Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix scientifiques et techniques ? (CHEN S2 5/7)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Cours donné à l'Université du Temps Libre d'Orléans le 1er  février 2018

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix scientifiques et techniques ? (2/2)

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix scientifiques et techniques ? (CHEN S2 5/7)

La Technique, depuis le début de l’hominisation, et la Science, depuis les Temps modernes, mènent le monde.

Après avoir rendu visite, autour de ce thème, à Hannah Arendt, Isabelle Stengers et à trois auteurs du numéro de la Revue Esprit : Le Problème technique, je vous propose aujourd’hui de rencontrer Éric Sadin, Jacques Ellul, Günther Anders, Gilbert Simondon et Lewis Mumford.  En multipliant ainsi les visites j’espère vous offrir une ou plusieurs portes d’entrée, appropriées pour vous, à un thème beaucoup moins traité que celui de l’économie alors-même qu’il conditionne, depuis toujours et de plus en plus, nos existences.

  • Éric Sadin : écrivain et philosophe français contemporain, né en 1973, explore la nature des technologies numériques. Plusieurs de ses livres ont été, récemment, publiés aux éditions L’Échappée, dans la collection Pour en finir avec consacrée à l’analyse radicale « de la servitude volontaire, de l’aliénation quotidienne, de l’oppression et des inégalités ». Je vous propose le texte d’introduction de son livre de 2015 : La vie algorithmique, Critique de la raison numérique. Vous y verrez comment depuis 2008 nous évoluons du citoyen suivi et tracé numériquement, décrit par Wolfang Sofsky dans Le citoyen de verre[1], au citoyen connecté et guidé numériquement dans tous les instants de son quotidien.
  • Jacques Ellul (1912-1994) : professeur d'histoire du droit, sociologue et théologien protestant français. Surtout connu comme penseur de la technique et de l'aliénation au XXe siècle, il est l’auteur d’une soixantaine de livres  et de plusieurs centaines d’articles. Je vous propose deux courts aperçus sur le dernier livre de sa trilogie : Le bluff technologique (1988), Le Système technicien (1977), La Technique et l’enjeu du siècle (1954).
  • Günther Anders (1902-1992) : né Günther Stern, penseur, journaliste et essayiste allemand puis autrichien. Ancien élève de Husserl et Heidegger et premier époux de Hannah Arendt, il est connu pour être un critique de la technologie important et un auteur pionnier du mouvement antinucléaire. Le principal sujet de ses écrits fut la destruction de l'humanité. Je vous propose un texte extrait de son livre :  L’obsolescence de l’homme (1956).  
  • Gilbert Simondon (1924-1989). Compte tenu du décalage entre l’importance de l’œuvre de ce philosophe et enseignant français et sa notoriété en France je vous propose l’introduction et la conclusion d’une conférence donnée en 1971 sur L’invention dans les techniques ainsi qu’une notice biographique.
  • Lewis Mumford (1895-1990), historien américain, spécialisé dans l’histoire de la technologie et de la science, ainsi que dans l’histoire de l’urbanisme. Je vous propose deux extraits de son livre publié en 1956, Les transformations de l’homme. 1956, année de publication aussi de L’obsolescence de l’homme par Günther Anders.

À travers toutes ces visites, toutes ces lectures possibles, c’est à une retrouvaille entre Philosophie, Science et Histoire que nous assistons. Retrouvaille indispensable à l’élaboration de politiques à la hauteur des défis auxquels les humains et leur monde font face.

A suivre…

 

[1] Voir CHEN, saison 1, p. 16.

Vous dormez paisiblement au cœur de la nuit. Dans le froid de l'hiver, le système de chauffage autosuffisant de votre chambre se module en fonction des conditions climatiques extérieures et de votre présence, détectée par un capteur ad hoc. La température ambiante s'élève à 12 °C, c'est votre couette intelligente qui s'assure ici du relais de votre confort thermique. Votre machine à laver entame un cycle de lavage en mode silencieux, activée par le système régional de gestion automatisée des stocks d'énergie profitant d'une microréserve disponible qui vous sera facturée à un prix plancher puisque corrélé aux circonstances favorables. Vu la qualité générale de votre sommeil évaluée multicritères + la densité de vos activités à venir, votre assistant numérique décide de vous réveiller plus tôt qu'initialement envisagé, soit maintenant à 5 h 57. Aujourd'hui la modalité de réveil choisie correspond à la diffusion à volume feutré de la matinale de la station de radio qui aura décidé de couvrir le plus largement une nouvelle qui vous intéresse particulièrement : la chute brutale du cours du blé à la Bourse de Chicago. Cette information recouvre pour vous une portée anxiogène : l'atmosphère lumineuse s'ajuste à faible niveau [17 lux], associée à une ambiance chromatique orangée à l'influence rassérénante.

Vous vous dirigez vers les toilettes, urinez ; l'analyse comparative de vos fluides opérée sur les trente derniers jours ne signale aucune aggravation de vos taux de glycémie et d'albumine. Vous vous lavez le visage à grande eau froide, vous considérez dans votre miroir persuasif qui vous annonce d'une voix suave adaptée à l'heure matinale : «Altération infime de la peau : reprendre la consommation quotidienne de compléments alimentaires à l'huile de pépins de raisin + resvératrol à double vertu hydratante/antioxydante ». Vous validez la préconisation par un léger hochement de la tête : la commande du produit manquant s'opère via l'envoi d'une requête auprès de plateformes cosmétiques dédiées dont l'offre la mieux-disante est déjà sélectionnée pour un achat confirmé livrable sous quarante-huit heures. Vous vous pesez sur votre balance qui indique un poids de 744 grammes supérieur à votre normale saisonnière; différentiel consigné par votre agent multifonction qui encadrera plus sévèrement votre régime alimentaire de la journée, vous aidant à le limiter à un plafond de 2020 calories.

En gagnant votre cuisine, vous sentez qu'un thé Earl Grey a été préparé en concordance avec votre humeur, à la différence du café arabica servi la veille. La composition suggérée du petit déjeuner du jour s'affiche en lettres à diodes électroluminescentes incorporées à la surface de votre réfrigérateur : 2 BISCOTTES + MARGARINE + CONFITURE GROSEILLE + JUS DE GRENADE + 3 FIGUES SÉCHÉES. Un premier rayon de soleil apparaît : un bref réflexe de satisfaction est capté par le logiciel d'interprétation émotionnelle relié à la lentille vidéo amovible/ panoscopique de la pièce, information aussitôt transmise sur le serveur de votre psy traitant. Vous vous alimentez simultanément à la lecture de nouvelles qui défilent page après page sur votre tablette d'après vos préférences préenregistrées, l'historique évolutif de vos navigations et votre niveau d'attention mesuré via le senseur tactile.

Une annonce sonore vous avertit qu'il est temps de vous vêtir, vous rejoignez à grands pas votre dressing room. Plusieurs associations combinatoires visuelles jugées appropriées s'exposent sur votre mur-pixels : par formulation vocale vous stoppez l'une d'elles que vous suivez des pieds à la tête. Vous enfilez votre manteau cachemire, passez la porte d'entrée qui se referme à triple tour dès le seuil franchi par signalement photoélectrique de votre passage. Le dispositif a déjà prévenu l'ascenseur dans lequel vous pénétrez à l'instant vous conduisant de lui-même grâce à sa connaissance intégrée de vos habitudes à vitesse opti­male vers le rez-de-chaussée.

Au bas de l'immeuble, votre MagiCar connectée à votre agenda et à la puce GPS implantée dans l'une de vos molaires se range le long du trottoir. La porte arrière s'ouvre: vous pénétrez à l'intérieur, vous asseyez sur le tatami. La musique zen se met en marche, la voiture s'élance sur l'avenue, vous entamez votre séance de yoga. Durant le trajet, votre coach personnalisé analyse chacun de vos mouvements, vous conseille de vous allonger sur le dos et de vous adonner à l'exercice usuel de respiration. Le système embarqué entrevoit la formation soudaine d'une congestion du trafic sur un point de l'itinéraire projeté, décide de rallonger le parcours et d'emprunter la voie express vers le nord pour ensuite rejoindre l'ouest de la ville par une série de rues étroites mais fluides à cette heure. Parvenu au siège de votre compagnie, vous sortez du véhicule qui déjà repart vers une place de parking, affectée en temps réel en fonction des disponibilités repérées dans la zone environnante via les capteurs tagués sur les places de stationnement reliés au pro­tocole municipal de régulation des flux urbains.

Sur la façade-écran du building, vous apercevez les prévisions météo à deux semaines, les différents indices de pollution sur le secteur ainsi que le nombre et le sexe des personnes présentes à chacun des étages. Le système de reconnaissance faciale vous authentifie : actionne la porte de verre coulissante, notifie dans le même mouvement l'heure de votre arrivée sur le serveur de la direction des ressources humaines. Le senseur thermique inséré au dispositif établit la température de votre corps à 37,2 °C, mesure aussitôt communiquée à l'unité de suivi épidémiologique régionale, simultanément traitée par divers groupes pharmaceutiques en charge de la production de vaccins antigrippe.

Vous pénétrez dans votre espace de travail, situé dans la salle de veille des opérations, examinez sur l'écran principal le dia­gramme des transactions exécutées durant la nuit sur les mar­chés par vos robots traders, exposant un chiffre bénéficiaire qui vous rassure. Vous recevez une alerte émise par votre assistant numérique qui vous prévient de la tenue imminente d'une réunion de travail validée d'un commun accord avec les autres assistants de vos collègues suivant vos disponibilités mutuelles. L'objet de la rencontre porte sur la proportion d'affiliés suscep­tibles de quitter la compagnie pour rejoindre la concurrence au cours de la prochaine année civile. Vous apprenez qu'au vu des statistiques cumulées sur les trente-six derniers mois examinés par les algorithmes prédictifs, votre banque devrait subir une érosion de 7% tout en captant parallèlement 23% du marché potentiel, soit un gain substantiel à obtenir par un perfection­nement continu de la relation client associé à un ciblage hyper-individualisé des prospects virtuels.

Au sortir du brainstorming, vous remarquez sur votre bracelet greffé à votre peau que votre degré de réactivité aux différentes informations diffusées s'élève à 74%, confirmant une courbe régulièrement déclinante sur les trente derniers jours ; données immédiatement traitées par le service robotisé d'évaluation des performances du personnel situé au siège de la maison mère à Singapour. En cette fin d'après-midi, vous trouvez opportun d'aller prendre un verre dans ce bar récemment ouvert, qui vous aura été à juste titre suggéré au vu de la séparation récente avec votre compagne et de votre goût constaté pour le design biomorphique. En pénétrant dans le DreamBar, une voix s'adresse à vous par votre prénom, vous encourage à rejoindre le sofa B#17 situé dans la zone réservée aux couples. Vous découvrez qu'une jeune femme déjà assise à une table absorbe un mojito tout en consultant sa tablette ; vous vous saluez, commandez un gin-fizz. Très vite, vous comprenez que cette personne ne concorde pas dans les faits au palier d'adéquation initialement évalué. Vous terminez votre verre d'un trait, votre agent débite votre compte bancaire de la somme due, jugeant bienvenu de régler les deux consommations ; vous filez vers la sortie.

Dans la rue, vous longez une clinique dentaire qui vous informe via vos lunettes connectées qu'au titre de l'hypersen­sibilité évolutive de vos gencives ainsi que de la perte substan­tielle de la blancheur de l'émail de vos dents, il est pronostiqué qu'une intervention sera impérative entre les 22e et 26e mois à venir. Vous pensez qu'à la tombée de la nuit il est temps de rejoindre à pied votre domicile. Sur le chemin vous recevez un avertissement vous déconseillant de longer les abords du parc : huit agressions ont été commises au cours des soixante-douze dernières heures à l’encontre d'individus présentant un profil similaire au vôtre.

Arrivé chez vous, vous relevez que les courses du jour ont bien été livrées d'après l'état des stocks des différents produits transmis via leurs puces RFID intégrées, et que votre bain est prêt pour une température réglée en fonction de votre pression artérielle conjuguée à la mesure de votre niveau de stress. Votre assistant décide de conforter pour le cours de la soirée votre humeur maintenant relâchée : commande un repas indien aux vertus ayurvédiques qui sera livré sous vingt minutes. Vous dînez devant votre LTV qui a sélectionné un documentaire brésilien portant sur les méfaits de la culture intensive du soja transgé­nique en Amazonie, agrémenté de commentaires et autres liens personnalisés. Vous vous mettez au lit : le matelas intuitif détecte une tension lombaire, entreprend un massage approprié qui favorise peu à peu votre assoupissement. Le système de gestion automatisée de l'habitat reçoit l'information de votre endormis­sement, lance le procédé de purification nocturne de l'air, vous souhaite d'une voix tamisée ou subliminale: «Que cette nuit vous soit douce et vous apporte un repos salutaire. »

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix scientifiques et techniques ? (CHEN S2 5/7)

Ce livre s'appelle Le Bluff technologique. Ce titre fera réagir sévèrement la plupart des passants. S'il y a un domaine dans lequel aucun bluff n'est justement per­mis, c'est bien celui de la technique ! Les choses sont claires ici : on peut ou on ne peut pas. Quand on dit que l'on va marcher sur la Lune, effectivement on marche peu de temps après sur la Lune. Quand on dit que l'insertion d'un cœur artificiel est possible, on le fait et on constate que cela marche ! Où est le bluff ? Mais il s'agit ici seulement d'une erreur de lecture. Il me faut recommencer ma protestation au sujet de ce mot « technologie », que l'usage abusif implante dans nos cerveaux, en imitant servilement l'usage américain qui est sans fondement.

Le mot technologie, quel qu'en soit l'emploi moderne des médias, veut dire : discours sur la technique.

Faire une étude sur une technique, faire de la philosophie de la technique, ou une sociologie de la technique, donner un enseignement d'ordre technique, voilà la technologie (Le Robert dit effectivement « tech­nologie : étude des techniques »). Mais cela n'a rien à voir avec l’emploi d'une technique, parler de technolo­gies informatiques pour désigner les emplois des techniques informatiques ou de technologies spatiales pour désigner la fabrication et l'usage des fusées, stations orbitales, etc., c'est une imbécillité. Je sais que ma pro­testation est vaine en face de l'usage établi par une irré­flexion généralisée, une ignorance collective, mais je tiens à justifier mon titre ! Je ne dis pas : « Bluff tech­nicien. » Je ne cherche pas à démontrer que les tech­niques ne tiennent pas ce qu'elles promettent, ni que les techniciens sont des bluffeurs. Cela n'a rien à voir. Je dis : « Bluff technologique. » C'est-à-dire le bluff gigantesque, dans lequel nous sommes pris, d'un discours sur les techniques qui ne cesse de nous faire prendre des vessies pour des lanternes et, ce qui est plus grave, de modifier notre comportement envers les tech­niques. Bluff des hommes politiques, bluff des médias (tous), bluff des techniciens (quand, au lieu de travailler à leurs techniques, ils font des discours), bluff de la publicité, bluff des modèles économiques...

Cette découverte du bluff me conduisait dans d'étranges domaines. Le bluff consistait essentiellement à réordonner toute chose, de façon exemplaire et proclamée, en fonc­tion du progrès technique, qui dans sa prodigieuse diversi­fication offrait à l'homme dans toutes les directions des possibilités tellement variées qu'il ne pouvait songer à quoi que ce soit d'autre. Le discours tenu sur la technique était un discours non pas de justification des techniques (elles n'en ont plus besoin), mais de démonstration des prodi­gieuses puissance, diversité, réussite, de l'application vrai­ment universelle et de l'impeccabilité des techniques. Et quand je dis bluff, c'est que l'on charge maintenant les techniques de centaines de réussites et d'exploits (dont on ne pose jamais ni les coûts, ni l'utilité, ni les dangers) et que la technique nous est dorénavant présentée expressé­ment à la fois comme la seule solution à tous nos pro­blèmes collectifs (le chômage, la misère du tiers-monde, la crise, la pollution, la menace de guerre) ou individuels (la santé, la vie familiale, et même le sens de la vie), et à la fois comme la seule possibilité de progrès et de déve­loppement pour toutes les sociétés. Et il s'agit bien de bluff, parce que dans ce discours l'on multiplie par cent les possibilités effectives des techniques et que l'on voile radicalement les aspects négatifs. Mais ce bluff produit des effets déjà considérables. Ce bluff transforme par exemple la technique de raison dernière implicite et inavouée en situation de raison dernière explicite et avouée. Il amène en même temps l'homme à vivre dans un univers de diver­sion et d'illusion, qui se situait bien au-delà de ce qui était appelé la société du spectacle dans laquelle nous étions il y a encore dix ans. Et il produit enfin une sorte d'entraî­nement de l'homme dans cet univers, faisant cesser toutes ses anciennes réserves et ses anciennes craintes.[1]

Cet encerclement, ce débordement des hommes et de la société, repose sur des bases profondes (par exemple le changement de la rationalité) et la suppression du jugement moral, avec la création d'une nouvelle idéo­logie de la science. Mais il s'est effectué par la capta­tion de l'individu dans le discours permanent sociotechnique. Cette captation s'est effectuée en même temps par une action délibérée de ceux qui voulaient absolu­ment effectuer cet ajustement, et par un mouvement spontané des hommes. Dans le premier cas, il y a encore deux possibilités : l'ouvrage de ceux qui, en tant que théoriciens de la technique et techniciens supérieurs, ont considéré que le seul bien pour l'homme était de l'adap­ter le mieux possible à cet idéal de perfection, mais aussi l'intervention de politiques ou d'économistes qui ont considéré que, étant donné la crise, le chômage, etc., la seule issue était le développement extrême des tech­niques, et qu'il fallait de gré ou de force y adapter l'homme. Dans le second cas (mouvement spontané des hommes), il y a aussi deux voies. Celle suivie par ceux qui cherchent leur réussite dans la société et qui savent bien que, dorénavant, seul le meilleur dans l'exercice d'une technique a une chance de réussir. Et puis la voie suivie (et c'est celle qui nous retiendra le plus long­temps) par cet atome constitutif de nos sociétés modernes, que j'appelle l'homme fasciné.

