La nouvelle

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

La nouvelle
La nouvelle
Mardi 5 décembre 2006

Deuxième jour de Congés de Fin de Carrière (CFC). Je suis assis à la même table qu’aujourd’hui, avec, comme aujourd’hui, livres et papiers devant moi. Prêt à écrire, mais sur quoi, pourquoi, pour quoi et comment ?

Vers 17h mon mobile sonne.

  • Thierry, c’est Julian (le compagnon de ma sœur). Tu as des nouvelles de Laurence, je n’arrive pas à la joindre ?
  • Oh ! Laurence, ce n’est pas très surprenant. Des fois elle promet de me rappeler le soir-même puis je n’ai plus de nouvelles pendant deux semaines.
  • Entre nous ce n’est pas pareil et, en plus, elle devait me rejoindre à Paris.
  • D’accord, je vais appeler Papa, pour voir s’il a des nouvelles.

Mon père est hospitalisé à Lyon, à la suite d’une fracture du bassin, et vient de fêter ses 80 ans avec Laurence.

  • Papa, c’est Thierry. Tu sais où est Laurence, je n’arrive pas à la joindre ?
  • Non, c’est important ?
  • Non, non, je vais essayer autrement. Je te tiens au courant.

Je rappelle Julian.

  • Papa n’a pas de nouvelles.
  • Si on essayait d’appeler sa voisine, Madame … (je ne me souviens pas de son nom).
  • Tu as son numéro de téléphone ?
  • Non mais tu dois pouvoir le trouver sur Internet.
  • Je l’ai : Madame … , 4 impasse d’Ypres, ce doit être elle.
  • Thierry, je l’appelle et te rappelle.

Julian raccroche. Trois minutes après mon mobile sonne.

  • Thierry, ils ont trouvé Laurence morte en bas de son escalier. Je ne peux rien faire, je ne suis pas de la famille. À toi de gérer.

Je rappelle la voisine qui me confirme la nouvelle et me donne le numéro du policier chargé de l’enquête qui me donne des précisions sur l’horrible nouvelle.

Choc énorme. Je ne réalise pas vraiment. La même mort que Maman, 26 ans auparavant. Tombée dans l’escalier de Chézery après s’être levée pour s’occuper de Benoit, âgé d’un peu plus de deux semaines, qui pleurait. Elle n’a pas éclairé le pallier et s’est tuée en chutant dans  l’escalier droit et raide dont elle nous avait toujours dit de nous méfier.

Laurence a toujours porté cette mort comme un fardeau. Elle m’a dit un jour que si j’avais eu le moindre hésitation pour répondre non à sa question – Thierry, tu crois que j’ai tué Maman ?  – elle ne serait plus de ce monde.

Et aujourd’hui c’est elle qui chute et se tue.

Dans une espèce de coma, je téléphone à Marie, ma femme, Bertrand, notre frère, Benoit, son fils. J’ai, quinze ans après, toujours dans les oreilles leurs cris de douleur.

Marie revient vite du travail. Nous nous organisons avec Bertrand.

Un peu plus tard, Papa rappelle.

  • Thierry, tu as des nouvelles de Laurence ?
  • Oui, tout va bien, ne t’inquiète pas.

Je ne sais toujours pas aujourd’hui où j’ai trouvé la force de ne pas trahir mon choc, ma peine immense. Je ne pouvais pas lui annoncer, au téléphone,  qu’il venait de perdre sa fille, après avoir perdu sa seconde femme, Anne, en 2002, et notre mère, Denise, en 1980, d’une même chute.

Ce ne sera que le lendemain que j’aurai la douleur de lui annoncer cette terrible nouvelle. Mon père, sur son fauteuil d’hôpital,  entouré d’une infirmière et de moi, rejoints, après la terrible annonce, par Bertrand et Marie, me regardera fixement au-delà de toute expression d’un immense chagrin répété.

Publié dans Ecrire

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