se sentent incommensurablement supérieurs aux partisans de Trump. Trop d'entre nous les voient comme sans instruction, grossiers, racistes, sexistes, xénophobes et moins importants. Nos privilèges sont justifiés parce que nous sommes meilleurs. Nous les élites devons faire face à notre très réelle intolérance ; si nous ne le faisons pas, cette élection sera juste le commencement.

Mais quand même, pourquoi Trump ? Pourquoi les gens ont-ils choisi un playboy milliardaire ploutocratique et un harceleur sans expérience publique et aucune compétence administrative apparente pour être leur sauveur ? À un certain point, la célébrité et le narcissisme de Trump lui ont permis de rester dans la course même quand il a dit et a fait des choses qui devraient avoir mis fin à sa candidature. Il y a eu d'autres candidats  « outsiders » qui ont capté l'imagination des gens et se sont ensuite effondrés et ont été réduits en cendres. Je pense à Herman Caïn et sa proposition fiscale 9-9-9 et son insistance sur la limitation à trois pages de toute la législation du congrès. Caïn était le candidat le plus suivi par les médias dans le champ Républicain en 2012, jusqu'à ce que les allégations d'agression sexuelle aient mis fin à sa campagne. D'une façon ou d'une autre, Trump a été visé par  des allégations beaucoup plus spécifiques et plus nombreuses. Sans que ses partisans s’en soucient.

Mais il y a une raison plus importante pour que Trump - difficilement un homme du peuple - ait pu devenir un leader de ce qu'il décrit convenablement comme un mouvement de masse. La clé pour comprendre le succès de Trump est de voir comment et pourquoi il a pu mobiliser un mouvement.

« (…) les mouvements totalitaires suscitent un monde mensonger et cohérent qui, mieux que la réalité elle-même, satisfait les besoins de l’esprit humain ; dans ce monde, par la seule vertu de l’imagination les masses déracinées se sentent chez elles et se voient épargner les coups incessants que la vie réelle et les expériences réelles infligent aux êtres humains et à leurs attentes. »[7]

Le grand danger avec tous les mouvements consiste en ce qu'ils ne peuvent avoir aucun but consistant ; comme mouvements, ils doivent continuellement échauffer leurs partisans qui les poussent en avant. Si un but est atteint, un nouveau doit être inventé. Les mouvements sont donc motivés moins par une fin précise que par une promesse de satisfaire un besoin spirituel profond. C'est pourquoi les mouvements mobilisent les masses qui ont très envie « d'un monde complètement cohérent, compréhensible et prévisible. » Il y a « un désir de s'échapper de la réalité parce dans la condition essentiellement itinérante (de la masse des gens) ils ne peuvent plus supporter ses aspects accidentels, incompréhensibles … »

Que Trump ait de façon si perspicace caractérisé et mobilisé ses partisans comme un mouvement est la preuve de sa compréhension profonde de ce qu'il fait. Il possède un instinct incroyable pour ces mots, expressions et insinuations qui donnent ordre et sens au mouvement. Il pousse au racisme, au sexisme, à l'antisémitisme et à l'anti-islamisme et permet ainsi à ses partisans de construire des récits cohérents de l'Amérique dont Trump rétablira la grandeur. Il apparaît comme le diseur de vérité, celui qui révèle ces vérités cachées que la bonne société et les élites refusent de proférer. Et parce que les élites font si attention à n’offenser personne et ont placé hors débat tant de sujets, Trump apparait comme un prophète et un diseur de vérité.

Dans un article récent du New York Times, Jason Stanley donne la citation suivante des Origines du Totalitarisme dans le cadre de son argumentation que Trump utilise la propagande pour promouvoir une idéologie raciste.

