Réflexion sur notre période anthropogéologique

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Réflexion sur notre période anthropogéologique

Un extrait lumineux du dernier livre[1], remarquable,  de Juan Branco. À lire absolument.

 

Nous sortons de l'ère de l'accélération, où l'accumulation a présidé sur toute autre considération. L'espèce humaine s'est vue transformée par son exploitation des matières fossiles — ce que l'on nomme les hydrocarbures — qui jusqu'alors dormaient dans les soubassements de la planète, elles-mêmes devenues exploitables du fait de l'accumulation de richesses et de la vectorisation de l'information qu'autorisa une invention mécanique (l'imprimerie) prenant appui en la matière première à l'origine du charbon (le bois, à l'origine du livre et du papier) — inventions qui, par la facilitation de la circulation et de l'accumulation de l'information, et donc de la connaissance, furent elles-mêmes à l'origine des ruptures majeures qui donneraient naissance à la machine à vapeur, elle-même enfin vecteur d'intensification et d'accélération de l'exploitation qui bientôt emporterait le monde en une nouvelle période anthropogéologique.

Cela ne fait pas dix générations que les résidus de charbon — matière déjà considérée comme archaïque ! —, de pétrole et de gaz embaument notre air et nos environnements, enfantant une intensification fulgurante de notre rapport au monde, un bouleversement de son biotope et un effondrement des struc­tures qui, traditionnellement, donnaient assise à nos pensées, l'intime et la cité. Grâce à ces combustibles, le temps s'est raccourci, puis précisé, les terres se sont éclairées à mesure que les ciels perdaient de leur noirceur, la vie organique a vu son rendement démultiplié et la force humaine, se défaisant de sa dépendance à une périodicité imposée par la nature, a vu ses possibles décuplés, laissant la pulsion se déployer à mesure que les corps, assurés de leur subsistance, voyaient leur rapport à leur environnement et leurs proches assurés. Par le truchement de ces matières fossiles, l'électricité, les réseaux de commu­nication, mille matériaux, du béton au plastique en passant par l'acier, ont été inventés, transformant notre rapport à des espaces naturels et des territoires qui semblaient jusqu'alors vierges, infinis, atemporels et insaisissablement menaçants, nous faisant les détenteurs d'un feu sacré lui-même vecteur d'une puissance, d'une intelligence et d'un sentiment d'absolu, dont l'on peine depuis à se défaire, et qui auront durablement marqué la façon par laquelle l'on se projetait symboliquement.

Ils ne sont pas si distants qu'on voudrait le croire, ces êtres qui, en France même, dépendaient, encore tremblants, de ce que la nature capricieuse leur octroierait, année après année. Faute d'engrais azotés et de flammes durables, ils vivaient et mouraient, se reproduisaient au rythme de puissances supérieures, que l'on disait alternativement divines ou naturelles. L'Homme ainsi s'organisait autour d'édifices symboliques qui se référaient et se soumettaient à ces puissances : les religions, hiérarchisant sa société sur le fondement de principes que les modernes se seront trop simplement contentés de combattre et d'oublier, sans comprendre ce qui à notre passé, quelle que fût notre volonté, nous liait et ce qu'il nous était requis de connaître et de transmettre de ce passé pour avancer sans sombrer, quel que fût notre attachement ou notre rejet des appareils de pouvoir qui jusqu'alors nous avaient dominés. L'impératif de la survie de l'espèce, qui contrairement aux discours eschatologiques prégnants n'est plus d'actualité, domina factuellement tout mouvement sociétal jusqu'à la période la plus récente, inhibant ainsi toute possibilité de récit alternatif qui nous permettrait d'aspirer à une quelconque forme d'émancipation. Elle resurgit aujourd'hui artificiellement, arbitrairement, horizon condam­nant visant à renforcer notre consentement aux sacrifices que l'on cherche à nous imposer.

