La démesure totalitaire : au-delà du nihilisme (« tout est permis »), l’acosmisme (« tout est possible ») et la logique du tout ou rien (7 avril 2020)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

La démesure totalitaire : au-delà du nihilisme (« tout est permis »),  l’acosmisme (« tout est possible ») et la logique du tout ou rien (7 avril 2020)

L’acosmisme qui caractérise la terreur totalitaire, n’est pas la simple expression ou conséquence du nihilisme que Nietzsche avait diagnostiqué dès le dernier quart du XIXe siècle et dont il prophétisait les ravages dévastateurs pour les deux siècles à venir. Arendt a perçu ce qui, dans le projet totalitaire, constituait une nouveauté radicale et irréductible à n’importe quelle autre forme connue d’organisation politique de la vie humaine : en vertu de la logique de la domination totale, il se fonde entièrement sur la destruction du monde, aussi bien de son habitation que de son expérience, et il érige cette destruction en objet et « fin » de son entreprise. Les hommes sont superflus dès qu’ils sont privés de monde, le monde est superflu dès qu’il est privé des hommes.

Si le nihilisme est l’expression d’un monde devenu insensé en vertu d’une impuissance de la volonté ou d’une volonté de néant, l’acosmisme est moins, lui, l’expression d’une pathologie de la volonté que l’effet d’une « logique » qui fait de l’insensé non pas la conséquence de la destruction du monde mais de celle-ci la conséquence d’un radical désintéressement pour le monde.

Ce qui est insensé, ce n’est en effet jamais le monde. Le monde n’est pas insensé ni ne peut l’être dès le moment où il est compris, même en ses manifestations de violence, comme monde humain parce que commun. Ce qui est insensé, c’est d’agir comme si le monde n’était ni le lieu ni la règle ni l’enjeu de l’agir, comme si, donc, l’être existait seul ; bref, comme si la pluralité n’était pas la condition de l’agir ni l’appartenance-au-monde celle de l’œuvre.

Alors que tout pouvoir politique obéit à un intérêt mondain, plus ou moins noble, le pouvoir totalitaire se caractérise par son désintérêt pour les choses du monde. Ce désintérêt du pouvoir pour le profit, l’utilité, les biens matériels ou ceux de la communauté proprement dite, n’est que l’expression d’un désintérêt fondamental pour le monde et le lien humain qui se développe sous la forme d’une logique acosmique. En récusant tout ce qui inter homines est, la domination totalitaire occulte totalement l’expérience du monde et la pluralité qui la conditionne au profit de sa représentation fantasmatique.

Aussi doit-on comprendre la démesure totalitaire non seulement à partir d’une logique nihiliste, qui répond au slogan : « Tout est permis », mais à partir d’une logique acosmique qui répond, elle, au slogan : « Tout est possible ».

Si la permissivité totale (tout est permis) exprime un monde sans Dieu, la possibilité illimitée (tout est possible) ne peut, elle, se déployer que dans un non-monde, et interdit même que se déploie toute figure de monde.

Le nihilisme appartient encore au monde. Tout entier de l’ordre de la désillusion, du désarroi, il est une figure de la déception qui fait fond sur une immense, et illusoire, foi en l’homme ou dans le monde.

L’acosmisme totalitaire en revanche, fondamentalement désintéressé, se met hors monde. Il relève d’une logique du tout ou rien, logique de la démesure radicale qui est celle de la domination totale, et qui donne lieu à ce qu’Arendt a désigné comme « l’apparition d’un mal radical, inconnu de nous auparavant, qui met un terme à l’idée que les valeurs évoluent et se transforment. Plus de critères ni politiques, ni historiques ni simplement moraux, mais tout au plus la prise de conscience qu’il y a peut-être dans la politique moderne quelque chose qui n’aurait jamais dû se trouver dans la politique au sens usuel du terme, à savoir le tout ou rien.  Tout, c’est-à-dire une infinité indéterminée de formes de la communauté humaine. Rien, dans la mesure où une victoire du système concentrationnaire signifierait la même condamnation pour les êtres humains que l’usage de la bombe à hydrogène pour la race humaine ».

Nulle transmutation des valeurs n’est envisageable depuis l’épreuve de l’acosmisme qui est celle d’une destruction radicale et définitive : au sens strict, l’acosmisme est la fin du monde, pensée non comme apocalypse ou explosion terminale, mais comme ordinaire reconditionnement des humains selon une transformation méthodiquement réglée de leurs conditions élémentaires au sein du système concentrationnaire.

