Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix économiques ? (CHEN S2 3/7)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Cours donné le 14 décembre 2017 à l'Université du Temps Libre d'Orléans.

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix économiques ? (2/2)

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix économiques ? (CHEN S2 3/7)

Le 16 novembre je vous ai proposé quatre visions permettant de situer la question traitée dans un cadre plus large, préalable indispensable pour sortir de la stérilité de la pensée économique dominante et de la glue de l’actualité

Aujourd’hui je reviens plus directement sur la question de l’économie, et de l’économisme, à l’aide de cinq livres : trois publiés avant la crise de 2008 ; deux après ; trois livres d’économistes ; deux d’anthropologue.

  • L’Introduction à l’économie[1] de Jacques Généreux. Économiste français. maître de conférences des universités à l'Institut d'études politiques (IEP) de Paris. En 2016, il coordonne l'élaboration de L'Avenir en commun, le programme du mouvement La France insoumise fondé par Jean-Luc Mélenchon en vue de l'élection présidentielle de 2017.
  • L’Antimanuel d’économie[2] de Bernard Maris. Économiste, écrivain, romancier et journaliste français, également connu sous le pseudonyme Oncle Bernard, sous lequel il publiait ses textes dans Charlie Hebdo. Assassiné le 7 janvier 2015 à Paris lors de l'attentat au siège du journal Charlie Hebdo.
  • L’illusion économique[3] de Bernard Guerrien. Mathématicien de formation, devenu économiste par intérêt pour l'étude des sociétés et de leur évolution, il a enseigné les mathématiques, la microéconomie et la théorie économique à l'Université Paris 1, où il a fait toute sa carrière. Il est actuellement chercheur associé au SAMOS-MATISSE (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).
  • Misère de la pensée économique[4] de Paul Jorion. Depuis le 1er mars 2016, Professeur associé des facultés de l’Université Catholique de Lille. Chroniqueur aux quotidiens Le Monde, L’Écho et au magazine Trends-Tendances. Diplômé en sociologie et en anthropologie sociale. A enseigné aux universités de Bruxelles, Cambridge, Paris VIII et à l’Université de Californie à Irvine. A également été fonctionnaire des Nations-Unies (FAO), participant à des projets de développement en Afrique de 1984 à 1987, et chercheur et développeur en Intelligence Artificielle, en tant que membre du Connex project des British Telecom, de 1987 à 1990. A travaillé de 1998 à 2007 dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix.
  • Dette 5000 ans d’histoire[5] de David Graeber. Anthropologue et militant anarchiste américain, théoricien de la pensée libertaire nord-américaine et figure de proue du mouvement Occupy Wall Street. Évincé de l'université de Yale en 2005, David Graeber, « l’un des intellectuels les plus influents du monde anglo-saxon selon le New York Times », est aujourd'hui professeur à la London School of Economics.
 

[1] Jacques Généreux. Introduction à l’économie. Points/Seuil. 1992 - 2001.

[2] Bernard Maris. Antimanuel d’économie. Éditions Bréal. 2006.

[3]  Bernard Guerrien. L’illusion économique. Éditions omniscience. 2007

[4] Paul Jorion. Misère de la pensée économique. Éditions Fayard. 2012.

[5] David Graeber. Dette 5000 ans d’histoire. Babel. Les Liens qui Libèrent. 2013 (2011).

Quelques rappels utiles tirés de ce livre très accessible.

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix économiques ? (CHEN S2 3/7)

On ne peut extraire du réel une partie « économique » qui serait indépendante des parties « psychologique », « politique », ou « sociale ».

La spécificité d’une discipline ne peut être recherchée dans le domaine concret de son étude mais dans la façon dont elle mène son étude.

L’économie étudie la façon dont les individus ou les sociétés utilisent les ressources rares en vue de satisfaire au mieux leurs besoins.

Tous les comportements humains peuvent être examinées d’un point de vue économique, comme la mise en œuvre raisonnée de moyens par des individus qui cherchent à atteindre leurs objectifs.

La théorie économique ne permet pas de prévoir l’évolution des variables économiques. Elle ne fait que prédire l’effet de certaines variables sur d’autres, dans certaines conditions et toutes choses étant égales par ailleurs. Seulement voilà : dans le monde réel, les choses ne restent pas égales par ailleurs. Même si la théorie prévoit parfaitement l’effet indépendant de chaque variable explicative, personne ne sait à l’avance comment évolueront ces variables.

En tant que discipline scientifique visant à comprendre le monde et son évolution, la théorie économique est essentiellement positive. Cela ne doit pas empêcher les économistes d’utiliser leurs théories à des fins normatives pour donner leur opinion. Mais il ne convient pas de faire passer pour résultat d’un travail scientifique ce qui n’est que la conséquence d’un jugement de valeur personnel.

L’économie humaine est l’économie d’un homme complet (dont l’individu maximisateur de valeurs marchandes sous contrainte n’est qu’une caricature), d’un homme qui inscrit son action dans le temps (et donc dans l’histoire), sur un territoire, dans un environnement familial, social, culturel et politique ; l’économie d’un homme animé par des valeurs et qui ne résout pas tout par le calcul ou l’échange, mais aussi par l’habitude, le don, la coopération, les règles morales, les conventions sociales, le droit, les motivations politiques, etc..

L’économie humaine est donc une économie historique, politique, sociale et écologique. Elle ne dédaigne pas l’usage des mathématiques comme un langage utile à la rigueur d’un raisonnement, mais refuse de cantonner son discours aux seuls cas où ce langage est possible. Elle s’efforce de tenir un discours rigoureux intégrant la complexité, elle préfère la pertinence à la formalisation, elle revendique le statut de science humaine, parmi les autres sciences humaines, et tourne le dos à la prétention stérile d’énoncer des lois de la nature à l’instar des sciences physiques.

On entend par agent économique un individu ou un groupe d’individus constituant un centre de décision économique indépendant.[1] La diversité des agents économiques ne doit pas masquer leur finalité commune : la production de biens et de services en vue de satisfaire des besoins.

Tous les choix économiques reflètent les décisions d’individus rationnels, c’est-à-dire qui recherchent le maximum de satisfaction. Les besoins des individus sont stables, et seule l’évolution des contraintes explique les changements de comportement.

La production comprend toute activité qui consiste à utiliser des ressources en vue de satisfaire directement ou indirectement un besoin.

La rationalité économique consiste en fait en deux hypothèses. Les individus sont capables de classer les choix possibles par ordre de préférence. Les individus recherchent le maximum de satisfaction.

La théorie économique s’applique aux individus qui au sein de l’État et des entreprises prennent les décisions.

L’analyse économique est une science des contraintes. Elle n’explique pas ce que font les individus par « ce qui se passe dans leur tête », tout simplement parce que, ne sachant pas ce qui s’y passe, la seule démarche raisonnable consiste à ne tenir compte que des contraintes extérieures, qui, elles, sont observables.

L’économiste emploie le terme travail au sens de facteur de production utilisé par les entreprises ou les administrations pour produire des biens et des services. Ce sont donc les individus qui offrent du travail et les employeurs qui demandent du travail.

Les ménages offrent leur travail et leurs capitaux disponibles en vue d’obtenir un revenu. Une partie de ce revenu se transforme en demande de biens de consommation et le reste en épargne. Cette épargne alimente une offre de fonds préalable que les ménages mettent à disposition des autres agents, soit directement en achetant des titres (obligations, actions, bons du Trésor), soit indirectement, en déposant ces fonds dans des établissements financiers.

Tous les autres agents demandent du travail et des biens d’investissement en vue de produire des biens et des services. Ils offrent des biens de consommation et des biens d’investissement. En contrepartie, ils obtiennent un revenu, soit par des contributions volontaires, soit par des prélèvements obligatoires. Les revenus tirés de la production sont répartis entre les agents sous différentes formes (rémunération du travail, dividendes, loyers, bénéfices, etc.). À l’issue de cette répartition, certains agents disposent d’une capacité de financement et alimentent l’offre de fonds préalable. D’autres agents ont, au contraire, un besoin de financement qui va constituer la demande de fonds préalable.

L’ensemble des opérations économiques des agents résidents dans l’économie nationale ne sont compatibles entre elles que s’il existe des mécanismes qui assurent l’équilibre du marché du travail, du marché des biens et du marché des capitaux.

 

[1] ménages, sociétés non financières, sociétés financières, administrations publiques, institutions sans but lucratif de service aux ménages, reste du monde comme agent fictif.

Faut-il en rire ? Oh non ! Ils sont bien trop sérieux ! Tellement sérieux que « l'économie, moi je n'y comprends rien », avouent la plupart des gens. « Je n'y comprends rien »... N'est-ce point la phrase que l'on entend sans cesse lorsqu'on est confronté à un problème économique ? Suivie aussitôt de : « Au fait, la Bourse... Vous pensez que ça va continuer à baisser ? »

Eh bien, nous allons chercher à comprendre.

Que l'économie soit très compliquée paraît un gage de sérieux. Et si les économistes se cachaient derrière un jargon ? Car de quoi parlent-ils au juste ? Les physiciens débattent, entre autres, de la chute des corps et de l'expansion de l'univers, les chimistes des explosifs, les biologistes des mutations génétiques, des OGM qu'ils fabriquent, du clonage et du sida... Mais les économistes? Sont-ils tellement différents des sociologues, des psychologues, des philo­sophes ? « Et comment donc! » crient-ils alors, arguant des nouveaux quartiers de noblesse de leur discipline, sanctifiée par un prix Nobel. En vérité, ce prix est offert par la banque de Suède en l'honneur d'Alfred Nobel et n'est pas un vrai prix, décerné par la Fondation Nobel. Mais cela n'y change rien ! Ils ont des Nobel. Les économistes – des professeurs d'université ou du Collège de France, des experts, analystes, des journalistes économiques qui font des pages économiques et des suppléments – aimeraient beaucoup ressembler aux physiciens. Sont-ils pour autant de vrais savants ? En tout cas, il s'agit d'hommes très importants, on le voit bien au moment des discussions du budget, des lois sur l'allongement du travail des actifs ou de la baisse des impôts pour certains, des élec­tions, des grèves, des crises. Ils sont même de plus en plus influents, si l'on en juge par l'explosion des suppléments et des émissions économiques. Même un hebdomadaire comme Charlie Hebdo possède sa page économique !

Alors, de quoi parlent les économistes ? « Oikos Nomos » : de la gestion de la maison. De la « ménagère », d'où vient le « manager » des Anglo-Saxons. Pour mémoire, Sully était le « bon mesnager » du doux royaume de France...