Tellement fas­ciné par le kaléidoscope des techniques qui envahissent son univers qu'il ne sait et ne peut vouloir rien d'autre que s'y adapter complètement.[2]

 

[1] P. 26-27

[2] P. 63

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix scientifiques et techniques ? (CHEN S2 5/7)

Ce matin, je crois bien avoir découvert la trace d'un nouveau pudendum, d'un nouveau motif de honte encore inconnu dans le passé. Pour le moment, je l'appelle « la honte prométhéenne » et j’entends par là « la honte qui s'empare de l'homme devant l’humiliante qualité des choses qu'il a lui-même fabriquées ».

J'ai visité avec T. une exposition technique que l'on venait d'inaugurer dans le coin. T. s'est comporté d'une façon des plus étranges, si étrange que j'ai fini par l'observer, lui, plutôt que les machines exposées. Dès que l'une des machines les plus complexes de l'exposition a commencé à fonctionner, il a baissé les yeux et s'est tu. J'ai été encore plus frappé quand il a caché ses mains derrière son dos, comme s'il avait honte d'avoir intro­duit ses propres instruments balourds, grossiers et obsolètes dans une haute société composée d'appareils fonctionnant avec une telle précision et un tel raffinement.

Mais ce « comme s'il avait honte » est encore insuffisant, car le tableau ne présentait aucune ambiguïté. Les choses qu'il trouvait exemplaires, supérieures à lui, et qu'il considérait comme les représentantes d'une classe d'êtres plus élevée, jouaient réelle­ment pour lui le même rôle qu'avaient joué, pour ses ancêtres, les personnes incarnant l'autorité ou bien les milieux considérés comme plus « élevés ». Dans sa balourdise physique, dans son imprécision de créature, devoir rester là, debout, sous le regard de cet appareillage parfait, lui était réellement insupportable; il avait vraiment honte.

Si j'essaie d'approfondir cette « honte prométhéenne », il me semble que son objet fondamental, l’« opprobre fondamental » qui donne à l'homme honte de lui-même, c'est son origine. T. a honte d'être devenu plutôt que d'avoir été fabriqué. Il a honte de devoir son existence - à la différence des produits qui, eux, sont irréprochables parce qu'ils ont été calculés dans les moindres détails - au processus aveugle, non calculé et ancestral de la procréation et de la naissance. Son déshonneur tient donc au fait d'« être né », à sa naissance qu'il estime triviale (exactement comme le ferait le biographe d'un fondateur de religion) pour cette seule raison qu'elle est une naissance. Mais s'il a honte du caractère obsolète de son origine, il a bien sûr également honte du résultat imparfait et inévitable de cette origine, en l'occurrence lui-même.

Le défi prométhéen réside dans le refus de devoir quelque chose à autrui - y compris soi-même. La fierté prométhéenne consiste à ne rien devoir qu'à soi-même, y compris soi-même. Si cette posture, typique du self-made man du XIXe siècle, n'a pas encore tout à fait disparu, elle n'est sans doute plus vraiment représentative de ce que nous sommes aujourd'hui. D'autres atti­tudes et d'autres sentiments l'ont à l'évidence remplacée, par suite du destin particulier du prométhéisme.

Car celui-ci a connu un véritable renversement dialectique. Prométhée l'a emporté, en quelque sorte, d'une façon trop triomphale, d'une façon si triomphale que maintenant, confronté à ses propres œuvres, il commence à étouffer cette fierté qui lui était encore si naturelle au siècle passé, pour la remplacer par le sentiment de sa propre infériorité, la conviction d'être plutôt pitoyable. « Qui suis-je désormais, se demande le Prométhée d'aujourd'hui, bouffon de son propre parc de machines. Qui suis-je désormais? »

C'est donc par rapport à ce nouveau modèle qu'il faut consi­dérer le désir que nourrit l'homme d'aujourd'hui de devenir un self-made man, un produit : s'il veut se fabriquer lui-même, ce n'est pas parce qu'il ne supporte plus rien qu'il n'ait fabriqué lui-même, mais parce qu'il refuse d'être quelque chose qui n'a pas été fabriqué; ce n'est pas parce qu'il s'indigne d'avoir été fabriqué par d'autres (Dieu, des divinités, la Nature), mais parce qu'il n'est pas fabriqué du tout et que, n'ayant pas été fabriqué, il est de ce fait inférieur à ses produits.

Première objection :

« Nous avons fabriqué nous-mêmes ces instruments. Il est donc naturel et légitime que nous en soyons fiers. Avancer que l’homo faber puisse rougir de ce qu'il a fabriqué, que le producteur puisse rougir de ses produits, est absurde. »

Non, malgré le développement et le succès prodigieux de la vulgarisation des connaissances techniques, et même si nous savons naturellement que les produits de l'industrie ne poussent pas sur les arbres, il n'en reste pas moins que, pour la grande majorité de nos contemporains, ils ne sont pas là tout d'abord comme des produits et sûrement pas, en tout cas, comme des témoignages de leur propre souveraineté prométhéenne ; ils sont simplement « là », et avant tout comme des marchandises - des marchandises nécessaires, désirables, superflues, dont le prix est abordable ou inabordable et qui peuvent devenir « miennes » si je les achète. Ils sont bien plutôt des preuves de notre im­perfection que de notre puissance : pour la simple raison que, dans un pays hautement industrialisé, l'abondance des produits exposés mais impossibles à acheter est tout bonnement écra­sante; la rue commerçante n'y est-elle pas l'exposition perma­nente de tout ce que l'on ne possède pas?

Quant à l'homme qui est confronté pour la première fois à une computing machine au travail, il est plus éloigné encore de tout sentiment de fierté et de maîtrise. Le spectateur qui s'exclamerait : « Bon sang, quels sacrés types nous sommes pour avoir fabriqué une pareille chose ! » ne serait qu'un plaisantin. Il chuchotera plutôt en hochant la tête : « Mon Dieu, quelle machine ! », et se sentira très mal à l'aise, à demi épouvanté et à demi honteux, dans sa peau de créature.

Deuxième objection :

«Je n'ai jamais vu cette bonté prométhéenne se manifester. »

C’est tout à fait possible. Il est rare qu’elle se laisse directement prendre sur le fait. Le plus souvent (à moins qu’on ne l’éprouve soi-même), on doit la déduire des comportements. Et cela pour les raisons suivantes, qui tiennent à l'essence même de la « honte » :

1° Les variétés de honte que nous connaissons le mieux (comme la pudeur sexuelle) s'exacerbent dans le rapport d'homme à homme et se manifestent (sous forme d'obstacles à la communication) dans cette confrontation. En revanche, la « honte prométhéenne » se manifeste dans le rapport de l'homme à la chose. Il manque alors l'observateur, l'autre homme en face duquel on a honte.

2° En outre, la honte ne se « manifeste » pas. Car lorsqu'elle se « manifeste », elle ne se manifeste précisément pas mais « se dissimule » : celui qui a honte cherche à dissimuler son opprobre et à disparaître. Mais il est incapable de réaliser son souhait le plus cher - rentrer sous terre pour cacher sa honte, s'évanouir complètement. De cette honte qui échoue découlent deux conséquences singulières qui entretiennent en quelque sorte un rapport « dialectique » et nous font mieux comprendre pourquoi la honte est « invisible ».

Première conséquence : puisque celui qui a honte ne disparaît pas et puisque la honte, en rendant visible son opprobre, le couvre de ridicule, une deuxième honte vient s'ajouter à la première - la honte de la honte. La honte s'engendre ainsi elle-même, par un processus « itératif »; elle est alimentée, en quelque sorte, par sa propre flamme, et brûle d'autant plus longtemps qu'elle brûle plus vivement.

Deuxième conséquence : pour mettre un terme à cette auto­accumulation de honte qui devient toujours plus insupportable, celui qui a honte recourt à un truc. Au lieu de chercher à dissi­muler son opprobre et à disparaître, c'est désormais sa propre honte qu'il dissimule, voire l'acte même de dissimuler. Il adopte ainsi une attitude directement opposée à la honte, affectant, par exemple, l'« indifférence » ou l'impudence. Il change littérale­ment de peau pour cacher qu'il a honte de lui-même. Avec ce truc, il ne cherche pas seulement à tromper ceux devant lesquels il a honte, mais à se tromper lui-même.

