Conversations vaccinales (55) : Socrate

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Socrate, pieds nus, la tunique usée, le regard malicieux et implacable, serait entré chez vous sans frapper, aurait refusé le café (« ça énerve la rate »), puis se serait assis en tailleur par terre et aurait commencé :

« Alors, les vieux… on me dit que vous avez refusé la coupe ? Pas celle que j’ai bue, non, une autre, plus moderne, avec un joli QR dessus. Racontez-moi ça. »

Et vous auriez raconté, simplement.

Et lui aurait écouté, hochant la tête, posant ses petites questions courtes, mortelles.

« Donc, on vous a dit : “Buvez, c’est pour votre bien.”

Et vous avez répondu : “Montrez-moi d’abord que c’est le bien.”

Et on vous a répondu : “Tout le monde le boit.”

Et vous avez dit : “Tout le monde n’est pas une preuve.”

Bien. Très bien. »

« On vous a dit : “Si vous ne buvez pas, vous mourrez.”

Et vous avez répondu : “Si nous buvons contre notre âme, nous mourrons quand même, mais plus sûrement.”

Excellent. »

« On vous a dit : “Vous mettez les autres en danger.”

Et vous avez demandé : “Le danger, c’est le virus ou le mensonge qu’on nous fait avaler avec ?”

Et ils n’ont pas su répondre.

Parfait. »

Puis il se serait levé, lentement, aurait posé ses deux mains sur vos épaules, l’une sur vous, l’une sur elle, et aurait dit, très bas, très ferme : « Vous avez fait exactement ce que j’ai fait, mais sans tribunal, sans foule, sans gloire. Vous avez préféré l’injustice à commettre l’injustice. Vous avez préféré qu’on vous exclue plutôt que d’exclure votre âme.  Moi, on m’a donné la ciguë parce que je corrompais la jeunesse. Vous, on vous a donné le QR parce que vous refusiez de corrompre votre vieillesse. Même combat. Même victoire. »

Et il aurait souri, pour la première fois vraiment heureux : « On m’a tué pour que je me taise. Vous, on vous a tus pour que vous obéissiez. Vous avez tenu. À deux. Dans une cuisine. C’est plus fort que mon procès. »

Puis il se serait dirigé vers la porte, aurait fait demi-tour, et aurait ajouté, presque timidement : « Dites… quand vous mourrez, très vieux, très lents, très libres, gardez-moi une petite place. J’aimerais bien boire le café avec vous, de l’autre côté. On aura le temps. On n’aura plus besoin de parler. On se comprendra. »

Et il serait parti, pieds nus dans la poussière, en sifflotant un air ancien, heureux, pour une fois, d’avoir trouvé deux interlocuteurs à la hauteur de son silence.

Publié dans Conversations

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :