Politique (moyen et fin)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Politique (moyen et fin)

La catégorie moyen-fin en politique :

La totalité du monde fabriqué par l'homme est effectivement un monde de fins, et toutes les choses sont en fait un moyen dont la fin ultime est l'homme : le clou et le marteau sont des moyens en vue de la construction de la maison et la maison elle-même est destinée à l'habitat de l'homme. La table est un moyen pour que l'homme puisse poser ce dont il a besoin, etc. Le monde des choses est un monde de moyens dont la fin est l'homme, et en chacune de ses parties règne par conséquent la catégorie moyen-fin à laquelle est soumise toute fabrication. La théorie darwinienne de l'évolution, où la nature tout entière est orientée vers la fin que représente l'homme, transfère ces catégories, qui sont celles de la chose, à la nature.

Ce qui est essentiel, c'est que cette catégorie devient complè­tement caduque lorsque nous avons affaire à la finalité du monde des choses, à savoir l'homme. La définition kantienne de la fin en soi n'est qu'un symptôme 1. de l'insuffisance de cette catégorie et 2. de l'impuissance de la pensée occidentale dès lors qu'il s'agit de penser en dehors de cette catégorie. Ce qui est décisif, c'est que la maison constitue un moyen pour l'habitat de l'homme, la table un moyen pour lui procurer sa liberté de mouvement, et que l'ensemble des choses constitue un moyen de vivre, mais que le fait d'habiter, de se mouvoir librement, de vivre n'ont plus

d'autre finalité.

Dans le monde des choses, les fins ne sont en outre jamais univoques : si je plante un clou dans le mur pour accrocher un tableau, j'ai peut-être du même coup planté le clou auquel quel­qu'un peut se pendre. Je ne suis jamais absolument maître des fins ; mais ce qui est susceptible de modification, ce sont unique­ment les fins, le fait de planter le clou et le clou lui-même demeurent des moyens. C'est ce que Kant avait en vue lorsqu'il disait que nous agissons toujours au sein d'un monde qui est essentiellement hétérogène à notre dessein (moral).

Mais l'action est quelque chose d'essentiellement différent de la fabrication dans le monde des choses : lorsque je trahis quelqu'un, par exemple, pour contribuer à ce qu'on appelle une bonne cause, la question ne se pose plus de savoir si la bonne cause ne se transformera pas en un tournemain en une mauvaise cause, ce qui compte, c'est tout simplement le fait que j'ai apporté la trahison dans le monde de l'action humaine. Ici le « moyen » est non seulement occasionnellement plus puissant que la « fin », mais ce qu'on appelle les moyens sont toujours la seule chose qui compte, tandis que la fin est toujours un dessein illusoire, et ce précisément du fait que l'action immédiate, palpable, est instantanément là, en sorte que le monde a été par principe modifié, avant que la fin n'ait été atteinte, et qu'il a été modifié de telle façon que la fin n'a en tout cas plus guère de sens. Je ne peux par conséquent planifier que dans le monde des choses : je peux planifier la construction de la maison et aban­donner en cours de route du fait que mes préparatifs ne modifie­ront pas le monde dans lequel j'entreprends de façon si décisive qu'il ne sera plus possible de construire et d'habiter la maison. En revanche, dans le monde de l'action, tout arrive instantanément, ce qui est décisif c'est seulement ce que je fais maintenant, sur-le-champ, et qui modifie tout au point de le rendre méconnaissable[1].

Moyen et fin en politique :

II est décisif que la politique ait toujours été conçue comme un moyen en vue d'une fin ; tout en elle a été permis ou l'est devenu depuis Machiavel, parce qu'une fin non politique — la vie bonne — justifiait le moyen de la politique. La politique a toujours été le présupposé de la possibilité du non-politique. Jusqu'au moment où les régimes totalitaires ont élevé ce moyen, déjà bien souillé, au rang de fin des fins, préparant ainsi à leur manière l'absurdité de la catégorie moyen-fin[2].

 

[1] Hannah Arendt, Journal de pensée, Cahier 2, Notice 23, p. 61-62, décembre 1950.

[2] Hannah Arendt, Journal de pensée, Cahier 2, Notice 24, p. 63, décembre 1950.

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