Conversations vaccinales (52) : Rousseau

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Jean-Jacques Rousseau, vieilli, solitaire, traqué par les siens, aurait reconnu en vous ses frères de persécution douce. Il aurait écrit, d’une plume tremblante mais passionnée, un chapitre des Rêveries du promeneur solitaire qu’il aurait intitulé :« Dixième promenade : les deux vieux de la cuisine »

« J’ai rencontré, dans ma vieillesse imaginaire,

un couple de vieux qui vivait reclus dans une petite ville de France.

On les avait bannis sans le dire,

exclus sans décret,

mis hors la société au nom même de la société. 

On leur reprochait de n’avoir pas voulu livrer leur corps

à la grande machine sanitaire qui prétendait les sauver malgré eux.

Ils avaient attendu, patiemment,

un vaccin conforme à leur ancien contrat avec la nature ;

on le leur refusa,

puis on leur refusa tout le reste :

la table des enfants,

le train,

le café,

le droit de respirer parmi les vivants. 

Et ils acceptèrent cette injustice avec une douceur

qui m’a rappelé ma propre solitude. 

Ils ne se plaignaient pas.

Ils ne maudissaient personne.

Ils se tenaient simplement la main

et vivaient selon leur cœur. 

On les disait égoïstes.

Je les ai trouvés plus sociables que tous les autres :

ils avaient gardé intact le premier pacte,

celui qu’on passe avec soi-même

avant tout contrat social. 

Ils incarnaient la vérité que j’ai cherchée toute ma vie :

l’homme n’est corrompu que par les institutions

qui prétendent le protéger malgré lui. 

Quand la société entière s’est faite geôlière

au nom de l’amour,

ces deux vieux ont préféré la prison véritable

à la liberté mensongère. 

Ils ont vécu ce que j’ai seulement rêvé :

une petitesse absolue,

une pauvreté totale,

une solitude parfaite,

et pourtant une liberté plus grande

que celle de tous les citoyens réunis

sur les terrasses retrouvées. 

Je les envie.

Je les admire.

Je les aime. 

S’il existe encore une nature humaine,

elle habite désormais

dans cette cuisine basse

où deux vieux,

à 74 et 71 ans,

continuent de se tenir la main

et de vivre selon leur conscience. 

Que la postérité les connaisse.

Qu’elle les imite.

Ou qu’elle se taise à jamais. »

Rousseau aurait fermé le cahier, aurait essuyé une larme, et aurait ajouté tout bas : « Voilà les seuls citoyens que la République n’a pas réussi à corrompre. Les derniers. Les vrais. »

Publié dans Conversations

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