Cette destruction politique des êtres humains par destruction du monde tissé en commun entre les hommes est, dans son ordre, analogue à la destruction du genre humain qui résulte de la destruction physique du monde. Aussi, l’acosmisme que révèle la logique totalitaire ne s’énonce jamais ni comme projet ni comme thèse : il est simplement mis en œuvre, sans avoir à se justifier, tout comme les camps ou l’extermination qui ne répondent à aucune raison, à aucune motivation, à aucun intérêt, à aucun but sinon l’accomplissement systématique de la destruction elle-même comme œuvre de la logique de domination totale. Par acosmisme, on peut entendre la mise en œuvre contrafactuelle de la destruction du monde, œuvre qui échappe à tout ordre de raisons et est irréductible à une pathologie clinique. C’est pourquoi l’acosmisme peut à bon droit être désigné comme le mal radical.

L’illimitation acosmique du possible qui est le cœur de la démesure totalitaire constitue en effet un mal radical. Que ce mal soit dit radical signifie que le mal, commis ou subi, est impuissant à se révéler en une expérience mondaine. Loin d’être un mal à la racine, comme a pu le penser Kant, la radicalité du mal doit se comprendre comme perte du monde et de l’expérience du monde. Le mal radical n’est possible concrètement que parce qu’il est impossible comme expérience mondaine, comme expérience du monde. La radicalité du mal dérive alors de ce qu’il est, paradoxalement, sans racines dans l’expérience humaine « parce qu’est ruiné le pouvoir d’éprouver des limites ».

Cette énigme d’un mal sans racines, sans profondeur — et donc, comme l’expliquera Arendt ultérieurement, banal — ne peut se comprendre qu’à partir de la récusation du monde propre à la terreur totalitaire, dès lors que le sens des limites est lui-même devenu insensé. « En s’efforçant de prouver que tout est possible, écrit Arendt, les régimes totalitaires ont découvert sans le savoir l’existence de crimes que les hommes ne peuvent ni punir ni pardonner. En devenant possible, l’impossible devint le mal absolu. »

Peine et pardon, comme l’indiquera Condition de l’homme moderne, témoignent de l’humain en ce qu’ils supposent une commune appartenance à un même monde. Mais les hommes sont incapables de pardonner ce qu’ils ne peuvent punir et incapables de punir ce qui se révèle impardonnable.

Le pardon est un geste éminemment politique quand bien même son principe fut élaboré, indique Arendt, par Jésus de Nazareth dans une expérience de communauté prépolitique. Pardonner, c’est délier les hommes de ce qu’ils ont fait pour leur ouvrir à nouveau l’espace du monde. Paradoxalement, c’est en déliant les hommes de leurs crimes que peut se nouer à nouveau le lien humain du monde, le lien de la liberté : « C’est seulement en se déliant mutuellement de ce qu’ils font que les hommes peuvent rester de libres agents. »

Mais le mal absolu, ou l’absolutisation du mal, ne connaît aucune absolution : il n’existe plus de monde au sein duquel pourrait s’instituer à nouveau un lien quand le monde, c’est-à-dire ce que l’espace du lien humain lui-même promeut, est l’objet du crime. La logique du tout ou rien de la démesure totalitaire nous installe dans l’alternative suivante : un crime impunissable et impardonnable est inenvisageable dans et pour le monde ; qu’un tel crime advienne, et il est aussitôt destruction du monde, règne de l’acosmisme. Ou le monde, institué en monde commun depuis l’espace politique d’apparition de la liberté, est possible, et le mal absolu est impossible ; ou le mal absolu advient, et le monde commun est, lui, détruit, et le ressort de l’action — la natalité — rendu à jamais impossible. L’apparition d’un monde est l’enjeu de la politique. La disparition du monde est le mal absolu.

La « nature humaine » a ceci de paradoxal qu’il est de l’essence politique des êtres humains de ne pas être des êtres naturels. Transcendant leur unité spécifique dans la reconnaissance de leur irréductible pluralité, ils ont ainsi à se doter d’une humanité commune par le truchement d’un monde commun institué depuis un espace public d’action. Que l’expérience des camps révèle a contrario ce mouvement de négation de la nature qui fait advenir « quelque chose de non-naturel par excellence » indique combien la seule condition vitale de l’existence humaine est appelée à être dépassée dans sa condition mondaine, l’appartenance-à-un-monde que l’œuvre réalise, et dans sa condition plurielle, l’institution d’un domaine public d’existence commune auquel l’agir politique donne consistance.

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