Retraite et travail : pour une approche politique et philosophique

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Plus de 9 ans après j'ai le sentiment de revivre le même scénario, les mêmes impasses. La question des retraites est abordée sans vraiment la resituer dans celle plus globale du travail, et à travers des approches exclusivement économique, sociale, sociologique et psychologique.

Cette question qui touche la condition d'animal travaillant, animal laborans, à laquelle nous a conduit l’époque moderne et le monde qui en est issu, gagnerait beaucoup à être traitée philosophiquement et politiquement, à l'aide de la seule pensée politique de la philosophie : celle de Hannah Arendt.

Après avoir traité des éléments et des dynamiques de l’époque moderne ayant cristallisé dans les deux totalitarismes du XXe siècle, Arendt, propose une analyse existentielle  et historiale de l'activité humaine, la vita activa, la vie active, dans Condition de l'homme moderne, publié en 1958 sous le titre The Human Condition aux États-Unis, et traduit en français en 1961.

Les distinctions qu'elle opère dans la vie active pour mener à bien cette double approche, philosophique et politique, restent très éclairantes aujourd'hui :

  • Le travail est l'activité lié à la vie, la condition biologique des hommes, la nécessité, la survie. L'homme n'y apparaît que comme un animal laborans, un animal travaillant.
  • L'œuvre est l'activité humaine qui construit l'artefact, le monde, où viennent se loger les vies humaines, qui les protègent de la nature, qui, à la fois,  comme une table, les sépare et les relie. L'homme y apparaît comme un homo faber, un homme constructeur.
  • L'action est l'activité propre aux êtres humains, qui fait d’eux des êtres non inhumains. Elle est liée à la pluralité, au fait que ce sont des hommes, et non l’Homme, qui vivent sur Terre et habitent le monde. Liée aussi à la liberté, la natalité, c’est-à-dire à  la capacité de chacun à créer de nouveaux commencements. C’est aussi l'action qui révèle qui nous sommes dans l'espace public qu'elle crée et dont elle a besoin pour s'exprimer.

Ce que nous appelons aujourd'hui travail et dont nous faisons la valeur centrale de nos sociétés, sous la forme d'emplois ou de fonctions salariés pour l'immense majorité,  ou de métiers pour une petite minorité se réduisant, intègre, en partie ou en totalité et à des degrés très différents, ces trois activités.

Les évolutions managériales et organisationnelles pour les emplois et les fonctions, d’une part, et l'industrialisation et la numérisation pour les métiers, d'autre part, tendent à réduire drastiquement et très rapidement les parts d'œuvre et d'action. Réduisant le travail à la condition de l'animal laborans au moment même où les capacités d'œuvrer pour le monde et d'agir dans l'espace public sont concentrées dans les mains d'une minorité de plus en plus réduite.

Rien d'étonnant alors que la retraite, vue par une immense majorité comme l'espoir de sortir de l'esclavage de la nécessité pour retrouver la joie de créer et d'agir, représente un enjeu politique et philosophique si crucial.

Bien au-delà  des enjeux économiques, sociaux, sociologiques et psychologiques auxquels on tente de réduire cette question dans un monde globalisé autour du travail.

Sans intégrer ces dimensions philosophique et politique il est fort probable que les tensions s’exacerbent et que les incompréhensions grandissent.

Publié dans Actualité, Arendt, Travail, Retraite

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