Nulle surprise à ce que nos aînés aient adhéré avec une telle force à l'addiction et au vertige que leur offraient ces nouvelles matières fossiles soudain placées entre leurs mains, les consacrant comme cœur battant d'un univers à leurs pieds, alors qu'hier encore ils se trouvaient en permanence soumis à des commandements qui les dépassaient. Nulle surprise à ce qu'ils y aient vu les vecteurs d'une émancipation qui ne serait pas seulement matérielle, mais aussi spirituelle et existentielle.

Nulle surprise à ce qu'il se soient dès lors prêtés à tous les excès, ces aînés, et qu'ils soient soudain devenus les croyants fervents de cette démocratie bourgeoise et représentative, de cette modernité et de ce modèle économique qui singeaient parabo­liques les espoirs que suscitait ce soudain accès de souveraineté, se laissant fasciner par des promesses d'égalité qui n'avaient nulle vocation à se concrétiser.

Nulle surprise à ce que les plus fragiles de toutes les époques se soient élancés, éperdus, entre les promesses de ce nouveau monde, mangeant la liberté et la beauté que leurs enfants perdus pleureraient.

Nulle surprise enfin, et nul mépris à porter envers ceux qui, en un dernier élan, réclament encore ce que la terre entière leur avait promis, et dont ils devront se passer.

La violence par laquelle nous fûmes arrachés aux millé­naires qui nous ont précédés est rarement réfléchie par les nouvelles générations avec la justesse et l'humilité qu'elle requiert. Les secousses qui ont traversé ces deux derniers siècles en particulier, et qui ont amené à ce que d'aucuns décrivent comme l'ère de l'anthropocène[2], ont été de tous ordres, et peu ont été encore digérées. Nous peinons à rendre visibles et en conscientiser certaines. Parmi les plus importantes, au-delà des inventions qui, du nucléaire civil aux antibiotiques, ont été autorisées par le déploiement de ces carburants auxquels nous nous asservissions, se trouvent bien entendu celles qui touchent aux aubes et aux crépuscules vitaux.

La vie et la mort se sont en effet trouvés bouleversés en tant que concepts et tangibilités. Si le bouleversement du rapport à la mort a avant tout affecté les mondes des XIX et XXe siècles, achevant une étatisation des sociétés et une westphalisation de la souveraineté intervenues aux dépens des masses exploitées, généralisant leur sacrifice avant de réindividualiser par ricochet un rapport à la mort que nous gouvernants avaient par excès collectivisé, après nous avoir habitués à des massacres de masse enfin détestés, les instruments touchant à l'éros commencent seulement à rendre visibles leurs effets. Le découplement entre l'âme et sa pulsion, le désir et l'enfantement, et les bouleversements démographiques, sociaux, économiques, intimes et politiques qu'enclenchèrent l'invention des contraceptifs, la médicalisation de l'avortement, les transformations plus générales relatives à la conception, les formes d'hébergement mais aussi, et au-delà de la seule espèce humaine, les différentes révolutions vertes et l'industrialisation de l'agroalimentaire qui s'en sont ensuivies, tout cela est tellement récent qu'il n'aura pas permis à nos sociétés d'adapter leurs structures afin de s'accoupler à ses effets. Ne nous séparent que trois générations de celles ayant été confrontées à la naissance de la plus ancienne de ces révolutions, c'est-à-dire à peine le temps de commencer à réfléchir sur le phénomène, et moins encore de le penser. Le bouleversement des socles familiaux, les détresses extrêmes qu'il a suscitées, les contrecoups des ivres aspirations à la liberté et à l'abondance, l'individualisation radicale que l'on pensait gratuite et sans conséquence, ont fait naître par ricochet, et sans que le lien ne soit souvent fait, certains mouvements sociaux extrêmement puissants et durables, réfractaires à toute récupération par le monde actuel, et dès lors considérés à tort comme apolitiques. Féminismes, environnementalisme, animalisme, et en leur envers résurgences traditionalistes, conservatrices et réactionnaires proviennent tous de la même souche : la transformation barbare et précipitée de notre rapport au vivant que les énergies fossiles, matières mortes et décomposées, ont imposée.