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix économiques ? (CHEN S2 3/7)

Mon ami Alain, directeur d'une grande revue très appréciée des professeurs d'économie, grand amateur d'économie, dit toujours que rien ne l'amuse autant que les « théories » économiques, qui consistent à dire, avec quelques kilos d'équations et un jargon incompréhensible pour 99 % des économistes professionnels eux-mêmes d'ailleurs, ce qu'on raconte entre deux bourrades au café du commerce : « demain ça ira mieux, à condition que ça n'aille pas plus mal, si la confiance revient, et si les gens ont envie de consommer et de travailler, pas vrai mon gars, remets-moi un canon.» L'une des grandes excroissances de la casuis­tique économique de ces dernières années est la « théorie des incita­tions ». Elle a dû remplir quelques bibliothèques d'articles impénétra­bles et laborieux autant que sublimes, qu'on pourrait résumer ainsi : pour produire mieux, il faut de la confiance et de la transparence. Chapeau ! Au Moyen Âge et jusqu'aux Lumières, la casuistique a fait vivre pendant des générations des milliers de clercs dévoués à une « science » qui a fini par disparaître, tout comme il se peut que l'éco­nomie disparaisse un jour. D'ailleurs, n'a-t-elle pas déjà disparu ? Le meilleur économiste n'est-il pas le chef d'un État quand il désarme un conflit social et rétablit la « confiance » de ses concitoyens dans l'avenir ? Le général de Gaulle menait sa politique sans prêter beaucoup d'atten­tion aux coassements de Cassandre des économistes et disait: « Rétablissons la confiance et l'intendance suivra ! »

Jacques Attali, grand économiste s'il en est, définit un économiste comme « celui qui est toujours capable d'expliquer magistralement le lendemain pourquoi il s'est trompé la veille ». Keynes disait à peu près la même chose et recommandait à ses pairs une place modeste, subalterne, comparable à celle des dentistes, capables de soigner avec des instruments, des médicaments et des méthodes qu'ils n'ont pas inventés. Il affirmait que demain « simplement, on ne sait pas ». L'économiste se heurte et se heurtera à jamais au mur d'airain de l'in­certain. D'ailleurs, s'il savait, s'il anticipait le futur économique mieux que d'autres, il serait milliardaire. Mais regardons-le s'agiter, entre deux heures supplémentaires à l'université, dans les journaux ou à la radio, lorsqu'on lui demande « oui, d'accord, mais demain ? Ça s'arrange ? » On comprend alors qu'il ne peut pas grand-chose pour nous. D'autres économistes (Kondratieff, Schumpeter, Marx ou encore l'historien Braudel) croyaient en de grandes « pulsations » économiques, de grandes phases d'expansion et de récession. Mais il s'agit aussi plus de croyances que de vraies lois car il n'y a pas de lois économiques.

Pourtant, peut-on échapper à l'économie ? Existe-t-il un seul domaine social qui ne soit imprégné d'économie ? Le sport ? Le sexe ? La guerre ? « Combien coûterait une guerre avec l'Irak ? » titrait en une Le Monde du 4 janvier 2003. Quand on parle de sport ou de sexe, surgissent illico les aspects économiques du problème : salaires, ventes, marchandisation de la vie. Tout aspect de la vie des hommes en société a toujours un aspect monétaire et quantitatif; mais désormais cet aspect est essen­tiel et tend à expliquer ou impliquer tous les autres. Il existe toujours une « raison économique » des choses. Le pétrole pour l'Irak, l'argent pour l'édition, le marché de la pub pour la télé... Les deux grands systèmes de pensée dont a accouché le capitalisme, à savoir le socialisme et le libéralisme, colorent tout des couleurs de la raison et de la quantité. L'un et l'autre s'abreuvent à la source utilitariste. La « rationalisation » du monde et sa « quantification » portées par les Lumières, puis l'expansion de la science, de la recherche et de l'expérimentation, voguent de concert avec sa marchandisation. Notre économiste, quan­tificateur et rationnel, se tient, faraud, à la proue du « progrès »de l'hu­manité. Il explique, rationalise et calcule, et d'ailleurs explique en termes de calcul rationnel. Est-il plus ou moins rentable d'être un criminel qu'un honnête homme, nous demande le prix Nobel 1991 Gary Becker. Plus ou moins rentable, pour un ménage, d'avoir un enfant de bonne qualité que deux de mauvaise. Est-il plus ou moins rentable, pour un homme politique, d'être corrompu qu'honnête, questionne le prix Nobel 1986 James Buchanan. L'ouverture des frontières de tel pays était-elle plus ou moins rentable pour ce pays, étant donné ses pesanteurs politiques et culturelles, analyse magnifiquement a posteriori le prix Nobel 1993 Douglass North. Comment expliquer rationnellement, en termes de coûts-avantages, l'autarcie de la Chine et l'expansion de l'Europe ? Nul doute qu'on puisse toujours rationnellement et écono­miquement expliquer le retard de l'Afrique, l'avance des États-Unis ou la stabilité de la demande de camembert, « étant donné le contexte » ou « toutes choses égales par ailleurs ».

Mais la raison raisonnante des économistes est en train d'en prendre un sacré coup. Il y a deux signes qui ne trompent pas. Le premier est l'aveu du prix Nobel 2001 Joseph Stiglitz concernant son passage à la Banque mondiale, et la politique économique orthodoxe d'icelle et du FM|I. Le second concerne l'attribution du prix Nobel d'économie 2002 à un psychologue, Daniel Kahneman, qui raconte ce que mon copain Alain et son idole Keynes savaient depuis toujours : à savoir que les hommes ne sont pas, mais alors pas du tout, « économiquement rationnels ».

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix économiques ? (CHEN S2 3/7)

Ces pensées nous conduisent aux programmes de sciences écono­miques et sociales. On me reproche souvent : « Mais, vous, totalement critique, qui n'arrêtez pas de fustiger l'économie et les économistes, que pouvez-vous bien enseigner ? » Je réponds « d'abord, l'histoire écono­mique ». Et avec quel plaisir ! Les faits économiques. On peut raconter l'affaire Enron de deux façons:

  • comme une affreuse histoire de malhonnêteté, de transparence non respectée, de dissimulation, d'asymétrie d'information, et envoyer à la face des ignorants une volée d'équations de la théorie de l'informa­tion. On peut geindre sur l'« éthique des affaires », sans se rendre compte qu'on pleurniche sur un oxymore ;
  • on peut aussi raconter l'histoire d'Enron – et elle devient passion­nante – comme celle de la politique énergétique des États-Unis et des relations du Parti républicain avec certains milieux d'affaires; égale­ment comme l'histoire des pratiques des banques d'affaires, des
    analystes, des agences de notation, et même des journalistes ! Il y a de quoi faire!

Ensuite, un économiste doit raconter l'histoire sociale. Évoquer l'éco­nomie indépendamment de la sociologie, de la psychologie, de l'an­thropologie est un leurre pour laisser croire que l'économie est la matrice, la science supérieure, le moule explicatif dans lequel doit se dissoudre la complexité sociale. Heureusement les programmes du secondaire font (encore) beaucoup de place aux disciplines analysant la société. Le secondaire enseigne les « sciences économiques et sociales » : on démarre avec Max Weber, on n'oublie pas Marx et on consacre beaucoup de temps à ce que l'on appelle le lien social, avec ses conflits, ses inégalités. On réfléchit sur le travail, la richesse. Dans l'en­seignement supérieur, tous ces mots disparaissent et sont remplacés par des signes, des graphiques, des équations. Il ne s'agit plus de dire ce qui est, mais ce qui doit être : l'économie de marché. À l'esprit de finesse, lié à la pluridisciplinarité du champ secondaire, succède l'esprit de géométrie, qui ne prétend plus comprendre le monde, mais le métrer, le formater selon le calcul économique et l'idéologie du calcul. Pourquoi ? Pour fabriquer de bons petits soldats de la « guerre économique », cette guerre de tous contre tous qui vous occupera de longues années avant une maigre retraite.

Ah, vous êtes têtu ! Les belles analyses ne vous suffisent pas ! Les équa­tions ! Les modèles ! Vous voudriez savoir ce qu'il y a derrière.
De quoi parle l'économie ? Du partage. Du partage de la richesse. Qui regarde le gâteau, qui tient le couteau ? C'était le but octroyé à l'économie politique par le grand Ricardo, dans son ouvrage Des principes de l'économie politique et de l'impôt, et depuis on n'a pas dit mieux.

 L'économie, c'est fondamentalement la question de la répartition. Pourquoi ? Parce que la question du partage est liée à celle de la rareté et que, sans rareté, il n'y a pas de problème économique.

Dans les sociétés d'abondance décrites par Marshall Sahlinss, véritables sociétés pré-économiques où l'homme, comme les autres, n'est qu'un parasite et une toute petite partie du cycle de la Nature, il n'y a pas de problème de rareté ni de partage. Certes, «comment  fabrique-t-on le gâteau ? » est aussi une belle question que peuvent accaparer les économistes. Quels sont les ingrédients du gâteau ? Des voitures, de la pollution, des médicaments, des logiciels, des livres ? De la terre ? Des paysages ? Avec quelles énergies fabrique-t-on ce gâteau ? Du travail, du capital, de l'ar­gent, des techniques, du savoir...

Les économistes ont occulté la question du partage. Ils parlent de marché, de besoins, de services, d'offre et de demande, sans se demander d'où viennent ces biens, ces services, ces besoins, ces marchés, ni pour qui ils ont été créés. Ils ont aussi occulté la question du pouvoir. Ils parlent de contrats quand ils évoquent le marché, et qui dit contrat dit réciprocité. Malheureusement, le monde est incertain. Très incertain. C'est pourquoi ceux qui ont quelques clés de l'avenir (les initiés, les fabricants d'informations, les diffuseurs de statistiques, les connaisseurs de la situation exacte des finances de l'entreprise) ont un pouvoir sur les autres. Ont un pouvoir sur les autres également ceux qui peuvent leur acheter leur temps à travers leur contrat de travail. Le livreur de postes de télé livre sa télé et repart, libre. Mais le livreur de travail, lui, reste à domicile, chez son employeur, à côté de son travail... Ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes d'aliénation de liberté, surtout si ce travail occupe beaucoup l'esprit de celui qui le fournit... Pourquoi les économistes ont-ils occulté la question du partage ?

En France, en mai-juin 2003, la question du partage a resurgi avec une extraordinaire acuité. Le gouvernement proposait une réforme des retraites. Se posait la question de l'allongement de la durée de cotisa­tion des salariés. En vérité, il apparut au bout du compte que la question des retraites était celle du partage, «l'équation bien connue des choix de répartition entre travail et capital». Entre générations, certes, mais aussi entre salariés et capitalistes. Qui allait payer pour les vieux, sachant que les retraites allaient exiger 2% de plus du PIB en 2020 et 4% de plus en 2040 ? Bonne question, quand on sait que les salariés ont transféré aux capitalistes au sens large (les titulaires de revenus non salariaux, bénéfices, loyers, rentes, dividendes...) 10% de ce même PIB en moins de 25 ans, depuis 1980. La réponse fut : les salariés.

Ricardo (comme Malthus) avait une vision très pessimiste du combat pour le gâteau. Il anticipait une humanité surpeuplée, accablée, survi­vant plutôt que vivant. La plupart des économistes depuis Ricardo ont occulté le problème de la répartition et parlent du marché, de l'offre et de la demande, des prix, choses qu'ils sont incapables d'expliquer, mais ils ont le mérite aujourd'hui de le reconnaître, tout en continuant à bavarder, c'est-à-dire à ne pas parler d'économie. Keynes avait une posi­tion beaucoup plus optimiste. Il pensait qu'en 2030-2040 le problème économique serait résolu. Entendons : la satisfaction des besoins fonda­mentaux serait assurée, et l'homme pourrait s'adonner à l'activité que Keynes considérait comme supérieure : la culture. John Stuart Mill rêvait aussi d'une société stabilisée où les hommes ne chercheraient qu'une chose : être de plus en plus intelligents.

Keynes et Mill posaient la question que se posent aujourd'hui les «altermondialistes» : qu'est-ce que le gâteau à partager ? De quoi est-il fait ? Ces interrogations sont essentielles et totalement nouvelles. Après on peut se demander qui a droit à quoi, entre les programmes de TF1 et les concerts de la salle Garnier. Nous allons découvrir comment les économistes ont «naturalisé» l'économie, l'ont soumise à de pseudo-lois naturelles ou immanentes, pour éviter les sujets clés : qui fabrique l'argent permettant aux gens de vivre? Qui crée l'opacité sur les marchés ? Pourquoi occulter le rôle néfaste et l'inefficacité des marchés ? Pourquoi occulter le rôle majeur joué par l'altruisme et la gratuité dans le processus économique ? Qui a intérêt à ce que le problème économique (le problème de la rareté) ne soit jamais résolu, dépassé, remisé à l'arrière-plan, comme le souhaitait Keynes ?

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix économiques ? (CHEN S2 3/7)

On peut le penser lorsqu'on voit, dans la même page d'un journal, deux experts apporter des réponses diamétralement opposées à des questions du genre « l'euro est-il trop élevé ? », « la TVA sociale aura-t-elle un impact sur les prix ? », « baisser l'impôt sur le revenu favorise-t-il l'emploi ? », etc. De la même façon que l'illusionniste s'arrange pour faire voir ce qu'il veut que l'on voie et pour cacher ce qu'il veut que l'on ne voie pas, chaque expert met en avant des faits et des arguments qui lui permet­tent de justifier son avis sur la question posée, tout en laissant dans l'ombre, délibérément ou pas, ceux qui ne vont pas dans son sens. Avec les illusionnistes, tout s'explique dès que sont connus les trucs qu'ils utilisent. Trucs qui relèvent d'ailleurs des lois de la nature — physique, optique, chimie — ou de la psycho­logie. Les choses sont bien moins claires avec les économistes, qui peuvent parfois faire illusion avec leurs modèles mathéma­tiques compliqués, mais dont les prévisions laissent pour le moins à désirer, alors que l'illusionniste réussit généralement ses coups !

Quel que soit leur bord, les économistes se réclament de la science. On trouve d'ailleurs souvent l'adjectif « scientifique » dans leurs écrits. Ils ont d'une certaine façon raison, puisqu'une bonne partie de leur activité, si on la prend dans son ensemble, consiste à recueillir et à traiter des données, en essayant d'y déce­ler des relations causales ou de confirmer celles que leurs théo­ries suggèrent. Leurs divergences — dont les réponses par « oui » ou par « non » à une même question ne sont qu'un exemple parmi d'autres-prouvent néanmoins que les faits ne leur permettent pas de trancher entre des théories concurrentes, et donc entre les différentes croyances a priori qui sont à la base de ces théories. Les croyances a priori dont nous parlons ici ne se réduisent pas aux croyances qui, dans toute science, sont à l'origine d'hypothèses dont la validité est confirmée ou infirmée par l'expérience, ou par l'examen minutieux des faits et des données. Elles portent sur le fonctionnement de nos sociétés, tel qu'il est mais aussi tel qu'il devrait être. Elles sont basées sur des faits et sur l'expérience vécue, mais aussi sur des préjugés et sur l'idée que l'on se fait de ce que peut être une société juste.

Un des (rares) avantages de l'économie par rapport aux sciences de la nature est qu'elle peut être abordée sans avoir besoin d'acquérir au préalable une formation spécialisée, puisque chacun en a une expérience directe dans sa vie de tous les jours. On peut comprendre ce qui arrive en économie sans avoir à recourir à des représentations abstraites, mathématiques ou autres, contrairement à ce qui se passe dans la plupart des sciences de la nature. L'intuition, lorsqu'elle est associée à des raisonnements simples, est une source importante de connaissance. L'économiste est donc constamment amené à faire la part des choses entre cette connaissance, partielle certes, mais dont on peut dire qu'elle relève de la science, et ses préjugés, ou son idéologie, qui le poussent à retenir ce qui va dans son sens, et à rejeter ce qui le gêne.

Les économistes, quel que soit leur bord, disent qu'ils font de la science, puisqu'ils essaient de comprendre le monde dans lequel ils vivent, en proposant des théories qui font appel à la fois à l'observation et à la raison. On constate en même temps que, bien qu'il existe une théorie dominante en économie, ceux qui y adhèrent sont en fait très minoritaires. La majorité des économistes est, en réalité, agnostique ; elle est formée de praticiens qui opèrent dans les administrations, les entreprises et les institutions financières, qui se servent avant tout de leur bon sens et de leur expérience, sans faire appel aux théories - qu'ils ignorent ou qu'ils ont eu le temps d'oublier, ne voyant pas à quoi elles peuvent bien leur servir. Dans la minorité des économistes qui s'intéresse aux théories et dit vouloir les appliquer, beaucoup adhèrent à une théorie particulière qui, de ce fait, peut être qualifiée de dominante. Cette théorie, dite « néoclassique », tend à se maintenir et à élargir son audience à travers la production de manuels et d'ouvrages qui forment les nouvelles générations, qui elles-mêmes formeront les suivantes, et ainsi de suite. Pour ses promoteurs, elle serait même devenue « la » science économique. Les partisans des autres théories, réduits parfois à quelques îlots de résistance — il arrive qu'ils soient protégés par les agnostiques, peu convaincus par la théorie dominante — ne cèdent pas pour autant, et se réclament aussi de la démarche scientifique.

Revenir sur la notion de science est donc un préalable nécessaire avant toute discussion sur ce que peuvent être la science économique, proprement dite, et ses éventuels résultats ou succès. Tel est l'objectif de ce chapitre, qui se restreint cependant à l'essentiel, en ayant en vue les questions qui se poseront dans les chapitres ultérieurs sur le rapport entre science et économie. Une place privilégiée est accordée à John Stuart Mill[1] qui, dans son ouvrage A System of Logic (1865), traite à la fois des sciences de la nature et de celles de l'homme et de la société. Mill montre que toutes les sciences relèvent (ou devraient relever...) de la même démarche, celle-ci pouvant toutefois prendre des formes différentes en raison des particularités des domaines où elle s'applique — notamment, la possibilité ou pas de faire des expériences contrôlées ou répétées. A System of Logic peut encore être lu avec intérêt de nos jours — surtout son livre VI qui traite des sciences de l'homme et de la société.

Mill définit la science comme un « ensemble de connaissan­ces ». On retrouve la même idée dans le Voca­bulaire technique et critique de la philosophie de André Lalande, où il est écrit que la science est « un ensemble de connaissances et de recherches ayant un degré suffisant d'unité, de généralité, et susceptibles d'amener les hommes qui s'y consacrent à des conclusions concordantes, qui ne résultent ni de conventions arbitraires, ni des goûts ou des intérêts individuels qui leur sont communs, mais de relations objectives qu'on découvre gra­duellement, et que l'on confirme par des méthodes de vérifi­cation définies ».

Ces conditions sont très restrictives. Dans le cas des sciences de la société, on serait bien en peine de donner un exemple d'ensemble de connaissances qui les vérifie toutes. S'il y avait beaucoup de « conclusions concordantes » en économie, cela se saurait et ce livre n'existerait probablement pas ! Sans parler de leur éventuelle « découverte graduelle » et des « méthodes de vérification définies ». Si science il y a en économie, elle ne peut qu'être humble. On peut dès le départ constater qu'elle ne vérifie pas, et ne vérifiera jamais, les canons imposés aux sciences de la nature — auxquelles pense manifestement André Lalande. Cela n'empêche pas toutefois que l'on aspire à connaî­tre et à appréhender les sociétés dans lesquelles on vit, tout en étant conscient des limites inhérentes à la démarche.

Il y a deux façons, en règle générale, d'acquérir des connais­sances. L'une résulte de l'observation et de l'intuition, l'autre du raisonnement ou de la déduction. Il existe toutefois un ordre dans l'acquisition des connaissances. Comme le dit Mill : « Les connaissances acquises par le biais de l'intuition sont les pré­misses à partir desquelles toutes les autres sont déduites. [...] On ne peut jamais parvenir à une quelconque connaissance par le raisonnement à moins que celui-ci s'appuie sur quelque chose de connu au préalable. » L'intuition étant la disposition chez l'homme à généraliser à partir de l'expérience, elle ne peut s'exercer que s'il y a quelque chose à généraliser dans le monde, donc s'il ne se réduit pas à un chaos indescriptible. À l'origine de toute science, il y a la croyance que le monde que l'on cher­che à connaître présente une certaine régularité. John Stuart Mill parle à ce propos de la « conviction intime que le futur va ressembler au passé ». Par conséquent, « la proposition que le cours de la nature est uniforme est le principe fondamental, ou l'axiome général, de l'induction ». Ce cours uniforme se manifeste à travers des régularités que l'on peut observer et que Mill appelle « lois empiriques ». Celles-ci peuvent être trivia­les, comme par exemple le fait que les aliments nourrissent, que l'eau apaise la soif, que le soleil éclaire et réchauffe, que les corps tombent sur le sol. Beaucoup de lois empiriques vont toutefois au-delà du simple vécu et demandent des observations systé­matiques et prolongées, comme le retour périodique des éclip­ses, qui a eu le statut de loi empirique jusqu'au moment où il a pu être expliqué par les « lois générales des mouvements céles­tes ». Mill donne aussi des exemples de lois empiriques dont il n'a pas encore été rendu compte (à son époque) par des lois plus générales, telles les « lois locales du flux et du reflux des marées à différents endroits », la « succession de certains types de climat », la « forte tendance des gaz à passer la barrière des membranes animales » ou le « fait que des substances contenant une forte proportion d'azote sont de puissants poisons ».Aucun des exemples donnés par Mill ne portant sur l'homme ou la société, on peut se demander ce que sont les lois en économie.

