Les étapes de la domination totale

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

D'après Les Origines du totalitarisme, extrait de Voyage avec Hannah Arendt à travers le XXe siècle. 

Les étapes de la domination totale

En comparaison de la démence du résultat – la société concentrationnaire –, le processus par lequel les homme sont préparés à cette fin, les méthodes employées pour adapter les individus à cet état de choses sont limpides et logiques.

La fabrication massive et démentielle de cadavres est précédée par la préparation historiquement et politiquement de cadavres vivants. L'impulsion et, ce qui  est plus important, le consentement tacite,  donnés à 1’apparition  de cet état de choses sans précédent sont le fruit de ces évènements qui, dans une période de désintégration politique, ont soudain privé, contre toute attente, des centaines de milliers d'êtres humains de domicile et de patrie, en ont fait des hors-la-loi et des indésirables, tandis que des millions d'autres êtres humains sont devenus, à cause du chômage  économiquement superflus et socialement onéreux. Cela n’a pu à son tour se produire que parce que les droits de l'homme qui, philosophiquement, n'avaient jamais établis mais seulement formulés, qui. politiquement, n’avaient jamais été garantis mais seulement proclamés, ont, sous leur forme traditionnelle, perdu toute validité.

Le premier pas essentiel sur la route qui mène à la domination totale consiste à tuer en  l’homme la personne juridique. En soustrayant certaines catégories de personnes à la protection de la loi, en plaçant le camp de concentration en dehors du système pénal normal et sélectionnant les détenus en dehors de la procédure judiciaire normale selon laquelle un crime déterminé encourt une sanction prévue d'avance.

Le pas décisif suivant dans la préparation de cadavres vivants est le meurtre en l'homme de la personne morale. On y procède en rendant d'une manière générale, et pour la première fois dans l'histoire, le martyre impossible: « Combien, ici, croient encore à l'importance, même historique. d'une protestation ? Ce scepticisme-là. c'est le vrai chef-d'œuvre des SS. Leur grande réussite. Ils ont corrompu toutes les solidarités humaines.[1]»

Une fois tuée la personne morale. il ne subsiste qu'un obstacle à la métamorphose des hommes en cadavres vivants : la différenciation des individus, l'identité unique de chacun.

Les méthodes utilisées pour en finir avec ce caractère unique de la personne humaine sont nombreuses. Monstrueuses conditions de transport vers les camps, arrivée au camp, avec le choc savamment préparé des premières heures, avec le rasage du crâne, avec la tenue grotesque du camp, tortures absolument inimaginables, juste dosées pour ne pas tuer le corps, en tout cas pas rapidement. Avec un but unique : manipuler le corps humain – avec ses infinies possibilités de souffrir – de manière à lui faire détruire la personne humaine aussi inexorablement que certaines maladies mentales d'origine organique.

 

Détruire l'individualité, c’est détruire la spontanéité, le pouvoir qu’a l'homme de commencer quelque chose de neuf à partir de ses propres ressources, quelque chose qui ne peut s'expliquer à partir de réactions à l'environnement et aux événements.

Rien donc ne demeure, sinon d'affreuses marionnettes à face humaine, qui toutes se comportent comme le chien dans les expériences de Pavlov, qui toutes réagissent d'une manière parfaitement prévisible même quand elles vont à leur propre mort, et qui ne font que réagir.

 

[1] David Rousset, Les jours de notre mort.

Les étapes de la domination totale

Publié dans Arendt, Totalitarisme

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