Nous avons vu en quelques décennies se décupler hommes, terres et bêtes exploités, en des ampleurs inimaginables. Pensons à nos anciens compagnons et concurrents, ces animaux devenus purs instruments, eux qui jusqu'alors régnaient en leur terrifiante sauvagerie ou paisibles à nos immédiats côtés ; aujourd'hui exotifiés, zooéfiés, annihilés, ils ont disparu de notre scène et n'apparaissent à nos enfants qu'en tant que fantasmes éloignés. Pensons à ce que cela produit, comme trouble, que ce qui jusqu'alors était considéré comme notre plus grand et respectable ennemi, nourrissant nos rêves et angoissant nos nuits, se soit à ce point distancé en quelques décennies. Cette transformation du monde et du vivant a été menée grâce à la même énergie qui hier domptait la nature et aujourd'hui abat notre imaginaire, achevant les mystères et encadrant nos pulsions. Les appareils et dispositifs, logiciels fondés successive­ment sur le cuivre, la silice puis la fibre optique et les ondes finalement, sont les successeurs naturels de l'ère du charbon et du pétrole et des télécommunications qu'ils ont engendrée : ils en sont nés, et symétrisent, dans la communication, l'accélération des mouvements que ces derniers ont, dans le réel, autorisés. Ayant généralisé la capacité à l'échange et au déplacement par l'instrumentation technique, immédiatisant le virtuel, permet­tant une mise en « lien » toujours plus accélérée et intensifiée, ces nouvelles techniques ont unifié notre espèce en la plongeant dans le virtuel après que les hydrocarbures l'eurent initialement mise en mouvement et déstructurée en tant que physicalité, achevant de décentrer nos corps, les transformant en supports là où ils demeuraient le cœur de nos sociétés.

Les aveuglements que produisent les phases de transition, qui emprisonnent citoyens et décideurs en des déterminismes et des hystéries dont ils n'identifient pas les sources, sont habituellement à l'origine de brusques surgissements de violences dans l'espace public, et peuvent expliquer l'excitation récente des clivages artificiels qui séparent « progressistes » et « conservateurs », les uns comme les autres revendiquant des morales incompatibles et se montrant incapables de comprendre les déterminants structurels qui s'imposent à leurs pensées, se raccrochant dans leurs échecs aux illusoires branches de certitudes schématisées. L'aspect parfaitement récent et contemporain des ruptures anthropologiques que nous venons de décrire, et l'incapacité des classes susmentionnées à les rendre intelligibles, démulti­plie les points de tension au sein de la société, en ce que cette échelle de pensée n'est que rarement, sinon jamais, intégrée. Alors que s'opère, par l'invention de nouveaux médias et de nouvelles façons de les réguler, une restructuration du débat public, avec un changement de dimension et de qualité, au sens neutre, de la masse des personnes autorisées à y participer ; alors que l'asymétrie de l'expression, en un premier temps lourdement réduite par la réduction de ses barrières d'entrée, voit ses déterminants changer, entraînant nécessairement de brutales reconfigurations des échelles politiques ; gouvernants et militants, intellectuels et engagés, investis d'une cause qu'ils relient rarement à de plus amples totalités, semblent dépassés, réduits à trouver dans les questions des mœurs, en ce qu'elles apparaissent comme ayant le plus immédiatement trait à la vie, leurs terrains de lutte les plus irrésolubles et passionnés, les stérilisant par des confusions d'échelle successives, s'embour­bant en des débats ne produisant rien, accroissant la division et accélérant notre effondrement.

Au-delà de la question technique, qui a trop souvent accaparé notre capacité de jugement, c'est ainsi bien le rapport de l'être humain à son tiers et à son environnement qui se trouvent bouleversés par la découverte et l'exploita­tion des matières fossiles, et les transformations radicales de l'espace public qu'elles ont suscitées ne semblent encore en mesure d'accroître l'appréhension de ces données, réduisant l'expression publique à une série d'imprécations, teintées d'une morale qui ne devrait pourtant demeurer que la simple science applicative de la pensée.

La vitesse devenue principe a engendré cet impératif qui nous requiert de non seulement agir de concert avec le fait, mais aussi d'y accoupler notre réflexion, nous débarrassant de tous les carcans qui jusque-là certes ralentissaient la prise de décision, mais la structuraient et l'appuyaient, et exigeaient de chacun une capacité au jugement. L'irruption de la technologie comme fait dominant de nos sociétés n'est à ce titre pas seule­ment à analyser dans le champ technologique lui-même ; elle a imposé une forme transformative permanente à l'ensemble de nos domaines d'action et de pensée, qui comporte la consé­quence suivante : là où l'on voyait l'assise apparaît l'inhibe. Société et cerveau, l'un étant le fruit de l'autre, étant « trop lents » pour intégrer les conséquences d'une rupture dont on n'analyse jamais les termes, on se contente d'accompagner le mouvement que la technique a engendré. L'enliaisement de la technique et du discours, de la technè et du logos, tous nourris au même combustible, impose une sidération que seules les dernières inventions technologiques, et l’horizontalisation toujours croissante et toujours à renforcer du rapport au savoir, permettront peut-être de compenser par la collectivisation de la réflexion et la renonciation aux trop fortes individualisations des prises de décision, au prix cependant de lourds sacrifices à anticiper, et au risque de toutes les manipulations.

De cette immense révolution fossile qui absorba toutes les autres et nous relia aux déjections organiques de notre planète Terre, l'Histoire retiendra qu'elle se fit non pas au nom d'une idée ou au service d'une collectivité, mais au profit d'intérêts qui ne furent jamais communalisés, si ce n'est sous les formes bâtardes de l'idéologie, des États-nations et des coagulations sous-jacentes qu'elles engendraient et qui visait à les légitimer. Addiction au plaisir, à la consommation de soi et du tiers, concentration des pouvoirs et dilution de ses effets primèrent sur toutes les abstrac­tions dont on tenta d'habiller post factum nos mouvements, ou qui tentèrent de réfréner une marche du monde que dans l'erreur certains qualifièrent de capitaliste. Capitaliste, en cela seulement que la découverte du charbon et du pétrole permirent une intensification et une concentration de la détention de ressources inédites dans l'histoire humaine, mais aussi de leur circulation et de leur dérivation, accroissant d'autant la puissance de leurs détenteurs, bousculant des équilibres séculaires, supplantant notamment en bien des terres les régimes esclavagistes qui avaient précédé ce que deviendraient les démocraties carbonées. Capitaliste donc, mais seulement en ce que cette évolution rend plus apparent le fonctionnement éternel de sociétés humaines, les déséquilibrant à l'extrême et mondialisant leur fonctionne­ment. Le -isme ne substantialise en rien le régime dans lequel nous avons été amenés à vivre, et ne permet pas d'en saisir la nature anthropologique, notamment en ce qui a trait à la pulsion de vie – qu'elle se trouve catégorisée sous forme de conatus spinozien ou de pléonectique belhaj-kacémien – déterminant ses phases d'expansion, et nous plaçant face à l'aporie existentielle que certains voudraient biologique, vulgarisée sous la forme que l'on dit changement climatique.