 

[1] John Stuart Mill (20 mai 1806 à Londres - 8 mai 1873 à Avignon) est un philosophe, logicien et économiste britannique. Parmi les penseurs libéraux les plus influents du XIXe siècle, il est un partisan de l'utilitarisme, une théorie éthique préalablement exposée par Jeremy Bentham, dont Mill propose sa compréhension personnelle. En économie, il est l'un des derniers représentants de l'école classique.

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Sans doute, puisque les rela­tions économiques sont le fait des hommes, qui sont partie pre­nante de la nature. Ces lois sont en réalité les résultantes d'autres lois, qui relèvent de la psychologie et de la biologie en ce qui concerne les personnes, mais aussi de la physique et de la chi­mie pour ce qui est de la production, entendue au sens large. Le problème n'est donc pas dans l'existence de lois, mais dans celui de la détermination (empirique ou par déduction) de leurs résultantes sous une forme suffisamment simple pour que l'on puisse en faire des nouvelles lois propres au domaine étudié — l'économie, en l'occurrence.

Si la science est divisée en des domaines séparés — en gros : physique, chimie, biologie, psycho­logie, sociologie, économie, histoire —, c'est parce que personne ne pense que la seule façon de procéder consiste à se ramener aux éléments de base du monde que sont les particules élé­mentaires et les forces qui les régissent. Il est toujours possible d'affirmer que la chimie n'est qu'une extension de la physique, la biologie de la chimie, la psychologie de la biologie, l'écono­mie ou l'histoire de la psychologie, mais ce n'est là qu'une pure vue de l'esprit qui, si elle était adoptée, conduirait à la paralysie totale toute personne ne faisant pas de la physique des particu­les élémentaires ! La démarche scientifique consiste à observer le monde à divers niveaux, pour y déceler des régularités, que l'on cherche ensuite à expliquer par des relations causales, du même niveau mais aussi, si possible, d'un niveau plus large (la physique pour la chimie, la chimie pour la biologie, etc.).

La question des lois propres à l'économie commence par la recherche de lois empiriques, dans le sens où l'entend Mill, à partir desquelles la théorie peut être construite — ou qui per­mettent de la valider. L'ennui, et il est de taille, c'est qu'il n'existe pratiquement pas de lois empiriques en économie. On peut en voir une dans l'évolution approximativement cyclique du pro­duit intérieur brut (PIB) de la plupart des pays, mais on est loin de la régularité du « flux et reflux des marées à différents endroits » dont parle Mill, puisque la longueur et l'intensité de ces cycles varie fortement dans le temps[1]. La « loi d'Engel », établie il y a un siècle et demi par un statisticien allemand, est probablement la relation tirée des données économiques qui ressemble le plus à une loi empirique. Elle dit que, quand le revenu des ménages augmente, la part de leurs dépenses ali­mentaires diminue alors que celle de leurs dépenses de santé, d'éducation et de loisir augmente aussi. Les variations des parts des dépenses dans le revenu sont généralement différentes d'un pays à l'autre, ou d'une période à l'autre, ce qui empêche de les traduire par une formule universelle. En fait, la loi d'Engel relève plus de la physiologie et de la psychologie des êtres humains que de l'économie proprement dite — c'est pourquoi l'on observe un peu partout ses manifestations. Dans le même ordre d'idée, on peut voir une loi empirique dans le fait que la part de la population agricole a fortement diminué dans beau­coup de pays le siècle passé, et continue à le faire encore dans les autres. Le progrès technique est sans doute à l'origine de ce phénomène, qui n'est pas inéluctable. Il se peut qu'il disparaisse si la mode de l'agriculture bio s'étend à des couches de plus en plus importantes de la population.

C'est pour cette raison que l'on préfère parler de tendances plutôt que de lois lorsqu'on s'intéresse aux sciences de la société.

En l'absence de lois empiriques avérées, l'économiste qui scrute le monde va chercher à déceler dans les données des tendances, qu'il déduit de certains traits de la psychologie des hommes et des conditions dans lesquelles ils vivent. Mill est très clair là-dessus :

« II est tout d'abord évident que la science de la société, consi­dérée comme système de déductions a priori, ne peut être une science de prédictions positives, mais seulement de tendances. Nous pouvons être en mesure de conclure, d'après les lois de la nature humaine appliquées aux données d'un certain état de la société, que telle cause agira de telle manière si l'action n'en est pas contrariée ; mais nous ne pouvons jamais savoir avec cer­titude dans quelle mesure ni dans quelles limites elle agira ainsi, ni affirmer en toute sûreté que l'action n'en sera pas contre­carrée. Il est bien rare, en effet, que nous connaissions, même approximativement, tous les facteurs qui peuvent coexister avec cette cause, et à plus forte raison que nous puissions calculer la résultante de tant d'éléments combinés. »

Les déductions faites à partir de certains traits de la psycho­logie humaine qui opèrent dans un état donné de la société sont donc à l'origine de tendances, mais pas de lois empiriques suffisamment claires et nettes, parce que des facteurs impor­tants sur le plan empirique ne sont pas pris en compte dans les raisonnements.

Prenons quelques exemples. Dans l'état de société qu'est le capitalisme, on déduit de la propension des humains à vouloir faire les gains les plus élevés possibles une « loi de l'égalisation des taux de profit » en remarquant que les capitalistes délais­sent les secteurs où le taux de profit est faible pour se porter vers ceux où il est le plus élevé — de sorte qu'au bout du compte tous obtiennent le même taux de profit. Mais cette « loi » n'est pas vérifiée puisqu'on observe en général des dif­férences, parfois importantes, entre les taux de profit obtenus par des capitaux placés dans un même pays et au même moment. Elle ne se manifeste donc que par une tendance, ce qui incite à chercher les facteurs qui empêchent sa réalisation comme, par exemple, le fait qu'il est coûteux, ou difficile, de déplacer les capitaux d'un secteur à l'autre, ou parce que les placements encourent généralement des risques différents.

Une proposition plus controversée — parce qu'elle mobilise des hypothèses plus fortes sur l'état de la société et des relations qu'il suppose entre ses membres — est celle qui dit que, dans le capitalisme, le taux de profit baisse dans le temps. La baisse a été effectivement observée à certaines périodes et dans cer­tains pays, mais pas toujours et pas partout. C'est pourquoi l'on parle à son propos de la « loi de la baisse tendancielle du taux de profit », ou tout simplement de la tendance à la baisse du taux de profit, tout en avançant des hypothèses sur les facteurs qui font qu'on n'observe qu'une tendance — par exemple, les crises qui se traduisent par une forte dévalorisation des capi­taux physiques (équipements, locaux, etc.), et donc par une baisse conséquente du dénominateur du taux de profit, de sorte que ce taux remonte.

Toute l'ambiguïté de l'approche par les tendances apparaît dans le cas de la fameuse « loi de Malthus », qui se déduit de la propension chez les êtres humains à avoir de nombreux descendants (qu'ils soient perçus comme un don du ciel ou comme une fatalité) et du fait que les ressources que la nature peut leur procurer est limité. L'humanité devrait donc voir son niveau de vie se dégrader de plus en plus. Pourtant, la baisse de la mortalité infantile, la hausse du niveau d'éducation, le progrès technique, l'urbanisation et les aspects autres de la psychologie humaine que le désir d'enfants, ont fait que cette dégradation n'a pas eu lieu :les contre-tendances l'ont emporté sur la tendance On peut ajouter à cela le fait que l'on sache qu'un phénomène a tendance à se produire peut conduire à mettre en œuvre des politiques destinées à le contrecarrer — tel était d'ailleurs le propos de Thomas Robert Malthus. Doit-on considérer ces politiques comme une conséquence de la psychologie humaine, qu'il faut intégrer parmi les contre-ten­dances, ou comme quelque chose de différent, qui relève direc­tement du normatif ?

Ce genre de question se pose pour toute théorie où le théoricien peut être inclus parmi les objets sur lesquels porte la théorie.

 

[1] En outre, le fait même que les acteurs de l'économie - à commencer par l'État - s'aperçoivent de l'existence de cycles peut les conduire à vouloir en amor­tir les effets, et donc à les modifier. C'est là un problème général dans les sciences de la société : toute régularité observée peut être modifiée du moment qu'elle est connue de certains — ou de tous.

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L'absence de lois empiriques précises en économie rend problématique la vérification des résultats obtenus par déduc­tion à partir de quelques hypothèses de base, et donc l'élargis­sement de l'ensemble des connaissances en la matière. L'autre moyen dont disposent les scientifiques pour élargir cet ensem­ble consiste à faire des expériences. Les sciences de la société ne peuvent toutefois pas recourir à ce moyen, l'expérimenta­tion y étant impossible, en raison de la nature même de leur objet d'étude. On peut reprendre à ce propos l'un des exem­ples donnés par Mill, qui a trait à l'économie — plus précisé­ment, à l'« influence de la législation commerciale restrictive et prohibitive sur la richesse nationale ». Pour déterminer la nature et l'importance de cette influence en appliquant « la plus parfaite des méthodes expérimentales », il faut « trouver deux nations semblables sous le rapport de tous les genres d'avantages et de désavantages naturels, dont les populations se ressemblent par toutes leurs qualités, physiques et morales, naturelles et acquises, dont les coutumes, les usages, les opi­nions, les lois et les institutions sont les mêmes à tous égards, hormis cette seule différence que l'une d'elles a des droits de douane plus élevés ou plus d'entraves à la liberté de l'indus­trie, par d'autres moyens ». Ce qui est évidemment impossi­ble — Mill parle même d'« absurdité ».