Troisième objection :

Il est possible que T. ait ressenti de la honte. Mais cette « honte prométhéenne » n'est pas un phénomène nouveau; c'est bien plutôt le signe d'un phénomène connu depuis longtemps : elle est le symptôme de cette « réification de l'homme » dont on a si souvent parlé.

Non. Elle est le signe de quelque chose de plus important. Car ce que T. considère comme un déshonneur, ce n'est précisément pas d'être réifié, mais, à l'inverse, de ne pas l'être ; c'est pourquoi l'idée de la « honte d'être une chose », que j'avais moi aussi prise en considération au début, est hors sujet. Avec cette attitude, à savoir la honte de ne pas être une chose, l'homme franchit une nouvelle étape, un deuxième degré dans l'histoire de sa réification : C’est le moment où l'homme accepte la supériorité de la chose, accepte d'être mis au pas, approuve sa propre réification ou rejette sa propre non-réification comme un défaut. Puis vient (si l'on considère que ce deuxième degré a déjà été dépassé) un troisième degré : le moment où sa propre prise de position acceptation ou rejet - est devenue pour l'homme réifié une seconde nature, une prise de position si spontanée qu'elle n'est plus pour lui un jugement, mais un sentiment.

 

[1] P. 37-41

[2] P. 42-46

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix scientifiques et techniques ? (CHEN S2 5/7)

Les réalisations techniques apparaissent par invention; elles procèdent d'un être vivant doué d'intelligence et de capacité d'anticipation, de simulation (ce mot étant pris au sens que Jacques Monod lui donne) ; la simulation peut se traduire non seulement par le langage, mais aussi par la production d'un schéma, d'un mode opératoire, ou d'un prototype matériel; anticipation, simulation, invention sont des activités men­tales, mais ces activités mentales, tout en ayant quelque chose de commun les unes par rapport aux autres, peuvent donner des produits différents selon l'ambiance dans laquelle elles s'exercent, cette ambiance étant essentiellement définie par l'état de la technique et de la science servant de base à l'acti­vité d'invention.

L'aspect mental de l'invention se traduit par une exigence de cohérence qui devient la propriété principale d'auto­corrélation de la méthode ou de l'objet technique, représentant le résultat d'une résolution de problème.

L'autre aspect de l'invention technique est l'adaptation de l'objet ou de la méthode aux conditions de l'ambiance.

L'équilibre entre ces deux aspects de l'invention est variable, si bien que des inventions rigoureusement auto-corrélées et parfaitement logiques en elles-mêmes peuvent rester inutili­sables jusqu'au moment où le développement des conditions d'ambiance autorise leur adaptation; inversement, des adap­tations précises peuvent rester isolées les unes des autres jus­qu'à ce qu'un équipement logique de type scientifique permette d'en faire les termes extrêmes d'une série bien enchaînée.

L'invention technique, en tant que technique, est toujours un mixte d'auto-corrélation interne et d'adaptation : l'auto­corrélation lui donne la stabilité ; l'adaptation, l'utilité.

Les caractères particuliers du développement des inventions techniques proviennent en partie de cette dualité ; une méthode ou un objet technique défini se perfectionnent par la rencontre et l'interaction de la condition interne et de la condition d'am­biance ; il est assez rare que les deux conditions soient présentes à la fois et en un même lieu ; lorsque cette rencontre s'opère, la floraison d'inventions est rapide ; ce fut le cas pour le XVIIIe et le XIXe siècle en Europe. Au contraire, les besoins d'adapta­tion ont donné, dans les techniques pré-industrielles, un grand nombre de perfectionnements singuliers qui ont attendu l'époque scientifique et industrielle pour prendre leur essor ; de leur côté, les automates des ingénieurs d'Alexandrie n'ont guère quitté la sphère du savoir jusqu'à l'époque industrielle. Les adaptations et les auto-corrélations constituent en quelque sorte des moitiés d'invention en attente ; l'invention complète est le produit de leur rassemblement cohérent ; chaque moitié de l'invention appelle l'autre non seulement en créant un acquis utilisable, mais en faisant naître un besoin.

L'idée selon laquelle la science féconde les techniques n'est pas historiquement inexacte, mais elle est trop globale : la science féconde les techniques qui se sont déjà développées par un long cheminement d'adaptations, et qui manquaient préci­sément d'auto-corrélation; il existe aussi des cas où des inven­tions proches des sciences et bien auto-corrélées (par exemple la pompe aspirante et foulante de Ctésibius) attendent le milieu technique qui leur fournira les adaptations leur per­mettant de s'intégrer et d'être efficaces (tubulures à haute pression, soupapes précises, opération d'alésage du corps de pompe, besoin de refoulement de l'eau avec de grandes déni­vellations dans les mines).

Les besoins pratiques ont contraint l'Homme à améliorer les techniques sans attendre le développement de toutes les sciences ; aussi, on peut noter une avance de nombreuses tech­niques, jusqu'à l'époque industrielle, sur les sciences et sur la métrologie rigoureuse issue des sciences ; cette avance est sur­tout caractérisée par le progrès des adaptations et la relative précarité des auto-corrélations ; c'est en partie ce hiatus au cœur des techniques qui a fait ressentir un besoin de sciences, tandis que les parties déjà constituées des techniques offraient aux sciences naissantes non seulement des problèmes théo­riques à résoudre (par exemple la limite supérieure de l'élé­vation des liquides dans les pompes aspirantes), mais encore des moyens d'expérimentation : le besoin d'un complément interne de l'invention déjà adaptée est en fait un appel au savoir scientifique ; du progrès rapide réalisé par la constitu­tion de la science répondant à cet appel, il ne faut pas tirer trop hâtivement la conclusion du primat de la science en matière d'invention technique ; la science renouvelle très vite une technique lorsqu'elle a seulement à combler le hiatus cen­tral de l'auto-corrélation; si les adaptations ne sont pas consti­tuées avant l'étape scientifique, le progrès est moins rapide (cas de la machine à vapeur, partiellement pré-scientifique, et des machines génératrices d'électricité).

Les inventions pré-scientifiques ont développé surtout des adaptations, qu'il s'agisse d'outils, de véhicules, de construc­tions, de routes ; elles ont opéré une réorganisation du milieu permettant ces adaptations, et ont généralement fourni des termes intermédiaires entre l'Homme et le Monde ; la logique interne des objets qu'elles ont produits est l'indéformabilité, par primat de l'équilibre stable.

Les inventions contemporaines des sciences ont développé l'auto-corrélation active entre les termes extrêmes déjà adap­tés au Monde et à l'Homme ; elles sont fréquemment des sys­tèmes de transformation d'une seule ou de plusieurs formes d'énergie, où l'auto-corrélation est fournie par la rigueur de l'enchaînement et la conservation de l'énergie au cours des transformations ; leur idéal est la réversibilité des transfor­mations qui est la condition de rendement maximum des moteurs en état d'équilibre indifférent.

Après le grand développement des sciences qui a transformé les inventions pré-scientifiques et en a fait naître d'autres, les problèmes industriels de rendement énergétique se sont effa­cés, pour une nouvelle catégorie d'inventions, devant la capa­cité de traiter l'information, impliquant la sensibilité fidèle à des signaux même s'ils sont d'une puissance et d'une durée très inférieures à l'ordre de grandeur de la commande et de la capa­cité de réception humaine ; ces machines renferment dans leur schéma une relation étroite entre les adaptations (entrée et sortie) et l'auto-corrélation interne (amplification fidèle, modulation, combinaisons et opérations) ; le principe permet­tant l'amplification et la combinaison des signaux ainsi que le rapport avec l'extérieur est l'équilibre métastable.

Selon cette perspective, il y aurait trois couches d'invention, la première, marquée par le primat des adaptations et de l'équilibre stable, la seconde, par l'importance de l'auto­corrélation et de l'équilibre indifférent, la troisième, par l'usage de l'équilibre métastable qui fournit un schéma uni­versel pour les adaptations, et de l'auto-corrélation.[1]

Les premières inventions avaient pour but d'assurer des adaptations, de construire des dispositifs invariables, dont la valeur essentielle était la stabilité, s'opposant aux événements aléatoires et aux variations du cours de la nature.

Le deuxième groupe d'inventions, délaissant l'immobilité des structures, l'invariance que produisent la stabilité de l'équi­libre et la fermeté des adaptations, s'est attaché à développer toutes les formes d'équilibre réversible, permettant avec un bon rendement les transformations de l'énergie ; l'époque industrielle est aussi l'époque des moteurs, parce qu'ils sont des systèmes de transformation avec équivalence et quasi réversibles ; ce fut alors la conquête de l'énergie fournie par la nature, alors que jusque-là elle était fournie par l'homme et les animaux.