Devenu évident, pour une double raison, que cette phase d'expansion a atteint non pas tant ses limites que des extrêmes qui menacent de transformer l'essence du monde dans lequel nous nous insérons, et non plus seulement la façon dont nous entrons en relation avec ce monde en question, il s'agit de coupler cette problématique à celle de notre ordonnancement politique. Le changement climatique et la transformation du biotope, transformation qui est celle qui nous intéresse en priorité, en ce qu'elle appauvrit le monde et ses possibilités, s'accompagnent de l'épuisement relatif des ressources qui en sustentent les dérivées, et dont on aurait espéré qu'il intervienne naturellement avant que nous ayons à prendre les décisions existentielles qui nous pendent au nez. Ces deux phénomènes se trouvant déliés, le pic pétrolier ayant été découplé des projections temporelles relatives aux ruptures que cette matière a suscitées en notre environnement, nous voilà tenus à un choix rationnel, quelque part éthique, fondé sur de pures considérations de force, consi­dérations qui n'ont rien à voir avec les affres de l'inéluctable et du tragique dont on ne cesse de nous parler. Entre course à l'abîme, coopération ou atomisation de nos sphères d'engage­ment, il nous faudra trancher.

Contrairement aux postulats cosmopolites auxquels sont trop naturellement associées les pensées écologistes, il reviendra de le faire à des communautés humaines organisées politiquement et se déterminant selon un intérêt partagé sur des territoires donnés, qu'il s'agisse de communes, d'empires ou de nations, dans le cadre de négociations ou confrontations à d'autres structures politiques symétriquement articulées où chacun cherchera à faire prévaloir le fruit de sa délibération.

Comme en chaque similaire étape, il faudra avoir conscience que la guerre, et par là la mort rôdera. Le sentiment d'appar­tenance à une même espèce ne saurait en effet se substituer à temps – et à souhait – aux différentes organisations que les siècles précédents ont engendrées. Du moins, à la vitesse à laquelle ces changements nous seront requis : il nous faudra dès lors trancher et accepter ces imperfections qui en exaspèrent tant. Il est a fortiori inenvisageable que les nouvelles pulsions qui naîtront du sentiment d'identification à une seule et même espèce, faisant naître un système de pensée où nul extérieur ne permettrait d'asseoir le sentiment d'intimité, soient en mesure d'enfanter  à  temps  une  quelconque  forme  d'organisation efficace et chargée de concrétiser ces passions.

La nation donc et ses extensions impériales, contre les cités qui resurgiront, prédomineront un temps dans le futur, malgré leurs évidentes limites, et cela quel que soit le sentiment de chacun sur ce qui le lie ou non à son tiers, ou, dans une mesure plus prosaïque, à ces institutions néo-westphaliennes dont l'Union européenne est la plus déficiente des incarnations, et contre laquelle tout esprit informé de son fonctionnement véritable devrait se lever, quelles que soient ses croyances et idéologies.

Contrairement à ce que certains ressentent peut-être intuiti­vement, la forme politique à laquelle nous sommes actuellement soumis, l'État sous sa forme nationale, présente un rapport d'efficacité au politique optimal, autorisant une rapidité d'exé­cution et de mobilisation de capital bien plus attrayantes qu'une quelconque des formes politiques qui ont depuis été inventées pour faire face à ces naissantes difficultés. L'escroquerie que les milieux financiers nous auront imposée ces quarante dernières années, et dont l'hypothèque a été définitivement levée par la crise du coronavirus, relative à la soi-disant incapacité finan­cière de l'État, il est temps d'en revendiquer la force. Puisque sa dépendance aux marchés n'était qu'artifice, cette forme, qui a trouvé en France l'un de ses meilleurs achèvements, et qui gagnera simplement à reconfigurer ses environs, s'impose sans nulle comparaison possible face à des dispositifs qui, tels les marchés, les bureaucraties européennes ou a fortiori les collecti­vités territoriales, se révèlent d'une pesanteur incomparable et d'une incapacité absolue à porter un discours substitutif à ceux qui affluent en nos institutions.