L'absence de lois empiriques et l'impossibilité de mener des expérimentations en économie rend particulièrement difficile sa constitution en un ensemble solide de connaissances.

En même temps, il y a des gens, à commencer par les économis­tes, qui veulent comprendre le monde de l'économie et élar­gir leurs connaissances — sur lui et sur la société. La multitude de causes qui échappent à notre contrôle empêche l'expéri­mentation tout en constituant, comme dit Mill, un « défi pour nos capacités limitées de calcul ». La seule méthode possible consiste alors à n'en retenir qu'un petit nombre parmi elles et à procéder par déduction, pour dégager au moins des tendan­ces, qui seront tant bien que mal confrontées aux faits. Cette méthode revient à raconter des sortes d'histoires (certains par­lent de « fables »), qui peuvent ouvrir à des développements mathématiques de plus en plus compliqués - et souvent de moins en moins pertinents. L'usage du bon sens peut alors s'avérer indispensable.

La plupart des sciences de la nature relèvent d'une échelle qui n'est pas celle de l'homme car, comme le remarque le généticien Richard C. Lewontin, « la quasi-totalité du corpus de la science moderne consiste à expliquer des phénomènes qui sont hors d'atteinte de l'expérience directe », soit parce qu'ils sont trop petits (tout ce qui relève des particules jusqu'à la molécule), trop grands (le cosmos), imperceptibles (une bonne partie des ondes) ou trop complexes (« cas de l'émer­gence d'un organisme à partir d'un œuf fécondé »). Le recours à l'imagination est alors essentiel, comme le prouvent les sché­mas qui représentent les atomes, les molécules, l'action des virus et de diverses molécules au sein des cellules, dans les manuels ou les articles de vulgarisation de physique, de chi­mie ou de biologie. Les physiciens qui s'occupent du monde des particules utilisent ce qu'ils appellent des « expériences de pensée » qui les aident à formuler des hypothèses pour leurs modèles sur un monde qui n'est pas accessible aux sens. Seu­les les prédictions faites à partir de ces modèles et que nos sens peuvent vérifier permettent de valider, ou d'infirmer, ce genre d'histoire — personne ne comprenant d'ailleurs pourquoi cer­taines d'entre elles conduisent à des prédictions très précises et toujours vérifiées, mais c'est là une autre question.

La situation est très différente dans le cas des sciences de la société, comme l'économie, où le théoricien traite d'un monde à son échelle, dont il a une connaissance directe. Il dispose, en outre, d'une source d'information précieuse et très particulière : l'introspection, l'observateur se confondant en quelque sorte avec celui qui est observé. L'expérience per­sonnelle — les relations marchandes occupant une place importante dans la vie de la plupart des gens — fournit à cha­cun une sorte de moyen direct pour tester la validité des théo­ries auxquelles il lui arrive d'être confronté. L'une des expli­cations aux réactions de rejet vis à vis des analyses des économistes tient au fait qu'elles s'accordent mal, ou pas du tout, avec notre vécu, à moins qu'elles ne heurtent carrément notre « bon sens ». Celui-ci est défini par André Lalande comme « la faculté de distinguer spontanément le vrai du faux ». On ne voit pas très bien ce qu'est exactement cette « faculté » (d'autres disent « capacité »), mais on sent qu'elle a un rapport avec la raison — Auguste Comte appelle le bon sens « raison commune » —, dont elle diffère cependant puisqu'elle comporte un élément « spontané », comme le note Lalande, ce qui suggère que le bon sens est une sorte de réflexe, fruit de l'expérience et de la culture. Nous constatons tous d'ailleurs qu'il joue un rôle important dans notre vie de tous les jours, où il combine raison et intuition, comme le font les scientifiques — sauf que ceux-ci cherchent à aller au-delà de leurs réactions « spontanées ».

Le bon sens joue, en fait, un rôle important dans la formulation par les écono­mistes des théories simples qui sont à l'origine de leur pra­tique, même si leur base empirique est relativement faible — si on la juge à l'aune des tests statistiques. Le bon sens joue (ou devrait jouer) aussi un rôle important en économie, en tant que garde-fou, contre la tendance de certains théoriciens à appliquer à outrance la méthode déductive dans des mon­des de plus en plus étranges. Il existe en effet, depuis toujours, une tradition en économie qui consiste à raconter des histoi­res destinées à attirer l'attention sur un point particulier de la théorie. Cela va des exemples empruntés à de soi-disant « sociétés primitives » — comme l'échange de cerfs contre des castors donné par Adam Smith au début de sa Richesse des nations — aux innombrables variantes de l'histoire de Robinson Crusoé, en passant par les modèles dits « des îles » ou « à générations imbriquées »[1], qui sont présentés, après mise sous forme mathématique, comme pouvant fournir des prédictions testables avec les données dont on peut disposer du monde qui nous entoure, ce qui est un comble —justifié par le « comme si »[2]. Déjà de son temps, Marx s'était moqué de ceux qui utilisent pour illustrer leurs théories ce qu'il appelait des « robinsonnades ». Il serait sans doute médusé en voyant la place exorbitante prise aujourd'hui par ces histoires dans les écrits et les publications académiques en économie.

De tels dérapages, qui sont propres aux économistes, ne sont possibles que parce que ni les obser­vations, ni l'expérience ne permettent de trancher entre des théories alternatives. La tentation est alors grande d'en rester aux histoires, qui permettent des développements sans fin, sans quitter son bureau... Cet état de fait peut aussi être conforté par le comportement des économistes qui sont à la recherche de preuves irréfutables qui viendraient conforter leurs croyan­ces a priori — et qui sont prêts à tout pour cela.

L'imagination et les croyances du théoricien jouent un rôle essentiel dans l'élaboration de toute science. À l'origine des croyances d'une personne, y compris celles qui se prévalent d'une démarche scientifique, il y a évidemment son expé­rience, mais aussi l'éducation qu'elle a reçue et le milieu dans lequel elle a vécu, avec ses croyances diffuses. L'idéologie de quelqu'un désigne celles de ses croyances qui résultent de son système de valeurs — de ce qu'il pense être bon ou mauvais pour lui ou pour la société —, croyances auxquelles il lui est particulièrement difficile de renoncer, parce qu'elles sont un élément important dans ses choix de vie.

Plus l'on s'approche de l'homme, et de la vie en société, plus l'idéologie joue un rôle important dans la for­mulation des théories — et plus les idées erronées auxquelles elle donne lieu sont difficiles à extirper, l'expérience ou l'observation ne permettant pas de trancher. Rappelons-nous de la croyance profondément ancrée tout au long du XIXe siè­cle et dans la première moitié du XXe siècle, selon laquelle il existe une hiérarchie « naturelle » entre les races — celui qui formule la théorie appartenant évidemment à la race qui se trouve au sommet de l'échelle. Dans son ouvrage La mal-mesure de l'homme — ouvrage que toute personne réfléchissant sur les sciences de l'homme devrait lire , Stephen Jay Gould décrit les efforts faits par d'éminents savants pour tenter de démon­trer l'existence de cette hiérarchie entre les races (mais aussi entre les hommes et les femmes), à partir de critères « objectifs » comme le volume ou la forme du cerveau — à moins que ce ne soit la forme du faciès ou des oreilles. Il constate toutefois que la plupart d'entre eux ont finalement accepté de s'incliner, en admettant qu'ils s'étaient trompés, certains le reconnaissant publiquement, les autres le faisant implicitement, en n'en par­lant plus. L'accumulation des faits et la raison l'ont emporté sur leurs préjugés, pourtant profondément ancrés.

La situation est passablement différente dans les sciences de la société, où ni l'expérimentation, ni l'observation ne per­mettent, en général, de trancher entre des théories alternati­ves. Les croyances a priori portent en outre, dans ce cas, sur ce que peut être une bonne société, pour soi ou pour les autres, donc sur quelque chose pour lequel on se sent tous plus ou moins concernés — l'économiste souvent plus que les autres, d'ailleurs. Comme il est tellement dur de renoncer à ce type de croyances, diverses positions de repli sont adoptées quand les faits ne vont pas dans le sens attendu; elles vont de l'atti­tude consistant à faire « comme si » il n'en était rien, au recours à des variables auxiliaires ou à des facteurs cachés qui permet­tent de sauver la théorie par des explications a posteriori de sa non-concordance — même approximative — avec les faits. L'économie présente toutefois une particularité par rapport aux autres sciences de la société : l'idéologie peut conduire à des théories délirantes, qui n'en ont pas moins pignon sur rue, puisqu'elles sont le fait d'économistes de renom, « nobélisés » par la profession ; elles sont aussi à la base de la grande majorité des manuels universitaires et des publications académiques.

L'absence de lois empiriques et l'impossibilité de faire des expériences font que, en économie, ces conditions ne peuvent être toutes remplies. Il n'empêche que les relations écono­miques existent et que le désir de les comprendre, et éven­tuellement de s'en servir, pousse à les étudier et à élargir le domaine des connaissances en ce qui les concerne — même si l'on sait que ce domaine sera toujours restreint. Ce chapitre a rappelé quelques principes de base de la démarche scientifique tout en mettant l'accent sur les problèmes particuliers qui se posent dans le cas de l'économie, notamment la nécessité de recourir à des notions comme les états de la société, les classes sociales ou le bon sens, qui sont à la fois floues et nécessaires à la compréhension des phénomènes économiques.

Science et « flou » sont évidemment peu compatibles, mais en économie on est bien obligé de faire avec, faute de mieux.

 

[1]Les îles symbolisent des individus qui ont des informations différentes, cha­cun essayant de deviner celles des autres, à travers les prix qui résultent de leurs actions. Les générations imbriquées sont formées de «jeunes » qui font des échan­ges avec des « vieux » — les jeunes de la génération précédente — en ayant en vue la situation quand ils deviendront vieux à leur tour, et que de nouveaux jeunes apparaîtront, et ainsi de suite.