Enfin, le troisième groupe d'inventions, délaissant l’inertie des moteurs, s'occupe principalement de la transmission des signaux et de leur amplification, ainsi que de leurs combinaison sous forme de calculs ; de cette manière, grâce à une rapidité supérieure de prévision et de diffusion de l'information une nouvelle sorte d'adaptations surgit, les événements aléatoires et les variations du cours de la nature, au lieu d’être seulement arrêtés par la stabilité des constructions humaines sont prévus et annoncés ; ils ne sont plus tout à fait des évènements ; un cyclone décelé par les satellites, annoncé par la radio, peut être rendu moins meurtrier par la mise en œuvre des moyens industriels.

Gilbert Simondon est né le 2 octobre 1924 à Saint-Etienne et décédé à Palaiseau le 7 février 1989. Il fit ses études secondaires au lycée de Saint-Etienne. Il prépara ensuite, dans la khâgne du lycée du Parc de Lyon le concours d'entrée à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm où il fut admis en 1944. Reçu à l'agrégation de philosophie en 1948, il fut nommé au lycée Descartes de Tours, où il enseigna de 1948 à 1955. En plus de l'enseignement de sa discipline, il assurait celui de la physique dans la classe de philosophie, et créa un cours et un atelier de technologie (où fut construit entre autres un récep­teur de télévision).

Après ces sept années d'enseignement au lycée de Tours, Gilbert Simondon devint enseignant à la faculté des lettres et des sciences humaines de Poitiers (1955-1963), assistant d'abord, puis, ayant soutenu sa thèse en 1958, professeur, tout en assurant également un enseignement à l'université de Lyon. En 1963, il fut nommé professeur à la Sorbonne puis à l'université Paris-V, où il dirigea l'enseignement de psycholo­gie générale et fonda le laboratoire de psychologie générale et technologie (1963-1983). Durant cette période, il fut invité plusieurs fois à donner un enseignement dans les ENS de la rue d'Ulm, de Saint-Cloud et de Fontenay.

Gilbert Simondon a été sensible très tôt aux problèmes tech­niques aussi bien qu'humains posés par le développement du machinisme dans le monde industriel et dans le monde agricole, au contact desquels il a grandi, mais aussi aux conflits entre les représentations et les valeurs de la culture et des humanités classiques et celles qui sont liées aux sciences et aux techniques.

En porte la marque son premier ouvrage publié, Du mode d'existence des objets techniques (1958), qui fut sa thèse complémentaire de doctorat, soutenue la même année. « Cette étude est animée par l'intention de susciter une prise de conscience du sens des objets techniques. La culture s'est constituée en système de défense contre les techniques; or cette défense se présente comme une défense de l'homme, supposant que les objets techniques ne contiennent pas de réa­lité humaine. Nous voudrions montrer que la culture ignore dans la réalité technique une réalité humaine, et que, pour jouer son rôle complet, la culture doit incorporer les êtres techniques sous forme de connaissance et de sens des valeurs ».

La publication de cet ouvrage intervient à une époque où les problèmes du développement de la technique font, depuis vingt à trente ans déjà, l'objet de recherches, de réflexions, de polémiques, intenses (pour ne parler que de quelques-unes des publications françaises : J. Lafitte, L. Febvre, G. Lombroso, A. Siegfried, RM. Schuhl, A. Koyré, S. Weil, G. Bernanos, G. Marcel, A. Leroi-Gourhan, G. Friedmann, J. Fourastié, J. Ellul, etc.). Le livre suscita naturelle­ment quelques réactions d'incompréhension ou d'hostilité, mais il fut aussi salué comme ouvrant une voie nouvelle à la philosophie par sa proposition de rééquilibrage de la culture générale au moyen de la reconnaissance de la place et de la dignité de l'objet technique en son sein. Il fut accueilli avec grand intérêt également dans les milieux de l'enseignement technique: en 1966, Yves Deforge l'inter­roge sur le sujet au nom de l'Institut pédagogique national (Dix Entretiens sur la technologie) et rédige une thèse de troi­sième cycle selon ses perspectives (Genèse des produits tech­niques).

En 1968 Georges Canguilhem demande à Gilbert Simondon de faire, dans le cadre de la préparation à l'agrégation de philosophie, le célèbre cours sur L'Invention et le Développement des tech­niques (qui sera donné à la Sorbonne et dans les ENS de la rue d'Ulm et de Saint-Cloud).

Depuis la publication de son ouvrage de 1958, au moins autant chez les spécialistes de technologie que chez les philosophes généralistes, et même chez ceux qui ne partagent pas la totalité de ses positions théoriques, Simondon est devenu incontournable.

Sa thèse principale de doctorat, L'Individuation à la lumière des notions de forme et d'information, fut publiée en 1964, en partie seulement (L'Individu et sa genèse physico-biologique) aux PUF, dans la collection « Épiméthée ». La troisième partie, L'Individuation psychique et collective, ne fut publiée que beaucoup plus tard, en 1989, chez Aubier.

Du mode d'exis­tence des objets techniques présentait dans sa troisième par­tie une fresque large, montrant la genèse des grandes formes du rapport de l'homme au monde et de la culture (que sont la magie, la religion, la technique, l'art, la science, la morale et la philosophie) ; la thèse principale se présente comme une investigation, dont l'ampleur ontologique autant qu'épistémologique correspond à celle des grands systèmes et des « sommes » de la tradition, à travers tous les niveaux de réa­lité et notamment les grands ordres ordinairement distingués, faisant apparaître entre eux constamment, à partir des notions d'individuation et d'individu, continuité et différence : « L'intention de cette étude est donc d'étudier les formes, modes et degrés de l'individuation pour replacer l'individu dans l'être selon les trois niveaux physique, vital, psychique et psycho-social».

Ses travaux doctoraux valurent à leur auteur la médaille de bronze du CNRS. Pourtant, les délais et les détours qui furent imposés pour la publication de la deuxième partie de la thèse témoignent sans doute d'un étonnement et d'une certaine incompréhension devant l'ampleur, la puissance et l'originalité de la pensée qui s'y trouve. Cependant, dès la publication de la première partie (en 1964), tous ne s'y trompèrent pas, tel Gilles Deleuze, qui, avant de s'y référer lui-même dans sa propre thèse, Différence et Répétition, parue en 1968, écrivit en 1966, dans la Revue philosophique de la France et de l'étranger, un article élogieux pour signaler l'importance et l'intérêt de l'ouvrage : « Peu de livres font autant sentir à quel point un philosophe peut à la fois prendre son inspiration dans l'actualité de la science, et pourtant rejoindre les grands problèmes classiques en les transformant, en les renouvelant. Les nouveaux concepts éta­blis par Gilbert Simondon nous semblent d'une extrême impor­tance ; leur richesse et leur originalité frappent ou influencent le lecteur. Et ce que Gilbert Simondon élabore, c'est toute une ontologie. ».

Il est tout à fait frappant de noter que depuis une date cor­respondant à la réédition de sa petite thèse et à l'édition de la seconde partie de sa grande thèse, mais aussi malheureuse­ment à sa propre disparition, l'intérêt très vif pour sa pensée a commencé de se manifester de la part de lecteurs et de cher­cheurs de plus en plus nombreux, souvent relativement jeunes, aux orientations très différentes, se manifestant dans des colloques, des articles, des ouvrages collectifs ou indivi­duels, des travaux doctoraux.[2]

 

[1] P. 230-232

[2] P. 345-348 (texte légèrement raccourci).

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix scientifiques et techniques ? (CHEN S2 5/7)

La société posthistorique s'est perfectionnée au-delà de toutes ces espérances en élaborant techniquement, avec des raffinements que l'imagination n'avait jamais osé concevoir, les instruments de l'embrigadement humain, originellement présentés comme béné­fiques dans les projets utopistes. Toutes sans exception, ces utopies ont proposé le remplacement de l'homme par un système mécanisé. Non seulement chaque activité humaine doit être asservie à la machine, mais la vie est ainsi organisée qu'il devient impossible d'échapper à la machine, exactement comme aujourd'hui la machine vous suit, à travers le vacarme de la radio et le scintille­ment de la télévision, jusqu'aux plus lointains déserts. Le résultat devait être une sécurité et un confort matériels excédant tout ce qui avait pu être rêvé; mais le prix de cette félicité a été une dépendance de plus en plus abjecte à l'égard du système mécanisé. Ce qui ne peut être soumis à un contrôle extérieur n'est pas considéré comme digne de vivre.

Il existe cependant deux possibilités insidieuses auxquelles n'a songé aucun utopiste, aussi imaginatif fût-il. L'une est une faiblesse inhérente au système lui-même : le fait que lorsque chaque élément du processus est toujours plus mécanisé et rationalisé, l'ensemble tend à échapper au contrôle humain, si bien que même ceux qui sont censés être les surveillants de la machine deviennent ses agents passifs, et finalement ses victimes. Ainsi l'homme, comme le prédisait sarcastiquement Samuel Butler dans Erewhon, ne serait plus pour finir qu'un appendice de la machine, lui servant à se reproduire.