La nécessité d'abattre l'option bureaucratique européenne est d'autant plus importante que la coexistence entre la forme nationale, la République française, et l'Union européenne crée un découplement des temporalités politiques, l'élection nationale n'étant plus en mesure de produire immédiatement ses effets, engluant nos dirigeants dans le magma décalé et autrement plus lent qui préside à Bruxelles, donnant aux populations une  impression  de  dessaisissement impossible à résorber. C'est donc à l'échelle stricte de l'État-nation, y   compris sous sa forme impérialisante, que se combinera la  résurgence des cités à laquelle nous aspirons. La commune et ses espaces périphériques viendront servir de contrepoint et source de création. Là où l'État, en tant que premier échelon, sera celui de la concentration, la ville autorisera la dispersion. Toute interaction avec l'extérieur se fondera sur de nouvelles formes de coopération qui tiendront éloignés les empilements bureaucratiques qui président aujourd'hui à nos destinées. La commune concentrera nos ambitions de long terme, anarchisantes au sens le plus littéral et organisationnel du terme.

Le cadre établi, encore faut-il que l'on comprenne ce à quoi il faudra renoncer, et a fortiori qui. Car il est évident que l'intensification du principe de plaisir que nous ont octroyé les hydrocarbures, si elle a permis une certaine transformation des mécanismes d'assujettissement au sein de la cité et un relâche­ment de la contrainte qui touchait une partie de la société, n'a pas été donnée à tous, et a favorisé des phénomènes de concen­tration mal compensés du rapport à la denrée.

Beaucoup ont vu de ce fait, au cours des deux derniers siècles, leur environnement se dégrader, et au surplus choir les traditions qui leurs permettaient d'organiser, selon une vie réglée, un rapport au monde où le sentiment de stabilité et de protection, l'amour de soi et du tiers prenaient suffisamment pied pour compenser les avanies que leurs dirigeants et l'appartenance à des ensembles politiques prédateurs leur infligeaient. Grand part des populations ont traversé les ruptures de l'époque moderne sans n'en tirer en retour guère de bénéfice, si ce n'est un allégement tout relatif du niveau d'exploitation qui s'imposait à eux. Pour la part la plus silencieuse de l'humanité, cette période de deux siècles et ses immenses bouleversements auront avant tout originé une succession de massacres – boucheries et épidémies silencieuses aux conséquences infinies – mais aussi des micro-ruptures qui, aux échelles les plus réduites, auront partout emporté leur lot de victimes anonymes, oubliées de tous, invisibilisées par des glissements de terrain sociétaux par d'autres glorifiés ; tandis que des drames et souffrances à l'apparence individuels, mais aux raisons proprement sociétales et structurelles, se voyaient légitimés, et dès lors rendus d'autant plus écrasants, du fait du « progrès » derrière lequel tous étaient priés de se ranger. L'appauvrissement de notre rapport au monde suscité par les mille phénomènes nés de l'artificialisation de nos terres et de nos existences a touché au premier chef nos classes les plus précaires, accroissant d'un degré la violence que tout cela suscita.

L'échelle à nouveau apparaît ici essentielle pour ne pas se laisser aveugler par les illusions que l'époque sait produire en nous vendant ses progrès. Prenons un peu de distance et voyons comment notre capacité au ressentir s'est trouvé affectée, pour comprendre ce qui nous a été retiré.

L'amour n'est en notre regard que le fait du pouvoir rendu à l'ataraxie, c'est-à-dire à la mise en cohérence des puissances respectives, aussi précaire que peut l'être tout équilibre recherché en une société. La passion est en cela le sentiment du siècle charbonneux, déglingué en ses limites par une matière qui bientôt donnerait naissance aux viscosités de la putréfaction, ce pétrole déjà décrit, lui-même producteur de mort, accumulé suite aux défonctions organiques produites des millénaires durant, macérant sous nos terres et soudain jaillissant comme la vie du cadavre déterré, éviscéré, autorisant par son surgissement toutes les pénétrations du vivant, explosion organique présentant, à l'échelle d'une planète, d'étonnantes similitudes avec une gigantesque décomposition. Accélération et désajustement du sentiment, la passion est l'expression épitomique, le symptôme absoluisant d'une époque qui trouva dans le romantisme sa meilleure expression. Que l'on ait considéré, peut-être rétrospectivement, et avant même d'interroger ce que le silicium lui ferait succéder, l'âge précédent – le classique – comme celui qui permit d'atteindre la forme la plus achevée de la civilisation ne fait que renforcer cette conviction.

