Le totalitarisme n’est pas un accident de la modernité mais son acmé (30 mars 2020)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Le totalitarisme n’est pas un accident de la modernité mais son acmé (30 mars 2020)

Il nous faut tenter de saisir au plus près ce qui constitue la « logique » de la domination totale et la distinguer de ce que Tassin appelle les « schèmes », les éléments, de la domination totale.

Ces éléments du système qu’on trouve à l’œuvre, non seulement au sein des régimes totalitaires eux-mêmes, en l’occurrence pour Arendt dans l’Allemagne nazie entre 1938 et 1945 ou dans l’Union soviétique stalinienne, où ils sont « cristallisés », mais également au sein des sociétés modernes non totalitaires et qui relèvent de la modernité elle-même.

Si la « logique » de la domination totale livre la paradoxale intelligibilité d’une entreprise politique insensée et rend compte du mouvement qui conduit le système totalitaire à s’effectuer dans la destruction et la mort systématiques, les « schèmes » de la domination totale décrivent, eux, des dispositifs mis en place au cours des trois derniers siècles et qui, pris en eux-mêmes, indépendamment de leur cristallisation, n’ont rien de totalitaires.

Ainsi, l’on peut accéder à l’idée que le totalitarisme est bien le « cœur de notre siècle » même s’il n’en est pas le dernier mot, qu’il n’est pas, loin de là, un accident de la modernité mais ce qui en constitue, en une certaine façon, l’acmé.

Arendt tâche, tout au long des Origines du totalitarisme, au travers de l’examen minutieux des éléments qui vont finir par constituer, une fois cristallisés, le système totalitaire, et au travers de son organisation sociale, politique et administrative, de comprendre « l’esprit du totalitarisme » au sens où Montesquieu (son guide en toutes circonstances) tente de saisir l’esprit des lois.

Or, à défaut de principe — car à la différence des régimes qui entrent dans la typologie des formes d’autorité politique proprement dite, le système totalitaire n’obéit à aucun principe —, les régimes totalitaires obéissent à une logique, qui fonctionne comme une « loi du meurtre ».

Le totalitarisme représente en effet la volonté d’en finir avec la nouveauté, avec l’inouï, avec le surgissement, bref avec la liberté conçue comme aptitude à créer ou encore avec la natalité comme permettant de donner naissance au nouveau, de commencer, d’inaugurer une série incontrôlable, imprévisible et irréversible, d’événements.

La domination qui n’est totale qu’à prétendre s’exercer sur tous les aspects de la société, sur tous les individus en toutes les sphères de leur existence, lie nécessairement la maîtrise technique du social à la disposition d’un « savoir » sur la société, ses transformations et la condition humaine en sa totalité. Le « savoir » de cette transformation détermine ce qui doit et peut être fait pour que la société devienne sa propre production, une fabrication transparente d’elle-même en toutes ses parties.

Le totalitarisme obéit à la prétention de lier indissociablement le « savoir » qui porte sur l’histoire ou la nature à la société et l’homme dans un projet artificialiste de fabrication contrôlée de l’avenir.

Tout le champ du possible est entièrement soumis à la domination politique exercée sur un mode technopoiètique.

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