L'homme moderne s'est déjà dépersonnalisé si profondément qu'il n'est plus assez homme pour tenir tête à ses machines. L'homme primitif, faisant fond sur la puissance de la magie, avait confiance en sa capacité de diriger les forces naturelles et de les maî­triser. L'homme posthistorique, disposant des immenses ressources de la science, a si peu confiance en lui qu'il est prêt à accepter son propre remplacement, sa propre extinction, plutôt que d'avoir à arrêter les machines ou même seulement à les faire tourner à moindre régime. En érigeant en absolus les connaissances scienti­fiques et les inventions techniques, il a transformé la puissance matérielle en impuissance humaine : il préférera commettre un suicide universel en accélérant le cours de l'investigation scienti­fique plutôt que de sauver l'espèce humaine en le ralentissant, ne serait-ce que temporairement.

Jamais auparavant l'homme n'a été aussi affranchi des contrain­tes imposées par la nature, mais jamais non plus il n'a été davan­tage victime de sa propre incapacité à développer dans leur pléni­tude ses traits spécifiquement humains ; dans une certaine mesure, comme je l'ai déjà suggéré, il a perdu le secret de son humanisation. Le stade extrême du rationalisme posthistorique, nous pouvons le prédire avec certitude, poussera plus loin un paradoxe déjà visible : non seulement la vie elle-même échappe d'autant plus à la maîtrise de l'homme que les moyens de vivre deviennent automatiques, mais encore le produit ultime - l'homme lui-même - deviendra d'autant plus irrationnel que les méthodes de production se rationaliseront.

En bref, le pouvoir et l'ordre, poussés à leur comble, se renver­sent en leur contraire : désorganisation, violence, aberration men­tale, chaos subjectif. Cette tendance s'exprime déjà aux États-Unis dans le cinéma, la télévision et les bandes dessinées pour enfants. Ces formes de divertissement sont de plus en plus utilisées pour représenter la brutalité accomplie de sang-froid et la violence physique : préparation pédagogique à la perpétration de l'homicide et du génocide, tout comme Robinson Crusoé était une préparation à la nécessité de survivre, les mains nues, sur une terre étrange et inhabitée. Ces fantasmes malfaisants annoncent des réalités sinistres qui ne sont que trop proches.

Cependant, c'est là qu'un autre facteur, non prévu par les utopistes, entre en jeu : la fonction compensatrice de la destruc­tion malfaisante. L'homme étant né avec la possibilité d'être pleine ment humain, il devra tôt ou tard se révolter contre l'organisation posthistorique de la vie. Si l'homme doit être aux ordres de la machine, il lui reste encore une forme de résistance. Puisqu'il ne peut se réinsérer lui-même, en tant qu'être pleinement autonome dans le processus mécanique, il peut devenir le grain de sable qui grippera les rouages : s'il le faut, il utilisera la machine pour détruire la société qui l'a produite. Cette prophétie de Dostoïevski dans les Notes d'un souterrain - répétée de son côté par Jacob Burckhardt - est déjà sur le point de se réaliser. Le héros larmoyant de ce livre, rejetant l'ordre et le confort que vantait le XIXe siècle, ne voit plus qu'une seule forme de liberté : celle du criminel, si ce n'est celle du citoyen. Dostoïevski a ainsi prévu la venue d'un personnage nouveau (ressemblant étrangement à Hitler) qui, après avoir considéré attentivement tous ces présumés progrès, décidera de les réduire en miettes.

Si aucune issue créatrice n'est possible, l'homme est ainsi fait qu'il prendra plaisir à la création négative, c'est-à-dire à la destruction. Il reprendra l'initiative en utilisant la violence, en se livrant à des actes de sadisme, en jouissant de son pouvoir d'estropier, de mutiler, et finalement d'exterminer. N'est-ce pas dans le pays le plus discipliné par le militarisme, l'absolutisme et les sciences exactes qu'on a systématisé la torture sous la forme d'« expériences scien­tifiques » ? L'Allemagne n'a-t-elle pas produit les horreurs écœu­rantes des camps d'extermination ? Dans la combinaison du rationalisme scientifique froid avec l’irrationalisme criminel, le poison fatal a produit son antidote également fatal.

Plus nous avançons dans la voie posthistorique, plus nous trou­vons d'ironiques confirmations de la stupidité et de la fausseté de son projet humain. Deux siècles d'inventions et d'organisation mécanique ont déjà eu pour effet de créer des organisations qui fonctionnent automatiquement, avec un minimum d'intervention humaine active. Au contraire de la civilisation, qui à ses débuts avait besoin pour se constituer de l'impulsion de chefs, ce système auto­matique fonctionne mieux avec des gens anonymes, sans mérite par­ticulier, qui sont en fait des rouages amovibles et interchangeables : des techniciens et des bureaucrates, experts dans leur secteur res­treint, mais dénués de toute compétence dans les arts de la vie, lesquels exigent précisément les aptitudes qu'ils ont efficacement réprimées. Avec le développement à venir des systèmes cyberné­tiques permettant de prendre des décisions sur des sujets excédant, de par leur complexité ou les séries astronomiques de nombres impliqués, les capacités humaines de patience ou de calcul, l'homme Posthistorique est sur le point d'évincer le seul organe humain dont il fasse quelque cas : le lobe frontal de son cerveau.

En créant la machine pensante, l'homme a fait le dernier pas vers la soumission à la mécanisation, et son abdication finale devant ce produit de sa propre ingéniosité lui fournira un nouvel objet d'ado­ration : un dieu cybernétique. Il est vrai que cette nouvelle religion exigera de ses fidèles une foi plus aveugle encore que le Dieu de l'homme axial : la certitude que ce démiurge mécanique, dont les calculs ne pourront être humainement vérifiés, ne donnera que des réponses correctes...

Généralisons ce résultat et voyons-le clairement pour ce qu'il est. L'automate ayant atteint la perfection, l'homme deviendra complète­ment étranger à son monde et sera réduit à néant - le règne, la puissance et la gloire appartiennent désormais à la machine. Plutôt que d'établir une relation riche de sens avec la nature pour obtenir son pain quotidien, il s'est condamné à une vie de bien-être sans effort, pour peu qu'il se contente des produits et des substituts fournis par la machine. Plus exactement, ce bien-être serait sans effort s'il n'imposait pas le devoir de consommer exclusivement les produits que la machine lui livre sans discontinuer, quel que puisse être son degré de satiété. L'incitation à penser, l'incitation à sentir et à agir, en fait l'incitation à vivre, auront bientôt disparu.

Déjà, en Amérique, de par sa sujétion à l'automobile, l'homme a commencé à perdre l'usage de ses jambes. Bientôt, il mènera une existence purement viscérale, centrée sur l'estomac et les parties génitales, bien qu'il y ait des raisons de penser que s'appliquera là aussi le principe du moindre effort. Les mères américaines ne sont-elles pas désormais encouragées par de nombreux médecins à ne pas essayer d'allaiter leurs nouveau-nés ? D'un point de vue posthistorique, un lait maternisé est bien plus satisfaisant que l'expé­rience psychosomatique de la tendresse maternelle que procure l'allaitement au sein. La science ne fournira-t-elle pas également  un orgasme mécanique sans effort, éliminant ainsi les incertitudes de l'affection humaine et le besoin d'un contact corporel : une aide nécessaire à l'insémination artificielle ? Nous commençons seulement à voir les effets du mépris pour les processus organiques et de l'effort opiniâtre pour les remplacer à tout prix par des équi­valents mécaniques.

Pour comprendre le but final du système posthistorique, examinons le meilleur spécimen existant du nouveau type humain qui le personnifie : non pas une créature de cauchemar sortie de 1984, mais un personnage bien réel et observable. Considérons un avia­teur dont le métier consiste à piloter un avion supersonique. Voici le nouvel homme mécanique, avec tout son harnachement, hermé­tiquement isolé de l'extérieur, sa combinaison chauffée électrique­ment, son casque à oxygène, son siège éjectable muni d'un para­chute, prêt à être catapulté dans la stratosphère. Tel qu'il est équipé pour son travail, c'est un monstrueux animal squameux, ressem­blant plus à une fourmi géante qu'à un primate : certainement pas un dieu nu. Tandis qu'il sillonne les étendues désertes du ciel, la vie de ce pilote est purement fonction de la masse et du mouvement ; malgré son courage d'acier, sa vie sensible se réduit à l'effort constant pour coordonner ses réactions avec l'ensemble de l'appa­reillage dont dépend sa survie. Perte de conscience, asphyxie, congélation, rafale de vent, tout cela le menace plus dangereuse­ment que les tigres aux dents de sabre ou les mammouths poilus ne menaçaient ses ancêtres du paléolithique. Une existence confinée vécue dans une pure instantanéité, dépendante de la préservation, par des moyens artificiels, du très peu d'aptitudes nécessaires à contrôler la machine, voilà tout ce que son travail lui apporte.