Comme les leaders de foule précédents, les porte-paroles de mouvements totalitaires possédaient un instinct infaillible pour toute chose que la propagande des partis ordinaire ou l'opinion publique n’osaient pas toucher. Tout ce qui était caché, tout ce qui était passé sous silence, devenait d’un intérêt majeur, indépendamment de sa propre importance intrinsèque. La foule croyait vraiment que la vérité c’est ce que la bonne société avait hypocritement délaissé, ou recouvert par la corruption … Les masses modernes ne croient en rien de visible, dans la réalité ou leur propre expérience … Ce qui convainc les masse ce ne sont pas des faits et même pas des faits inventés, mais seulement la cohérence du système auquel vraisemblablement ils appartiennent. [8]

Stanley soutient que l'effort de créer une réalité cohérente doit être au service de quelque « réalité simple comme moyen d’exprimer son pouvoir. » La seule question que Stanley voit est, « Quelle est la réalité simple que Trump essaie de transmettre ? » Pour Stanley, la réponse est évidente. «  L’image simple que Trump essaie de transmettre est qu'il y a un violent désordre, à cause des citoyens américains d’ascendance afro-américaine et des immigrants. Il le fait comme une démonstration de force, montrant qu’il est capable de définir la réalité et de conduire les autres à accepter son système de valeur autoritaire. »

Mais ceci suppose que le mouvement de Trump est un mouvement totalitaire, un mouvement qui cherche à entièrement réaliser son monde fictif par la terreur, une offensive contre l'État de droit, la prise de pouvoir d’une police secrète bureaucratique et la domination totale. Arendt décrit la façon dont un gouvernement totalitaire est fondé par un mouvement. Sa description du danger  des mouvements est pertinente. Mais il n'y a ici simplement aucune preuve de cette idée et aucun besoin de croire que Trump est une figure totalitaire.

De plus, il n'y a aucune idéologie cohérente à la base du mouvement de Trump. La prémisse même du totalitarisme est qu'il y a une seule idée, unificatrice, totale - une idéologie - qui doit être actualisée et affirmée. Trump n'a pas une telle idée maîtresse. Son pragmatisme ouvert caractérise son mouvement spécifique et c’est ce qui le rend à la fois si populaire et si dangereux. C'est un mouvement du XXIe siècle dans le sens que Trump, comme son leader, n'insiste sur aucune sorte de fidélité à une seule idée. Il autorise toutes sortes de fantasmes (anti-immigrant, antisémite, anti-islamique, raciste, misogyne, nationaliste et plus). Mais personne dans le mouvement ne doit jurer fidélité à une idée. Ce qu'il fait comme le leader du mouvement est de rendre acceptable d’établir n’importe quel fantasme de conspiration voulu par quelqu’un. C’est par une guerre cynique et nihiliste à la réalité que Trump réalise ceci.

Le pouvoir derrière le mouvement de Trump est le cynisme. Ce qu'Arendt a vu dans les mouvements en général et que Trump a maintenant rendu réel est que le cynisme libère profondément. Quand la réalité est oppressante, compliquée et désordonnée, le cynisme donne la permission aux gens de modifier leurs réalités dans un sens plus confortable :

«Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et rien n’était vrai.  [9]

Les leaders totalitaires décrits par Arendt ont cherché à faire croire leurs idéologies à ceux qui les suivaient et ont vu qu’ils 

« pourraient faire croire aux gens les déclarations les plus fantastiques un jour, et espérer que si le jour suivant on leur a donné la preuve irréfutable de leur mensonge, ils se refugieraient dans le cynisme; au lieu d'abandonner les leaders qui leur avaient été menti, ils protesteraient qu'ils avaient su depuis le début que la déclaration était un mensonge et admireraient les leaders pour leur intelligence tactique supérieure. » [10]

Trump a mobilisé ce même cynisme, mais sans revendiquer la conduite ou la direction d'un mouvement mené par l’idéologie. Il a rendu possible une version uniquement américaine et individualiste d'un mouvement, celui qui permet aux individus et aux groupes de créer et défendre leurs propres réalités signifiantes.

Je suis resté éveillé lors de la soirée électorale pour voir le Président élu tenir son discours d'acceptation. J'ai dit à d'autres que le discours était important. Nous devions voir comment il réagirait à sa victoire. Et de façon générale, j'ai été conforté par ce que j'ai entendu et ai vu. Il était aimable et présidentiel. La politique dont il a parlé faisait plus appel aux libéraux qu’aux conservateurs, avec l'investissement de 1 trillion de dollars dans le développement d'infrastructures dans les villes intérieures et dans tout le pays.

