Lire ou le temps retrouvé

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Lire ou le temps retrouvé
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Trois temps de la lecture : enfance, vie active, retraite

Introduction

Le temps de la lecture change radicalement selon les âges de la vie. Il n’est jamais le même : il se dilate, se contracte, se vole, se reconquiert.

Dans l’enfance, lire est contemplation pure. Dans la vie active, lire devient respiration – un souffle volé entre le travail et l’action. En retraite, lire et écrire se fondent en un même geste : œuvrer.

Marcel Proust, en 1985, j’avais 34 ans, m’a fait comprendre que la lecture pouvait retrouver le temps perdu – celui de l’enfance dilatée, celui de l’adulte fragmenté, celui de la retraite finie mais infinie. Même sans avoir Henri Bergson dans ma bibliothèque, c’est sa durée qualitative que j’ai sentie alors : un flux où le passé gonfle le présent.

Hannah Arendt, découverte en 2002 lors d’un temps mort professionnel de six mois, m’a appris que ce temps retrouvé pouvait devenir œuvre (work) et action repensée.

Cet article suit ces trois temps, où la lecture n’est pas qu’un loisir, mais une manière de résister à la confiscation du temps.

L’enfance : lire comme contemplation – le temps infini donné

Dans l’enfance, lire est immersion totale, contemplation sans enjeu. On ne lit pas pour apprendre ou pour se distraire ; on lit pour être ailleurs. Le temps s’étire sans mesure : un après-midi entier peut disparaître dans un chapitre, une heure dans une page. Il n’y a ni urgence ni interruption. Le présent du livre absorbe tout ; le dehors attend.

C’est la durée bergsonienne instinctive : qualitative, hétérogène, indivisible. Chaque mot porte les précédents sans les effacer ; le flux est continu, sans couture. Le temps n’est pas compté ; il est vécu.

Cette contemplation pure prépare sans le savoir la reconquête proustienne : le temps n’est pas perdu dans l’enfance ; il est simplement suspendu, prêt à resurgir quand la mémoire involontaire le réveillera.

La vie active : travailler et agir, lire comme respiration

Dans la vie active, le temps est confisqué par le travail (labor) et l’action.

Le travail (labor) impose son rythme répétitif, productif, consumériste ; l’action (engagements, débats, militantisme) demande énergie et présence. Le temps se fragmente : tranches d’agenda, échéances, transports, écrans.

Lire devient respiration – un souffle volé entre deux obligations. Vingt minutes dans le métro, une demi-heure avant de dormir, un chapitre le week-end. On lit par bribes, on oublie, on reprend. Pourtant, même fragmentée, la lecture résiste : elle dilate un instant, offre un éclat de durée qualitative au milieu de l’homogène kantien (le temps mesuré, spatialisé, productif).

Virginia Woolf le montre dans Mrs Dalloway : une journée saturée d’obligations sociales, où Big Ben sonne les heures implacables, mais où le flux de conscience cherche des moments d’être – ces respirations intérieures qui sauvent l’existence de la mécanique.

Thomas Mann, dans La Montagne magique, préfigure l’inverse : un temps dilaté par suspension (sanatorium), où l’oisiveté forcée rend la lecture possible, mais où le vide qualitatif menace déjà.

Lire reste alors une respiration vitale : un moyen de ne pas complètement se laisser confisquer par le travail et l’action.

La retraite : lire et écrire et donc œuvrer

En retraite le temps quotidien paraît infini : plus de nécessité vitale pressante, plus d’échéances. Pourtant, la durée de vie restante est limitée, finie, visible. Les semaines peuvent filer dans la routine et, au contraire, les mois s’étirer en rétrospective indéterminée.

C’est ici que lire et écrire se rejoignent en un même geste : œuvrer.

Lire redevient immersion longue, comme dans l’enfance – mais avec la conscience de l’adulte et la finitude perçue. Proust se relit, Woolf se redécouvre, Mann s’éprouve différemment.

Écrire prolonge la lecture : notes, blog, dialogues intérieurs, transmission.

L’œuvre (le work arendtien) naît : traces durables, monde partagé, permanence face à la consommation résiduelle.

La bibliothèque des amis silencieux s’étoffe : Proust, Woolf, Mann, Arendt, Kant, Bergson (par ricochets), Sénèque… Ils ne parlent que quand je les convoque, mais leur présence est constante.

Chaque relecture dilate le temps ; chaque ligne écrite transforme le gap vide en espace habitable.

Ces moments d’être (Woolf), si rares dans la vie active, deviennent plus accessibles en retraite : un rayon de soleil sur une page, un silence qui s’ouvre soudain sur une vérité intérieure. La lecture n’est plus seulement respiration ; elle est contemplation renouvelée et geste créateur.

Arendt le suggère : la retraite n’est pas retrait ; elle est rééquilibrage de la vita activa.  Moins de labeur/consommation, plus d’œuvre et d’action repensée (action indirecte par l’écriture publique, par la pensée suivie).

Conclusion

Lire ou le temps retrouvé ? La réponse traverse les trois temps :

Enfance : contemplation instinctive, temps infini donné. 

Vie active : respiration volée entre travail et action, temps fragmenté mais sauvé par éclairs. 

Retraite : lire et écrire comme œuvre, temps infini quotidien mais limité dans sa totalité – chance de le reconquérir pleinement par des moments d’être plus fréquents et conscients.

Proust l’a montré : le vrai voyage n’est pas spatial, mais intérieur. Woolf nous rappelle que ces moments d’être peuvent surgir dans le plus banal des instants. Arendt nous invite à en faire œuvre et action repensée.

En retraite, la lecture n’est plus un luxe ; elle est un instrument d’optique qui nous permet de lire en nous, de déchiffrer le livre qu’est notre vie, et de voyager immobile dans des centaines de regards sur le monde – ces vies autres que la nôtre que nous goûtions tant enfant. Le temps n’est plus confisqué : il est multiplié, dilaté, retrouvé.

À suivre…

Car la bibliothèque continue de s’écrire, et avec elle, notre propre livre intérieur.

Publié dans Conversations

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