[2] Dans le monde qui n'est pas accessible à nos sens, les hypothèses pren­nent souvent la forme du « comme si ». L'astrophysicien fait « comme si » l'univers était constitué en grande partie de matière noire (invisible), le géologue « comme si » le noyau de la Terre était formé de fer en fusion, le physicien « comme si » la lumière était formée de particules, etc. Les prédictions qui découlent de ces hypothèses permettent de les infirmer ou de ne pas les rejeter. Certains économistes prétendent que le «comme si «peut s'appliquer de la même façon dans leur discipline: les hypothèses peuvent être choisies arbitrairement, car seule compte la confrontation aux faits des prédictions déduites à partir d'elles. Ils justi­fient ainsi les modèles dont les hypothèses vont manifestement à l'encontre de ce que chacun peut observer dans sa vie quotidienne -y com­pris eux-mêmes, comme ils l'admettent - en invoquant ce qui est fait dans les sciences de la nature. Ce qui est absurde, aucun physicien ou biologiste n'ayant jamais envisagé de faire une hypothèse qui va mani­festement à l'encontre de ce qu'il observe, ni pensé que des prédictions qui utilisent cette hypothèse puissent être confirmées par les faits.

 

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix économiques ? (CHEN S2 3/7)

Où était la science économique quand on a eu besoin d'elle ? Quand la crise a éclaté, durant l'été 2007, avant d'enfler pour revêtir des dimensions catastrophiques à l'automne 2008, on s'est tourné vers les économistes pour leur demander : que faire, maintenant ? La réponse a été un silence assourdissant. Comment cela était-il possible alors qu'il existe appa­remment une « science » économique que l'on enseigne dans les universités ? Parce que cette « science » économique s'était occu­pée jusque-là de tout autre chose que des questions que l'on aurait aimé la voir résoudre en 2008.

Dans les jours qui suivirent la faillite de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, le système financier international s'effondra. Les sommes injectées pour enrayer l'hémorragie dépassèrent le « trillion » de dol­lars (les mille milliards de dollars). Le sauvetage réus­sit, mais, lorsque la fièvre retomba, le verdict ne faisait aucun doute : le système financier était dans un état critique et ne pourrait être sauvé sur le long terme qu'en étant réformé par une authentique refondation. Dix jours plus tard seulement, le 25 septembre, Nicolas Sarkozy prononça le discours de Toulon dans lequel il affirma solennellement que « la crise actuelle doit nous inciter à refonder le capitalisme sur une éthique de l'effort et du travail, à retrouver un équilibre entre la liberté et la règle, entre la responsabilité collective et la responsabi­lité individuelle ». Une vue unanime se faisait jour parmi les dirigeants des grandes nations du monde : seule une modification drastique du capitalisme pourrait encore assurer sa sur­vie.

Un banquier britannique connut alors sa minute de gloire quand il déclara que, quoi qu'on fasse, ce serait aux responsables de la catastrophe que l'on confierait le soin de rebâtir un système aux abois. On rit beaucoup, on crut à une boutade. Or, les faits lui don­nèrent raison. Ce fut l'hypothèse d'une sortie de crise par une tentative de reconstruction à l'identique qui fut adoptée en haut lieu. Les États-Unis montrèrent la voie. L'Europe suivit, arguant comme toujours qu'il n'y avait pas d'autre issue pour elle : comme elle l'avait fait depuis 1945, elle trouvait à se réfugier dans une situation qui l'infantilisait.

Au moment où la crise éclata, le rapport de forces était à ce point favorable au monde de la finance qu'il ne se trouva pas suffisamment affaibli pour cesser d'être en position de dicter ses conditions.

Mais le rapport de forces biaisé en faveur des milieux financiers n'explique pas à lui seul que la refondation du capitalisme attendue n'ait pas eu lieu ; il y avait aussi un vide : les autorités en place se tournèrent vers les économistes pour leur demander ce qu'il convenait de faire pratiquement, et la seule réponse fut un grand silence. Bien sûr, ceux qui posaient la question ne se tournèrent pas vers les quelques dissidents que l'on trouve ici ou là dans les interstices du système éducatif et institutionnel, et qui auraient pu en effet expliquer — au cas où l'on aurait songé à les consulter — ce qu'il fallait faire hic et nunc, mais vers les économistes ayant pignon sur rue, déjà présents au sein des instances décisionnaires. Or ceux-là n'avaient rien à répondre parce qu'ils ne savaient pas, et la raison pour laquelle ils ne savaient pas est que la science économique s'était occupée depuis 1870 de tout autre chose que ce qu'il aurait été important et utile de savoir à l'automne 2008.

Le responsable en était Karl Marx. Voilà qui requiert bien entendu quelques explications. Dans Le Capitalisme à l'agonie, je parle de Karl Marx en l'appelant « celui dont on a effacé le nom ». Bien sûr, on sait encore qui il est, mais je parle là essentiellement de lui dans le cadre de la « science » économique, et il est vrai qu'on y a effacé son nom pour une raison bien simple : parce qu'il avait eu le mauvais goût de compléter sa réflexion écono­mique par un projet révolutionnaire.

Karl Marx fut bien l'un des penseurs, et parmi les plus formidables, de l'authentique science économique qui exista jusqu'au milieu du XIXe siècle sous le nom d'« économie politique ». Après Adam Smith et David Ricardo, il en est le troisième grand nom.

Marx avait commis deux impairs lourds de conséquences : d'une part il avait affirmé que le capitalisme était mortel ; d'autre part il s'était placé à la tête d'un projet révolutionnaire visant à le renverser. Aussi fit-on barrage du côté des milieux financiers et on facilita la vie à quelques volontaires, les grands penseurs du début de la pensée économique, « marginaliste », devenue aujourd'hui la norme : les Stanley levons en Grande-Bretagne, Cari Menger en Autriche, Léon Walras en France et en Suisse, prêts à démontrer que le capitalisme était invincible, et disposés à bâtir une « science » économique fondée sur ce postulat. On mit aussi les moyens financiers dont disposait le milieu des affaires au service de l'instauration de systèmes politiques qui garantiraient, en mobilisant les moyens nécessaires, cette immortalité du capitalisme.

Les marginalistes rétréciront le champ de l’économie politique pour en faire une « science » économique où tout ce qui posait jusque-là problème et requérait une explication à la hauteur du caractère fondamental de la question posée en serait exclu. Ainsi la répartition du patrimoine et la redistribution de la richesse nouvellement créée seraient considérées comme de simples données, puisque découlant de la propriété privée décré­tée, elle, « fait naturel » ; de son côté, la « lutte des classes » ne serait rien d'autre qu'une expression de res­sentiment de la part de ceux qui se révéleraient incapables de comprendre le phénomène, lui aussi « naturel », de la division sociale du travail. Le cadre général serait celui où les marginalistes auraient entièrement extrait l'éco­nomique du culturel : pour eux, tout, dans le capita­lisme, est non seulement naturel, mais est le point culminant d'une évolution naturelle, et ne requiert donc, du coup, aucune explication — le comportement de ceux qui ne parviennent pas à comprendre cela sera caracté­risé, lui, comme « irrationnel ».

Ayant érigé le préjugé bourgeois en sens commun, les marginalistes mettront entre parenthèses la question de la disparition éventuelle du capitalisme et feront en sorte qu'il vive, trouvant, sans surprise, des encourage­ments à leur entreprise dans les milieux bancaires et financiers. La « science » économique produite à partir de là fera office de discours justificatif à l'usage des financiers, accessoirement quand ils s'adressent au grand public, mais plus fondamentalement dans leurs rapports avec les politiques.

Ce qui aura été bâti au cours de plus d'un siècle et demi de « science » économique n'a pas grand-chose à voir avec une science à proprement parler et — sous cou­vert de mimer cette branche de la physique, née au XVIIe siècle, qu'on appelle la mécanique, dont l'astrono­mie est le principal champ d'application — a constitué en réalité un système de croyance fermé, bien plus proche d'une religion que d'une science, en raison de son caractère dogmatique.

La « science » économique produite de 1870 à nos jours interdit l'éventualité de sa réfutation. Il ne s'agit pas, chez elle, de théories dont la vérification relève de la méthode expérimentale, mais d'un dogme dont les propositions ne disparaîtront qu'avec elle. L'anthropo­logue Edward E. Evans-Pritchard avait mis en évidence la présence de la même imperméabilité à la réfutation par les faits dans la sorcellerie des Zandés du Congo.

J'avais terminé de rédiger en octobre 2005 le livre qui serait publié en janvier 2007 par les Éditions La Découverte sous le titre Vers la crise du capitalisme américain ? — puis, une fois le premier tirage épuisé, réédité en 2009 par les Éditions du Croquant sous le titre que je lui avais originellement donné : La Crise du capitalisme américain. Dans cet ouvrage, j'annonçais la crise à venir et j'en décrivais les rouages. Lorsque celle-ci s'est amorcée en février 2007, pour atteindre son point culminant avec l'effondrement du secteur finan­cier consécutif à la faillite de Lehman Brothers, j'ai pu illustrer le mécanisme que j'avais décrit initialement à l'aide d'exemples que m'offrait le déroulement de ces événements dramatiques, et ce dans deux livres[1]. L'ensemble de ces trois livres offrait de manière séquentielle une explication de la crise en cours ; le premier l'avait fait de manière anticipée.

Depuis lors, d'autres analyses ont été produites par d'autres auteurs. Les facteurs explicatifs y sont essentiellement de deux ordres : la méchanceté de quelques-uns et la cupidité de quelques autres — parfois les mêmes ; la méchanceté d'une « oligarchie » qui vise à dominer le monde, ou qui le domine déjà de fait, et la cupidité d'un certain nombre d'acteurs qui provoquèrent la crise par la fraude pratiquée à grande échelle.

J'ai travaillé de nombreuses années aux États-Unis au sein du petit secteur du monde financier où s'est véritablement créée la crise des subprimes, et si j'y ai vu à l'œuvre la méchanceté et la cupidité, je puis affirmer, ayant véritablement été au cœur de l'action, qu'elles n'y ont pas joué le rôle déterminant que certains leur attribuent aujourd'hui.

Le rôle déterminant a été joué essentiellement par l'erreur et l'ignorance portant sur les domaines complexes de la finance et de l'économie, dont le comportement a été imparfaitement, voire faussement modélisé.

La chose n'a pas été perçue sur le moment. Deux raisons à cela. La première est que finance et économie fonc­tionnent parfois l'une et l'autre de manière satisfai­sante sur de très longues périodes : l'imperfection des modèles n'apparaît pas alors en surface, ou, si elle le fait, l'absence d'enjeux véritables (entendez : l'absence de risques significatifs de pertes) fait que les anomalies qui apparaissent sont ignorées. La deuxième raison est qu'un savoir générateur de modèles, la « science » éco­nomique, non seulement existait, mais avait obtenu un statut privilégié, étant même assimilée — en raison de son recours systématique et extensif aux mathématiques — aux sciences les plus respectées, la création en 1968 d'un «prix de la Banque de Suède à la mémoire d'Alfred Nobel » (attribué pour la première fois l'année suivante), rapidement assimilé à un « prix Nobel » de facture classique, étant venue ajouter son poids à la res­pectabilité déjà acquise. La mauvaise qualité de ce savoir n'apparaîtrait en pleine lumière que lorsque la crise battrait déjà son plein. Après un moment d'incerti­tude, l'absence de substitut et l'esprit de corps de la pro­fession devait néanmoins remettre en selle la « science » économique en dépit de ses faiblesses désormais mani­festes.