La défaillance du politique entraîne immédiatement, quoi que de façon peu visible, celle de l'intime. Et elle l'entraîne de façon peu visible précisément car nous avons codifié l'espace intime de façon à donner l'impression qu'il s'agirait d'un monde « autre », extérieur à la société, sans jamais rendre compte de ce qu'il agit comme traducteur des troubles communs, et doit donc être considéré politiquement. Les expressions artistiques et autres tentatives de sublimation qui en découlent ne sont que des projections et purgations, extériorisations de défaillances civilisationnelles, de ce poids que la société fait soudain peser sur l'individu effrayé par les brèches qui entre ses pas s'ouvrent, et menacent de le faire sombrer.

La question centrale que posèrent les Gilets jaunes fut celle de la fonction, de la place qui, au sein de la société, ouvre et autorise à l'amour et l'amitié. C'est aussi la question de notre époque, à un moment où le carburant qui a fluidifié l'ensemble de nos rapports vient à manquer. Aimer et se lier exigent d'avoir accès à un rôle qui, au sein de la scène où nous nous produi­sons, donnera l'assise suffisante pour attraire l'autre et pas à pas s'emmêler, par frictions successives, faire naître un désir qui permettra de se maintenir, en propre ou par enfantement, au sein du monde où nous sommes nés. Cela requiert un équilibre entre les parties, qu'à chaque rôle secondaire en réponde un autre, qu'à chaque asymétrie réponde un phénomène de rareté contrôlée, afin que chacun trouve l'ajustement nécessaire pour s'ouvrir et se donner. C'est seulement ainsi qu'est garantie la survie de l'espèce, par l'accès à la fonction fondamentale, et non transitionnelle, de tout être vivant et l'équilibre global qui est trouvé pour que chacun y ait accès. Pour autoriser, au sens le plus plein : la reproduction[3].

Or si l'accès à l'amour, par l'accès au rôle, à la fonction, au sein de la scène ou de la société, fut le sujet des Gilets jaunes, leur objet fut le carbone, garant pendant des décennies de la possibilité d'agir au sein de nos sociétés, et de façon d'autant plus exigeante pour tous ceux qui vivaient éloignés des concen­trations de ressources que les villes produisaient. Il le fut à double titre : de par cette taxe contre laquelle nous luttâmes, taxe spoliante visant à assurer le financement de la transition d'un monde à l'autre sur le dos de la majorité, c'est-à-dire au profit d'une minorité – aggravant ainsi les déséquilibres déjà existants et menaçant d'autant plus notre capacité à fonctionner ; et de par ledit gilet, déposé en toute voiture qui lui-même déter­mine, en les espaces « périphériques » et non naturellement intensifiés de l'État français, notre possibilité d'agir et de nous insérer au sein de la société.