Peut-on appeler cela une vie ? Non. C'est un coma mécanique­ment assisté. Ce n'est qu'un spécimen, limité mais précis, du change­ment total dans le comportement humain auquel donnerait lieu la réussite de la transformation chez l'homme posthistorique. L'étape suivante consiste à couler toutes les autres activités dans le même moule. Nous fournissons déjà des rêves éveillés mécaniques et des pensées mécaniques, via la radio et la télévision, si omniprésentes que l’on ne peut guère leur échapper. Nous n'avons plus qu'à soumettre les aspects de la vie encore épargnés à une mainmise similaire.

La vie de l'homme posthistorique serait au comble de l'appau­vrissement dans un voyage interplanétaire par fusée, ou dans l'édification et l'occupation par l'homme d'une station spatiale satellite. Il est significatif que l'objectif d'une telle expédition soit de mieux connaître l'univers physique, ou bien - et c'est ce qui justifie actuel­lement les sommes énormes consacrées à ce secteur - de disposer d’une position stratégique pour détruire par la violence un éven­tuel ennemi humain : des pouvoirs surhumains au service de buts infra-humains ! (Ce dont l'homme a vraiment besoin, c'est de se connaître assez lui-même pour comprendre pourquoi il accorde tant d'importance à la science de l'univers, alors même qu'il lui faudrait surtout se pencher sur sa propre immaturité et sur son déséquilibre pathologique.) Dans de telles conditions, la vie serait à nouveau réduite à l'accomplissement des fonctions physiologiques : respirer, manger, excréter ; et cet accomplissement lui-même n'aurait rien de très aisé sur un vaisseau spatial. Tel est cependant le but final de l'homme posthistorique : l'ultime objet de ce qui lui tient lieu de désir, la justification de tous ses renonce­ments. Son destin est de se transformer en un homoncule artificiel dans une capsule autopropulsée, voyageant à la vitesse maximale et ayant étouffé jusqu'à les éteindre ses dons naturels, mais surtout ayant éliminé toute forme spontanée de vie de l'esprit.

Le triomphe de l'homme posthistorique, on peut l'affirmer, ferait disparaître toute raison sérieuse de demeurer en vie. Seuls ceux qui ont déjà perdu l'esprit pourraient contempler sans horreur un tel vide spirituel ; seuls ceux qui ont déjà renoncé à la richesse de la vie pourraient contempler sans désespoir une telle existence sans vie. En comparaison, le culte des morts égyptien était débordant de vitalité : une momie dans sa tombe donne une meilleure idée qu'un cosmonaute d'un être humain dans sa plénitude.

Déjà, dans ses rêves de vol spatial, comme dans ses projets guerriers infra-humains, l'homme posthistorique a perdu le contact avec la réalité vivante : il s'est livré lui-même à ses pulsions de mort. Même s'il réussissait provisoirement sa mutation, cela ne ferait qu'amener la tragédie humaine à son dénouement. Car ce qui est posthistorique est aussi posthumain.[1]

En ce qui concerne le développement intérieur de l'homme, nous avons vu qu'il est passé en gros par quatre stades principaux : chacun d'eux a laissé une marque à la fois sur ses idées et sur ses institutions.

Au stade primitif, celui de la magie et du mythe, l'homme était dépourvu de conscience de soi, parce que son moi, en tant qu'entité distincte du groupe, était encore inexistant ; et il était donc privé de la capacité d'action indépendante et d'invention que lui permettrait d'acquérir une certaine séparation. Subjectivement, les divers aspects de l'expérience humaine formaient un tout, et s'exprimaient à travers des images et des symboles. Mais cette unité avait pour prix de tenir à l'écart toute réalité éventuellement contradictoire. L'homme primitif, tel que nous pouvons l'imaginer d'après les mythes et les vestiges qui subsistent, menait une vie d'une relative plénitude; mais pour transcender son état animal, il s'était isolé du monde réel, n'accordant aucune place à l'altérité : ce qu'il voyait et ressentait, ce à quoi il réagissait, c'étaient ses propres projections, ses pulsions et ses sentiments extériorisés, en lesquels tous les événe­ments extérieurs étaient transformés d'une manière ou d'une autre.

La civilisation a imposé des freins à cette subjectivité : elle a exigé sa soumission à des contraintes extérieures, à des dieux et à des rois, sinon à la réalité des conditions naturelles ; et elle a donné à toutes les activités humaines un cadre mécanique. Les frontières ainsi tracées protégeaient l'homme, d'une certaine façon, contre le risque d'une dissolution subjective. Dans la mesure où la civilisation a amené l'homme à reconnaître ses propres limites et l'a libéré des caprices arbitraires de son imagination, elle a renforcé sa prise sur la réalité. Mais en érigeant en absolus des exigences extérieures au moi, l'homme civilisé a cessé de vivre dans un monde unifié : l'homme fragmen­taire, avec sa personnalité divisée et contradictoire, est né ; l'inno­cente paranoïa de l'homme primitif a fait place à l'état schizoïde apparemment chronique dans toutes les phases de la civilisation.

Avec le développement de la conscience religieuse axiale, un nou­veau moi est apparu. Dans un effort résolu pour parvenir à la plénitude, l'homme intérieur s'est détaché du monde extérieur et de ses institutions coercitives. La vision d'un seul Dieu unificateur, omniscient et omniprésent, a acquis une telle réalité que le monde extérieur a semblé, par comparaison, trivial et dénué d'importance. Signification et valeur ont été rattachées à l'intériorité, au désincarné, au subjectif; et les aspects de la nature qui relevaient manifeste­ment d'un ordre différent ont été considérés comme exprimant la volonté et l'esprit de Dieu, non de l'homme. Cette intériorité était plus audacieuse encore dans ses illuminations que celle de l'homme primitif, et elle a restauré chez l'homme le sentiment de sa propre importance, après que la civilisation l'eut réduit à n'être qu'un simple rouage, virtuellement un non-être, paralysé par une puissance et une autorité qui lui étaient extérieures.

Mais si la religion axiale permettait d'échapper au morcellement de l'ordre civilisé, c'était en créant un dualisme entre « ce monde » et « l'autre monde ». Cela a compromis à la fois la sérénité intérieure et l'efficacité pratique. Toute manifestation d'ordre et de puissance humains, voire d'intelligence, impliquait une trahison de l'homme intérieur, ou du moins semblait le menacer. Contre ce dualisme invé­téré et fondamental du moi axial s'est élevée une autre conception, d'abord formulée en lonie au VIe siècle av. J.-C., qui quant à elle rapportait l'expérience signifiante au monde extérieur et non au monde intérieur. Cette philosophie niait en fait l'importance de l'âme comme entité indépendante, avec ses valeurs conscientes et ses buts idéaux, et ne voulait considérer que les manifestations extérieures de « la terre, l'air, le feu, l'eau », dénuées d'objet et de but, et distinctes de toute forme de conscience de soi, si ce n'est celle dont fait montre l'intelligence rationnelle. Le moi était ainsi réduit au sujet connaissant, et la réalité à ce qui pouvait être connu.

Malheureusement, cette conception, qui vint à maturité au XVIIe siècle, n'était qu'un dualisme à l'envers : elle parvenait à l'unité en supprimant ou ignorant toute expression subjective, à l'excep­tion de sa propre méthode intellectuelle. Le monde intérieur conscient qui naquit ainsi était outrageusement aseptisé, comme le bloc opératoire d'un hôpital : à l'intérieur de cette salle spécialisée, avec ses équipements mécaniques raffinés, l'esprit a appris à opérer avec une habileté et une précision dont seules des personnalités exceptionnelles avaient pu faire preuve auparavant. Mais au-dehors, dans les couloirs, régnaient la saleté, le désordre et la maladie : les parties réprouvées de la psyché étaient, sous cette nouvelle loi, dans un pire état que les parties réprouvées du monde matériel ne l'avaient été sous la domination du moi axial.

À tous ces stades du développement du moi, seule une faible part des potentialités de l'homme s'est trouvée consciemment exprimée par des images ou des idées. Heureusement, les aspects réprimés ou négligés, même dans la société primitive, n'ont pu être complètement exclus de l'expérience vivante. Si bien fortifié que soit le monde intérieur, quelque chose du monde extérieur se fraie constamment un chemin, présentant des sollicitations auxquelles il faut répondre, et qui, même si elles sont négligées, ne restent pas sans effet. De même, si épais que soit le couvercle que font peser la nature extérieure, les institutions et les habitudes humaines, la pression du monde intérieur produira forcément des fêlures et des fissures, voire de temps en temps des éruptions explosives. Ce n'est pas en respectant les prescriptions de la magie ou en écoutant la voix de son inconscient que l'on façonne un outil. Ce n'est pas non plus par des prouesses d'organisation mécanique que l'on écrit un poème. En d'autres termes, c'est la vie elle-même qui se charge de faire échapper les hommes, dans une certaine mesure, aux limitations de leurs connaissances et de leurs croyances. Et si elle est, par sa créativité toujours renouvelée, bien plus riche que toutes les conceptions que nous pouvons nous en faire, il en va de même du moi humain. L'homme non seulement construit, mais vit mieux qu'il ne le sait.

