Les sombres temps

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Dans ce recueil d’essais et d’articles écrits au cours d’une période de douze ans à la faveur des circonstances, c’est de certains hommes et de certaines femmes qu’il s’agit d’abord – comment ils ont vécu leur vie, comment ils ont évolué sur la scène du monde et comment ils furent affectés par l’époque. On ne saurait concevoir des êtres plus différents les uns des autres que ceux qui sont ici réunis et il n’est pas difficile d’imaginer leurs protestations – eussent-ils seulement leur mot à dire – contre le fait d’être ainsi comme rassemblés dans un espace commun. Car en commun ils n’ont ni les dons, ni les convictions, ni la profession, ni le milieu ; à deux exceptions près, ils n’eurent aucune relation entre eux. Mais bien qu’appartenant à des générations différentes, ils furent contemporains – sauf bien entendu Lessing qui est cependant abordé dans l’essai introductif comme s’il était un contemporain. Ainsi partagent-ils l’époque au cours de laquelle s’est déroulée leur vie : le monde de la première moitié du XXe siècle avec ses catastrophes politiques, ses désastres moraux et l’étonnant développement des arts et des sciences. Et tandis que cette époque provoqua la mort de quelques-uns d’entre eux et eut une influence déterminante sur la vie et l’œuvre de quelques autres, certains ne furent qu’à peine affectés par elle et il n’en est pas un seul dont on pourrait dire qu’elle l’a conditionné. Quiconque chercherait ici des figures incarnant une époque, des porte-paroles du Zeitgeist[1], des vedettes de l’Histoire (avec un grand H) serait déçu.

Pourtant, l’époque – les « sombres temps » dont parle notre titre – affleure, je pense, d’un bout à l’autre de ce livre. J’emprunte ces mots au fameux poème de Brecht « À ceux qui naitront après nous » qui dit le désordre et la faim, les massacres et les assassins, la révolte contre l’injustice,  et le désespoir « Quand il n’y avait qu’injustice et pas de révolte », la haine légitime – mais qui n’en déforme pas moins les traits –, la colère justifiée – mais qui n’en rend pas moins la voix rauque. Tout cela était bien réel puisque cela avait lieu publiquement ; cela n’avait rien de secret ni de mystérieux. Et cependant ce n’était absolument pas visible pour tous, ni du tout facile à percevoir ; car jusqu’au moment précis où la catastrophe atteignit tout et tout le monde elle était dissimulée non par des réalités mais par les paroles trompeuses et parfaitement efficaces de presque tous les personnages officiels qui trouvaient, continuellement et dans de nombreuses et ingénieuses variantes, une explication satisfaisante des évènements préoccupants et des craintes justifiées. Quand nous pensons aux sombres temps et à ceux qui y vivent et évoluent il nous faut prendre en compte ce camouflage dû à l’« establishment » - au « système » comme on disait alors – et généralisé par lui.  S’il appartient au domaine public de faire la lumière sur les affaires des hommes en ménageant un espace d’apparition où ils puissent montrer, pour le meilleur et pour le pire, par des actions et par des paroles, qui ils sont et ce dont ils sont capables, alors l’obscurité se fait lorsque cette lumière est éteinte par des « crises de confiance » et un « gouvernement invisible », par une parole qui ne dévoile pas ce qui est mais le recouvre d’exhortations – morales ou autres – qui, sous prétexte de défendre les vieilles vérités, rabaissent toute vérité au niveau d’une trivialité dénuée de sens.

Rien de cela n’est nouveau. C’est la situation que Sartre, il y a trente ans, décrivit dans La Nausée (qui est restée, à mon avis, son meilleur livre) en termes de mauvaise foi et d’esprit de sérieux, celle d’un monde où quiconque est publiquement reconnu fait partie des salauds et où tout étant existe sur le mode d’une facticité opaque et dénuée de sens qui répand l’obscurité et provoque le dégoût.  Et cette situation est identique à celle décrite, il y a quarante ans par Heidegger (quoique dans un but tout à fait différent) avec une précision inouïe dans les paragraphes de L’Être et le temps qui traitent du « on », de son « bavardage », et en général de tout ce qui, faute d’être préservé et abrité dans l’intimité du soi, paraît en public. Dans la description heideggérienne de l’existence humaine tout ce qui est réel et authentique est assailli par le pouvoir accablant du « bavardage » irrésistiblement engendré par le domaine public. Ce pouvoir détermine l’existence humaine dans ses moindres aspects, il interdit – parce qu’il la précède – la manifestation du sens ou du non-sens de tout ce que l’avenir peut apporter. Selon Heidegger, on n’échappe pas à l’ « incompréhensive trivialité » de ce monde quotidien commun, si ce n’est en s’en retirant pour entrer dans cette solitude que les philosophes, depuis Parménide et Platon, ont opposée au domaine politique. La pertinence philosophique des analyses de Heidegger (qui est, à mon avis, indéniable) ne nous intéresse pas ici – pas plus que la tradition de pensée dans laquelle il s’inscrit –mais exclusivement : certaines expériences fondamentales de l’époque et leur description conceptuelle. Dans notre contexte, l’important est que l’affirmation si déplaisante à entendre« La lumière de ce qui est public obscurcit tout » est allée au cœur de la question et ne fut rien de moins que le résumé le plus concis des conditions existantes.

Les « sombres temps », au sens le plus large qui est celui que j’adopte ici, ne sont pas, en tant que tels, assimilables aux monstruosités de ce siècle qui sont certainement d’une horrible nouveauté. Les temps sombres, au contraire, non seulement ne sont pas nouveaux mais ne sont pas même exceptionnels dans l’histoire, quoiqu’ils furent peut-être inconnus à celle de l’Amérique qui, par ailleurs, a, elle aussi, son lot de crimes et de désastres. Que nous ayons, même dans les plus sombres des temps, le droit d’attendre quelque illumination et qu’une telle illumination puisse fort bien venir moins des théories et des concepts que de la lumière incertaine, vacillante et souvent faible que des hommes et des femmes, dans leur vie et leur œuvre, font briller dans presque n’importe quelles circonstances et répandent sur l’espace de temps qui leur est donné sur terre, telle est l’intime conviction qui constitue le fond sur lequel les silhouettes qui suivent furent dessinées. Des yeux aussi habitués à l’obscurité que les nôtres auront du mal à distinguer si leur lumière fut celle d’une chandelle ou d’un soleil ardent. Mais une telle évaluation objective me paraît être une question d’importance secondaire qui pourra être abandonnée sans inconvénient à ceux qui naîtront après nous.

Janvier 1968

Hannah Arendt,

Préface de Vies politiques (Men in dark times), tel/gallimard, p. 7-10


[1] Le Zeitgeist  est une notion empruntée à la philosophie allemande signifiant « l’esprit du temps », utilisé notamment dans la philosophie de l'histoire et la psychologie. Il désigne le climat intellectuel et culturel, ou paradigme, d'une époque. (wikipedia)

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