Le définissant de notre modernité est bien cette matière fossile qui, loin d'émanciper et faute d'avoir été qualifiée de bien commun, est devenue un instrument d'exploitation démulti­pliant les structures de domination, intensifiant le contrôle que les appareils de pouvoir exercent sur leurs populations, accrois­sant historiquement l'asymétrie médiane tout en émancipant les quelques-uns qui, jusque-là, tout en bas de l'échelle, avaient vu non seulement leurs vies mais aussi leurs libertés formelles contraintes pour favoriser les intérêts de certains, accroissant de ce fait la fonction fantasmatique et dès lors l'accroche désespérée au système même qui produit la souffrance dont on cherchait à s'échapper, trouvant enfin en les réseaux nourris par les modes et la silice les supports que le théâtre puis le cinéma avaient inaugurés. Là où le bourgeois avait fini par croire, à force de se mêler à ces dispositifs de spectacularisation dont il avait la charge, et ce faisant, s'aveuglant, que le carburant du monde est la distinction, et qu'il en était, de ce monde, dès lors, le naturel souverain, le prolétaire lui rappela par ce mouvement de révolte que c'était bien de par cette matière noire et les corps chargés de l'exploiter que les sublimations que son dominant tenait comme finalités étaient autorisées en tant que moyens[4] : qu'en somme, rien ne saurait exister sans la matière première dont les exploités avaient la charge, et à laquelle ils demeu­raient liés, et que la concentration excessive des ressources qui en naissaient ne ferait que gripper la machine et accroître la viscosité des milieux les plus aisés.

Cela aura des conséquences sur ce que nous serons, et non plus seulement sur ce que nous fûmes et avons été. Nous sommes un pays sans ressources carbonées, et notre rapport à la fée Électricité se trouve avarié par les stratégies adoptées à la va-vite au lendemain du premier choc pétrolier. Plutôt que d'envahir les Émirats du Golfe, nous décidâmes, suite au pic pétrolier, de nous insérer en un système-monde qui assurerait notre approvisionnement, mais aussi notre asservissement. Voyant une part de la plus-value croissante partir entre les mains de quelques cheikhs que j'ai bien connus – invité par la grâce équestre à des fêtes dionysiaques emplies de homards qu'en bout de course, les paysans et ouvriers français payeraient –, nous avons accepté cette aberration profonde qui nous faisait concentrer d'immenses ressources entre quelques mains que nous rendions souveraines de territoires qu'elles n'avaient jamais maîtrisés, et ce faisant actions notre progressif effacement du monde déstabilisé, où de nouvelles forces ennemies cherchant l'émancipation naîtraient. Sauvant en 1979 le régime dépéris­sant des Saoud alors que des factieux s'apprêtaient à se saisir de La Mecque, nous devenions les garants partiels d'un régime qui, revenant très vite entre les mains états-uniennes, s'enferre­rait en une dérive salafiste qui contaminerait le monde de sa violence. Dirigés par des êtres sans pensée, sauvant à peine ici et là, du Liban à l'Irak, des restes de politique en propre que nos derniers dirigeants ont depuis liquidés, n'interrogeant jamais ce que serait un modèle émancipé de ces liens à des terres qui nous tenaient, nous nous laissâmes couler dans l'indulgence d'abord, puis l'indigence, espérant que nos populations n'en souffriraient excessivement, reportant toujours les décisions drastiques que tout cela produirait. Cela amena à la révolte que l'on sait, et pose donc les questions de la reprise de notre souveraineté.

 

[1] Juan Braco, Abattre l’ennemi, Michel Lafon, 2021, P. 152-167

[2] Puisque c'est ainsi que l'on s'est décidé à nommer la période où l'Homme sembla définitivement prendre le dessus sur toute autre forme biologique ou « naturelle ».

[3] La dernière fonction, définitionnelle, étant celle qui s'impose de la nature à l'espèce, et autorise sa survie, ou au contraire précipite sa chute, et contre laquelle nous sommes lancés en une lutte perpétuelle. L'hystérisation des débats sur le changement climatique traduit en ce sens un manque de conscience du fait que cette nouvelle bifurcation potentielle s'inscrit dans ce cadre permanent en tant qu'événement parmi d'autres événements, celui-ci n'étant que particulièrement conscientisé par rapport à d'autres, ou à tous les précédents.

[4] Ainsi distingue-t-on le capital originel et le capital dérivé.

 

Publié dans Actualité, Armes, Branco

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