En même temps, il faut bien voir qu'une grande part de l'éner­gie, de la vitalité et de la créativité potentielles de l'homme s'est perdue, faute d'avoir été pleinement orientée vers tous les aspects de la réalité, extérieure et intérieure. Ses divers moi historiques ont été comme des tamis qui laissaient passer bien plus qu'ils ne rete­naient. Il nous est encore difficile de dépeindre la transformation qui aurait lieu si l'expérience humaine était accueillie en son entier avec bienveillance ; et si le monde intérieur était en son entier aussi accessible et aussi soumis à une direction consciente que le monde extérieur. Jusqu'ici, nous avons essentiellement vécu dans des mondes partiels ; et ceux-ci n'ont admis que dans une faible mesure l'emploi direct de nos énergies. Ni la confuse unité subjective qui était celle de l'homme primitif ni, à l'autre extrême, l'objectivité précise et fragmentaire aujourd'hui visée par la science ne peuvent rendre justice à toutes les dimensions de l'expérience humaine. Si l'une était limitée par son arbitraire, qui ne reconnaissait ni ordre extérieur ni causalité, l'autre est également limitée par ses contraintes, qui ne font aucune place au flux des impulsions intérieures et ne tiennent aucun compte de la libre créativité et de la divinité potentielle. Vivant dans des demi-mondes, il n'est guère surprenant que nous n'ayons produit que des demi-hommes, ou des créatures plus difformes encore que ces homoncules, « infirmes paradoxaux », aux oreilles, aux yeux, au ventre ou au cerveau déme­surés, et dont les autres organes se sont atrophiés.

La meilleure image de ce qu'a été la condition humaine au cours de l'histoire serait peut-être celle d'une série de plantes expérimentales, dont chacune aurait été nourrie avec certains des éléments nécessaires à sa pleine croissance, mais encore aucune avec la totalité d'entre eux : ici, un excès d'azote a favorisé une crois­sance exagérée des tiges ; là, le manque d'eau a fait se flétrir la plante tout entière; et pour rendre l'image encore plus précise, outre ces défauts naturels, l'horticulteur s'est lui-même avisé parfois de couper et de tailler, ou de pincer les bourgeons de la plante en pleine croissance. Ce que montre l'expérience, si nous pouvons enfin en tirer une leçon, c'est que l'homme a besoin d'un régime plus sain, comportant entre autres certains oligo-éléments, tel qu'aucune culture historique repliée sur elle-même ne lui en a offert. Il a besoin à la fois d'une meilleure exposition solaire au-dessus du sol et d'un terreau plus riche dans son inconscient.

L'idée même d'une vie pleinement vécue était absente de la culture de l'homme : c'est à ses spécialités et ses particularités qu'il a donné le meilleur de lui-même. Cependant, au vu de certains moments de grâce, comme la Renaissance, où l'idéal de l'homme total a inspiré les plus éminents représentants de l'époque, nous pouvons nous imaginer quel immense flux d'éner­gie se libère quand chaque aspect de la vie est accessible à la culture, quand la vie instinctive n'est plus séparée du développe­ment rationnel, et que l'ordre et la raison ne sont pas appauvris par la léthargie émotionnelle, la soumission à la routine ou le manque d'ambition.

Pourtant, même dans les périodes peu propices, des indivi­dualités ayant atteint un certain degré de maturité dans tous les domaines de la vie se sont parfois manifestées, non sans rencontrer l'hostilité de la société dont elles transgressaient les règles. À plus d'un moment dans l'histoire, l'effort pour atteindre à la plénitude, à l'équilibre, à l'universalité a du moins permis un certain degré d'accomplissement. La civilisation grecque, du VIe au IVe siècle av. J.-C., a compté des représentants remarquables d'une humanité totale; Solon, Socrate, Sophocle en sont des exemples marquants, mais non pas rares : en fait, la proportion d'individus ayant atteint un développement supérieur semble alors, par rapport à la popu­lation totale, avoir été plus grande que dans tout autre lieu et en toute autre époque.

Ces exemples de plénitude peuvent expliquer l'attrait exercé par la culture grecque sur les esprits les plus lucides de l'Occident. À un degré que peu de cultures peuvent revendiquer, le moi grec semble illustrer ce qui est vraiment et pleinement humain. Le déve­loppement de chaque individu en particulier a certes pu s'avérer incomplet : en témoigne l'incapacité notable de Socrate à créer un lien entre l'homme dans la cité et l'homme dans la nature. Mais, dans l'ensemble, aucun domaine de la vie n'était fermé aux Grecs, et aucune composante du moi ne réclamait un respect assez exclu­sif pour paralyser d'autres capacités ou fermer d'autres champs d'expérience. Le zèle de Sophocle à accomplir son devoir de citoyen, en servant à son poste de général, ne l'a pas empêché d'être un dramaturge, car dans ces deux rôles il était avant tout un homme. Les aspects fondamentalement mystérieux et irrationnels de l'exis­tence - symbolisés par la Fortune, le Destin, les Érinyes, Éros - ont pénétré leur conscience sans troubler leur calme ou saper les valeurs réelles qu'ils avaient su se donner.

Cependant, même à son stade de développement le plus complet, ce moi hellénique, si remarquable de pondération, si admirable­ment achevé à l'intérieur de ses limites culturelles, dans son habi­tat favorisé, a manqué d'universalité. Ses meilleurs représentants n'ont pas compris que l'unité et l'équilibre qu'ils recherchaient avaient besoin de l'aide d'autres cultures et d'autres types de person­nalités : qu'en fait, les barbares qu'ils méprisaient avaient eu des expériences et produit des valeurs qui auraient pu, par exemple, empêcher l'un de leurs esprits les plus créateurs, Platon, de conce­voir des utopies aussi statiques et vaines que celles qu'il a décrites dans la République et les Lois. Des Juifs, les Grecs auraient pu apprendre la signification du temps, du changement et de l'histoire; des Perses, le fait que la tension et la lutte sont essentielles à la croissance humaine, de sorte qu'une constitution politique cherchant à atteindre une perfection végétative, libérée des opposi­tions dialectiques du bien et du mal, reposerait sur une illusion.

L'exemple des Grecs montre que ce dont rêve notre époque a des racines historiques : leurs échecs montrent que c'est seulement en acceptant les réalités contemporaines d'une société mondiale, au lieu de rechercher un domaine plus limité pour un moi plus limité, que nous pouvons trouver une base nouvelle pour notre propre développement futur. Le moi que nous cherchons, un moi qui aura une conscience accrue de ses ressources encore inutilisées, reste à créer. Pour le façonner, nous devons y consacrer une grande part de l'énergie que nous avons jusqu'ici gaspillée avec insouciance dans une « conquête de la nature » brouillonne et mal menée. Ce n'est que par une concentration sur notre monde intérieur, suffisante pour contrebalancer notre objectivisme actuel, que nous pouvons espérer réaliser à temps l'équilibre et la plénitude qui permettront un flux et un reflux réguliers entre l'intérieur et l'extérieur. Quand les temps seront accomplis, un moi unifié fera naître une culture mondiale et, en retour, cette culture mondiale soutiendra et amènera ce nouveau moi à un plus haut niveau de développement.[2]

 

[1] P. 171-176

[2] P. 223-229.

Savons-nous et pouvons-nous débattre des choix scientifiques et techniques ? (CHEN S2 5/7)
  • CHM : Hannah Arendt. Condition de l’homme moderne. Agora/Pocket. Calmann-Lévy. 1961 (1958).
  • PHA : Thierry Ternisien d’Ouville, Penser avec Hannah Arendt. Guide de voyage à travers une œuvre. Éditions Chronique Sociale. 2017.
  • CC : La crise de la culture. Folio essais. Gallimard. 1972 (1961).
  • Isabelle Stengers. Sciences et pouvoir. La démocratie face à la technoscience. La Découverte. 2002.
  • Revue Esprit n° 433. Le problème technique. Mars-Avril 2017.
  • Eric Sadin. La vie algorithmique. Critique de la raison numérique. Éditions l’Échappée. 2015.
  • Jacques Ellul. Le bluff technologique. Pluriel/Hachette. 1988.
  • Jacques Ellul. Le système technicien. Cherche midi. 2012 (1977).
  • Jacques Ellul. La technique ou l’enjeu du siècle. Éditions Economica. 2008 (1960)
  • Gilbert Simondon. L’invention dans les techniques. Éditions du Seuil. 2005. (1965 – 1971)
  • Günther Anders. L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle.  Encyclopédie des Nuisances. 2002. (1956)
  • Lewis Mumford. Les transformations de l’homme. Éditions de l’encyclopédie des nuisances. 2008. (1956)

Publié dans Cours, Numérique

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