Si l'on jette un regard en arrière, qu'aperçoit-on comme phénomènes parmi les plus flagrants de ce point de vue ? Tout d'abord, le déni de l'existence de « bulles financières » dans l'histoire économique par Alan Greenspan, président de la Fédéral Reserve, la banque centrale américaine, pendant près de vingt ans (1987-2006), inexistence prétendument «prouvée» scientifiquement par l'un des principaux chercheurs de son équipe à la Fed.

On observe ensuite une mécompréhension de la logique qui sous-tend le principe de l'assurance, laquelle a conduit à penser que la « titrisation » de cré­dits individuels accordés à des ménages pour leur per­mettre de s'acheter une voiture, une maison, etc., autrement dit l'agrégation, la « consolidation » de ces crédits sous la forme d'un instrument de dette unique semblable à une obligation d'État, pourrait jouer un rôle assurantiel. Il n'en était rien, car, d'une part, les « assureurs » improvisés ne disposaient pas du volant financier qui leur aurait permis de jouer le rôle d'assu­reur sans risque immédiat d'insolvabilité ; d'autre part, les « sinistres » dans le domaine de l'immobilier rési­dentiel ne présentent pas les qualités qui auraient per­mis à une logique assurantielle de jouer : ils ne sont ni rares ni aléatoires, car ils sont liés à des conjonctures économiques particulières ; ils sont soit absents lorsque le contexte économique est favorable, soit présents en nombre considérable lorsque le contexte économique est défavorable : quand le chômage augmente, le défaut de paiement des emprunteurs de crédits hypo­thécaires augmente dans la même proportion.

On constate troisièmement une mécompréhension du phénomène de la spéculation et de ses méfaits quand l'opinion communément admise est qu'elle joue un rôle bénéfique tant qu'elle n'est pas « excessive », parce qu'elle serait censée offrir aux marchés de la « liquidité. Or il se trouve que la liquidité que procurent les spéculateurs sur les marchés où ils interviennent ne bénéficie qu'à d'autres spéculateurs, et cela, bien entendu, uniquement à des niveaux de prix spéculatifs, c'est-à-dire en réalité à des niveaux de prix très éloignés de ceux que déterminerait le simple rapport de forces entre acheteurs et vendeurs, rapport dont les volumes de l'offre et de la demande en présence constituent l'un des facteurs sous-jacents sans être cependant le seul.

On observe en quatrième lieu une mécompréhen­sion du fonctionnement de la monnaie, qui a conduit les économistes à additionner la richesse manquante, dont témoignent les reconnaissances de dette, à la richesse réelle, bourde — dont la responsabilité conceptuelle revient à Joseph Schumpeter — qui a conduit à imaginer que la richesse croissait alors qu'elle baissait au contraire, et à ignorer les risques croissants associés à un système économique sous-tendu sans cesse davantage par le crédit.

On constate en cinquième lieu une mécompréhension de ce qu'est le capitalisme, lequel nous est en général présenté comme un système économique triomphant qui nous aurait permis de conquérir le monde, alors qu'il s'agit plus banalement et plus tristement d'un défaut que présentent certains systèmes économiques, dont le nôtre depuis deux cents ans : à savoir que les ressources qu'il faudrait mobiliser dans la production et la consom­mation ne se trouvent en général pas là où il serait utile qu'elles soient.

On observe enfin en sixième lieu une mécompréhen­sion des mécanismes de la formation des prix qui a conduit en 2011 à la quasi-désintégration de la zone euro par le biais de l'utilisation des CDS, les fameux credit-default swaps.

Méchanceté sans doute, cupidité sans aucun doute, mais surtout, dans la responsabilité de la crise : ignorance, ignorance, ignorance !

 

[1] : L'Implosion : la finance contre l'économie. Ce que révèle et annonce la crise des subprimes (Fayard, 2008) et La Crise. Des subprimes au séisme financier planétaire (Fayard, 2008).

La représentation de la manière dont la monnaie fonctionne, véhiculée par la science économique, n'est pas indifférente, puisque c'est sa fausseté qui non seule­ment a conduit à la crise actuelle, mais empêche désor­mais qu'on en sorte.

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix économiques ? (CHEN S2 3/7)

Où se situe la faute ? Dans la mise entre parenthèses de la dimension « temps » qui génère la confusion, devenue  commune,  entre  la richesse  présente  que constitue l'argent et la promesse d'une richesse future qu'est une reconnaissance de dette. Or le temps, c'est le devenir, et le devenir permet que bien des choses se retrouvent différentes à l'arrivée de ce qu'elles étaient au commencement. Jusqu'au jour où elle se transfor­mera comme promis en argent, une reconnaissance de dette n'est que la trace d'une richesse qui manque, et qui manquera une fois pour toutes si la somme emprun­tée n'est pas remboursée, autrement dit si l'emprunteur vient à faire défaut.

Comment cette confusion a-t-elle pu naître ? À partir de la volonté de considérer comme monnaie potentielle tout ce qui a un prix, tout ce qui peut être envisagé comme une marchandise qui se vend et s'achète. Du fait qu'une reconnaissance de dette a un prix et que la marchandise qu'elle représente c'est de l'argent, on a pris l'habitude paresseuse de la considé­rer comme une monnaie, ou, en tout cas, comme de la quasi-monnaie. Le prix d'une reconnaissance de dette exprime la valeur actualisée de ses flux à venir (rem­boursement du principal et versements des intérêts), mais est grevé d'un montant proportionnel au risque perçu de non-remboursement ou de non-perception des intérêts.

La confusion étant complète, lorsqu'on veut évaluer aujourd'hui la « richesse » on additionne allègrement à l'argent disponible le montant des reconnaissances de dette en circulation au sein de « masses » ou « agré­gats » monétaires qui gonflent et se dégonflent alors de la manière observée en raison de comptes multiples de l'argent comme étant soit bien là, soit promis tel ou tel jour. Quand, en période de crise, les emprunteurs font défaut, quand seul l'argent sonnant et trébuchant existe encore et que les promesses sans lendemain sont parties en fumée, on s'interroge : « Où a donc bien pu passer l'argent ? » Question inepte, puisque l'argent, lui, est toujours là : c'est seulement l'illusion qui résultait de son décompte multiple qui s'est dissipée.

Ressuscitant une suggestion faite sans grand succès au XIXe siècle par Henry Thornton, c'est Joseph Schumpeter qui a intro­duit au siècle suivant cette équation entre marchan­dise et monnaie. Mais à partir du moment où l'on considère une marchandise comme étant une monnaie, on est obligé de considérer son incapacité à jouer ce rôle, lorsqu'on la constate, comme une faiblesse. Ce défaut, les économistes l'ont appelé « illiquidité » ou « manque de liquidité ». Si une marchandise ne par­vient pas à se faire passer pour une monnaie, on a donc affaire à un « problème de liquidité », et on ten­tera de la rendre à nouveau « liquide », c'est-à-dire qu'on mobilisera tous les moyens dont on dispose pour tenter de la rendre à nouveau désirable à son prix affiché.

Or, la raison pour laquelle une marchandise cesse d'être achetée, c'est que le prix qu'on en exige est jugé excessif par les acheteurs potentiels présents sur le mar­ché. Il en va de même pour une reconnaissance de dette, et sa prétendue illiquidité signifie simplement que son prix est trop haut. Le prix réclamé pour une reconnais­sance de dette étant la valeur actualisée de ses flux à venir tels que ceux-ci ont été définis contractuellement, toute perception par le marché des capitaux que son prix est excessif signifie automatiquement qu'un doute est apparu soit quant au versement futur des intérêts, soit quant au remboursement du principal à maturité, soit encore quant aux deux.

La conclusion coule de source : il n'y a pas illiquidité pour une reconnaissance de dette sans que plane parallèlement un soupçon d'insolvabilité sur l'emprunteur.

L'absence de mesures appropriées en réponse à la crise, depuis sa forme initiale comme crise des sub­primes jusqu'à ses épisodes récents comme crise de la dette souveraine, a toujours résulté du fait que l'on a traité une crise de la solvabilité comme s'il s'agissait d'une question de liquidité, ce qui revenait à dire que si des sommes supplémentaires étaient déversées en quan­tité suffisante sur les marchés, les choses finiraient par s'arranger.

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix économiques ? (CHEN S2 3/7)

Voici un livre capital, best-seller aux États-Unis - près de 100 000 exemplaires vendus - écrit par l'un des intellectuels les plus influents selon le New York Times et initiateur d'Occupy Wall Street à New York.

Un livre qui, remettant en perspective l'histoire de la dette depuis 5 000 ans, renverse magistralement les théories admises. Il démontre que le système de crédit, apparu dès les premières sociétés agraires, précède de loin l'invention des pièces de monnaie. Quant au troc, il n'a été qu'un pis-aller et ne s'est réellement développé que dans des situations particulières ou de crise. La dette a donc toujours structuré nos économies, nos rapports sociaux et jusqu'à nos représentations du monde.

David Graeber montre que le vocabulaire des écrits juridiques et religieux de l'Antiquité (des mots comme « culpabilité », « pardon » ou « rédemption ») est issu en grande partie des affrontements antiques sur la dette. Or il fonde jusqu'à nos conceptions les plus fondamentales du bien et du mal, jusqu'à l'idée que nous nous faisons de la liberté. Sans en avoir conscience, nous livrons toujours ces combats...

Selon l'auteur, l'endettement est une construction sociale fondatrice du pouvoir. Si autrefois les débiteurs insolvables ont nourri l'esclavage, aujourd'hui les emprunteurs pauvres — qu'il s'agisse de particuliers des pays riches ou d'États du tiers-monde — sont enchaînés aux systèmes de crédit. « L'histoire montre, explique Graeber, que le meilleur moyen de justifier des relations fondées sur la violence, de les faire passer pour morales, est de les recadrer en termes de dettes — cela crée aussitôt l'illusion que c'est la victime qui commet un méfait. » Trop d'économistes actuels perpétuent cette vieille illusion d'optique, selon laquelle l'opprobre est forcément à jeter sur les débiteurs, jamais sur les créanciers.