Quand je fais l'éloge du discours de Trump, mes collègues se moquent. Ils ignorent ou rient de l'insistance répétée de Trump disant qu'il investira dans les villes intérieures et reconstruira notre infrastructure périmée. Et ils raillent le slogan de Trump « Rendre de nouveau grande l’Amérique. » C’est vrai, il y a la vacuité d’un tel cliché et aussi une nostalgie dangereuse pour un temps qui n'existe pas.

Oui, mais nous pouvons aussi entendre le slogan de Trump de façon mesurée. C'est un appel à un temps où en Amérique nous avons construit les bâtiments les plus grandes du monde, ouvert la frontière de l’Ouest, pris des risques pour construire de beaux ponts et ouvrir de grands halls publics. Oui, avec la conquête de l’Ouest nous avons commis un génocide. Oui, le Réseau autoroutier national de la FDR’s National Highway System peut avoir été justifié comme une nécessité de guerre, mais il symbolisait aussi une énergie américaine pour l’audacieux et le grand. Central Park a été imaginé comme une façon de garder les masses réunies heureuses, mais il s’est avéré un grand espace public démocratique. La nostalgie est toujours partiale ; mais cela ne signifie pas que la nostalgie n’a pas de sens. Elle  nous rappelle les valeurs que nous chérissons. Elle nous pousse à agir.

Je suggère que, pour le moment, nous lisions le projet positif de Trump de façon mesurée. Ceci en aucune façon ne signifie que nous abandonnons notre vigilance quant aux dangers très réels que Trump représente. Ces dangers incluent notre perte collective de jugement, le cynisme public et la menace réelle de violence croissante contre beaucoup de communautés et individus. Nous devons avoir le courage de résister aux violations et aux actions qui menacent l'État de droit, la dignité des personnes et les droits constitutionnels de base. Ainsi nous devons tenir compte de l'avertissement d'Arendt, ne pas laisser passer les signes de tyrannie et de totalitarisme quand nous les voyons :

« On est fortement tenté de trouver satisfaisante une explication de ce qui est intrinsèquement incroyable au moyen de rationalisations généreuses. En chacun de nous se cache une telle générosité, qui nous enjôle en prenant la voie du bon sens. La route qui mène à la domination totale passe par bien des étapes intermédiaires, auxquelles nous pouvons trouver bien des analogies et des précédents. »[11]

Arendt donnait à ces mots le sens d’un avertissement à ne pas excuser d'autres pays qui entamerait le chemin vers la domination totalitaire. Mais ils s'appliquent aussi bien à nous aux États-Unis. J'ai écrit sur les  éléments réels de fascisme qui sont inclus dans le mouvement de Trump. Nous ne sommes pas encore en danger de devenir un pays totalitaire. Soyons reconnaissant pour cela. Et poursuivons dans cette voie.

 


[1] Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, p. 382, p. 709 de la traduction française du Quarto/Gallimard.

[2] Pour parioder une expression d’Alain Badiou mise à toutes les sauces : de quoi l’élection de Trump est-elle le nom ?

[3] Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, p. 4, p. 220 de la traduction française du Quarto/Gallimard.

[5] Citation provenant probablement de Understanding and Politics, traduction française dans La nature du totalitarisme, Payot, 2006, P. 34 : « (…) comprendre le totalitarisme ne revient nullement à pardonner ; il s’agit de nous réconcilier avec un monde où de tels évènements sont tout simplement possibles. »

[6] Hillary Clinton aurait utilisé sa position au département d’état pour octroyer des avantages aux donateurs de la Fondation Clinton.

[7] Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, p. 353, p. 672 de la traduction française du Quarto/Gallimard.

[8] Référence précise non encore trouvée (je cherche…)

[9] Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, p. 382, p. 709 de la traduction française du Quarto/Gallimard.

[10] Référence précise non encore trouvée (je cherche…)

[11] Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, p. 440-441, p. 785 de la traduction française du Quarto/Gallimard.

 

Publié dans Arendt, Actualité

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