Ils oublient aussi une leçon déjà connue de la civilisation mésopotamienne : si l'on veut éviter l'explosion sociale, il faut savoir « effacer les tablettes »... Un essai essentiel et foisonnant qui nous permet de mieux comprendre l'histoire du monde, la crise du crédit en cours et l'avenir de notre économie.

La façon dont la violence, ou la menace de la violence, transforme les rapports humains en mathématiques apparaîtra de multiples fois au fil de ce livre. C'est la source ultime de la confusion morale qui environne, semble-t-il, tout ce qui touche à la question de la dette. Les dilemmes qui en résultent se révèlent aussi vieux que la civilisation elle-même. Nous pouvons voir ce processus à l'œuvre dans les plus anciennes inscriptions de la Mésopotamie antique. Il trouve sa première expression philosophique dans les Vedas, réapparaît sous d'innombrables formes tout au long de l'histoire enregistrée, et sous-tend toujours aujourd'hui l'essence même de nos institutions — l'État et le marché, nos conceptions les plus fondamentales de la nature de la liberté, de la morale, du lien social —, car toutes ont été façonnées par une histoire faite de guerres, de conquêtes et d'esclavage, sur des modes que nous ne sommes même plus capables de voir parce que nous ne pouvons plus imaginer les choses autrement.

De toute évidence, nous vivons un moment où il est particulièrement important de réexaminer l'histoire de la dette.

Septembre 2008 a donné le coup d'envoi d'une crise financière qui a presque paralysé l'économie sur toute la planète. À bien des égards, l'économie mondiale s'est effectivement arrêtée : les bateaux ont cessé de sillonner les océans et on en a mis des milliers en cale sèche. Les échafaudages ont été démantelés parce qu'on ne bâtissait plus. Les banques ont pour l'essentiel arrêté de prêter. Tout cela a provoqué la colère et la stupéfaction de la population, mais aussi le début d'un vrai débat public sur la nature de la dette, de l'argent, des institutions financières, qui en étaient arrivées à tenir entre leurs mains le destin des nations.

Ce ne fut qu'un moment. Ce débat n'a finalement jamais eu lieu.

On voit bien pourquoi les gens étaient prêts à l'engager : l'histoire que l'on racontait à tout le monde depuis une dizaine d'années s'était révélée un mensonge colossal. Il est vraiment impossible de le dire plus gentiment. Cela faisait des années que nous entendions tous parler d'une nuée d'innovations financières ultra-sophistiquées — dérivés de crédit et de matières premières, dérivés des hypothèques garanties par nantissement, titres hybrides, swaps de taux d'intérêt, etc. Ces nouveaux marchés des dérivés étaient d'un raffinement si incroyable que, à en croire une rumeur persistante, une banque d'affaires de premier plan avait dû recruter des astrophysiciens pour gérer ses programmes de transactions, si complexes que même les financiers n'arrivaient pas à en comprendre un traître mot. Le message était transparent : laissez ces questions aux professionnels. Cela vous dépasse. Peut-être n'aimez-vous guère les financiers (peu de gens semblent enclins à soutenir qu'ils méritent beaucoup de sympathie), mais ils sont par définition compétents — si extraordinairement compétents, en fait, qu'une surveillance démocratique des marchés financiers est tout bonnement inconcevable. (Même de très nombreux universitaires s'y sont laissé prendre. Je me souviens d'avoir assisté en 2006 et 2007 à des colloques où des théoriciens au goût du jour ont soutenu dans leurs contributions que ces nouvelles formes de titrisation, liées aux nouvelles technologies de l'information, annonçaient une transformation imminente de la nature même du temps, du possible — voire de la réalité. Je me suis dit : « Pauvres naïfs ! » Et c'était bien le cas.)

Puis, quand la poussière provoquée par l'écroulement est retombée, il s'est révélé que nombre de ces dispositifs, voire la plupart, n'étaient rien d'autre que des arnaques très élaborées.

Il s'agissait, par exemple, de vendre à des familles pauvres des contrats de prêt rédigés de façon à rendre inévitable le défaut de paiement final ; de prendre des paris sur le temps qu'il faudrait à ces emprunteurs pour déclarer forfait ; d'emballer dans un même paquet le prêt et le pari et de les vendre à des investisseurs institutionnels (qui représentaient, peut-être, l'épargne retraite de ces emprunteurs pauvres), en prétendant qu'ils seraient d'un bon rapport quoi qu'il arrive ; de laisser ensuite lesdits investisseurs mettre en circulation ces paquets comme s'il s'agissait d'une monnaie ; et de se décharger de la responsabilité de payer les paris sur une compagnie d'assurances géante qui, si elle coulait à pic sous le poids de la dette ainsi contractée (ce qui allait forcément arriver), serait renflouée par le contribuable (comme ces conglomérats l'ont toujours été).

Autrement dit, tout cela ressemble beaucoup à une version exceptionnellement compliquée de ce que faisaient les banques quand elles prêtaient de l'argent aux dictateurs en Bolivie ou au Gabon à la fin des années 1970 : accorder des prêts complètement irresponsables en sachant pertinemment que, quand cela se saurait, politiques et hauts fonctionnaires monteraient au créneau pour que ces banques soient malgré tout remboursées, quel que soit le nombre de vies humaines qu'il faudrait dévaster et détruire pour cela.

Mais il y avait une différence : cette fois, les banquiers l'avaient fait à une échelle inconcevable. Le montant total des dettes qu'ils avaient accumulées était supérieur aux produits intérieurs bruts de tous les pays du monde réunis — c'est ce qui a provoqué la descente en vrille de l'économie mondiale et failli détruire le système lui-même.

L'histoire apporte des éclairages fascinants sur ce qui nous attend peut-être. Par exemple : dans le passé, les ères de monnaie virtuelle ont presque invariablement coïncidé avec la création d'institutions chargées de prévenir le dérapage total — d'empêcher les prêteurs de s'allier avec les hauts fonctionnaires et les politiques pour mettre tout le monde sous pression, comme ils semblent le faire aujourd'hui. Elles s'accompagnaient d'autres institutions conçues pour protéger les débiteurs. Quant à la nouvelle ère de monnaie de crédit où nous nous trouvons, il semble que nous y soyons entrés à reculons. Elle a commencé par la création d'institutions mondiales comme le FMI, qui visent à protéger, non les débiteurs, mais les créanciers. En même temps, à l'échelle historique où nous nous situons ici, une décennie ou deux ne comptent pas. Nous avons une très faible idée de ce qui va suivre.

Ce livre est donc une histoire de la dette, mais il se sert aussi de cette histoire pour poser des questions fondamentales sur ce que sont ou pourraient être les humains et la société humaine — ce que nous nous devons vraiment les uns aux autres, et quel sens a le fait même de se poser cette question.

Par conséquent, il commence par tenter de déboulonner une série de mythes — le mythe du troc, étudié au chapitre 1, mais aussi des mythes rivaux sur une dette primordiale à l'égard des dieux ou de l'État — qui, d'une façon ou d'une autre, constituent le socle de nos postulats « de bon sens » sur la nature de l'économie et de la société.

Dans cette opinion admise, l'État et le marché dominent tout, et font figure de principes diamétralement opposés. La réalité historique révèle, néanmoins, qu'ils sont nés ensemble et ont toujours été entremêlés.

Ces diverses idées fausses, nous le verrons, n'ont qu'un seul point commun : elles sont enclines à réduire tout rapport humain à un échange, comme si nos liens avec la société, voire avec le cosmos, étaient imaginables sur le même mode qu'une transaction commerciale.

Cette démystification amène à poser une autre question : si ce n'est pas un échange, qu'est-ce que c'est ? Au chapitre 5, je commence à y répondre : je m'appuie sur les fruits de l'anthropologie pour esquisser une vision des bases morales de la vie économique. Je reviens ensuite à la question de l'origine de la monnaie pour montrer que l'apparition du principe même de l'échange résulte en grande partie de la violence — que les origines réelles de la monnaie sont à chercher dans le crime et le dédommagement, la guerre et l'esclavage, l'honneur, la dette et le rachat.

La voie étant ainsi ouverte, commence alors, au chapitre 8, l'histoire réelle de la dette et du crédit dans les cinq mille dernières années, avec ses grandes alternances entre des époques de monnaie virtuelle et d'autres de monnaie physique. Nombre des découvertes faites ici sont tout à tait inattendues — la source des idées modernes sur les droits et libertés, qui n'est autre que le droit antique de l'esclavage, l'origine du capital d'investissement dans le bouddhisme de la Chine médiévale, ou encore la provenance de bien des raisonnements les plus célèbres d'Adam Smith, empruntés, semble-t-il, aux œuvres de théoriciens du marché libre de la Perse médiévale (ce qui, soit dit en passant, n'est pas sans intérêt pour comprendre l'attrait actuel de l'islam politique). Tout cela crée les conditions d'un regard neuf sur les cinq derniers siècles, dominés par les empires capitalistes, et d'un début de réflexion sur ce qui pourrait vraiment se jouer aujourd'hui.

Depuis très longtemps, le consensus intellectuel affirme que nous ne pouvons plus poser les grandes questions. Il est de plus en plus clair que nous n'avons pas le choix.

 

  • GT : Karl Polanyi. La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps. Éditions Gallimard. 1983 (1944).
  • CHM : Hannah Arendt. Condition de l’homme moderne. Agora/Pocket. Calmann-Lévy. 1961 (1958).
  • René Passet. Les grandes représentations du monde et de l’économie. À travers l’histoire. LLL Les Liens Qui Libèrent. 2010.
  • Emmanuel Todd. Où en sommes-nous ? Esquisse d’une histoire humaine. Éditions du Seuil. 2017.
  • RPHA : Thierry Ternisien d’Ouville. Réinventer la politique avec Hannah Arendt. Éditions Utopia.
  • PHA : Thierry Ternisien d’Ouville, Penser avec Hannah Arendt. Guide de voyage à travers une œuvre. Éditions Chronique Sociale. 2017.
  • Jacques Généreux. Introduction à l’économie. Points/Seuil. 1992 - 2001.
  • Bernard Maris. Antimanuel d’économie. Éditions Bréal. 2006.
  • Bernard Guerrien. L’illusion économique. Éditions omniscience. 2007
  • Paul Jorion. Misère de la pensée économique. Éditions Fayard. 2012.
  • David Graeber. Dette 5000 ans d’histoire. Babel. Les Liens qui Libèrent. 2013 (2011).

Publié dans Cours, Numérique

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