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Actualité de Hannah Arendt

Actualité de Hannah Arendt

Introduction à la pensée de Hannah Arendt

29 Février 2016

Prologue de Condition de l'homme moderne (essai de résumé)

Dans ce prologue Arendt structure et développe ses réflexions à partir de deux évènements avant de présenter ce qu’elle se propose de faire et ne pas faire dans son ouvrage. 

Prologue de Condition de l'homme moderne (essai de résumé)

Le premier évènement est le lancement dans l’Univers, en 1957, d’un objet terrestre fait de main d'homme[1]. La réaction immédiate, largement partagée, fut le soulagement de voir accompli le premier « pas vers l'évasion des hommes hors de la prison terrestre ». Faisant écho à la phrase écrite sur la stèle d’un savant russe[2], vingt ans auparavant : « L'humanité ne sera pas toujours rivée à la Terre. » Est-ce que l'émancipation, la laïcisation de l'époque moderne qui commença par le refus d'un dieu Père dans les cieux, doit s’achever sur la répudiation, plus fatale encore, d'une Terre Mère de toute créature vivante ?

La Terre est la quintessence même de la condition humaine. Si l'artifice humain du monde sépare l'existence humaine de tout milieu purement animal, la vie elle-même est en dehors de ce monde artificiel, et par la vie l'homme demeure lié à tous les autres organismes vivants. Depuis quelque temps, un grand nombre de recherches scientifiques s'efforcent de rendre la vie « artificielle » elle aussi, et de couper le dernier lien qui maintient encore l'homme parmi les enfants de la nature. Cet homme futur, produit par les savants, parait en proie à la révolte contre l'existence humaine telle qu'elle est donnée et veut l’échanger contre un ouvrage de ses propres mains. La question est de savoir si nous souhaitons employer dans ce sens nos nouvelles connaissances scientifiques et techniques, et l'on ne saurait en décider par des méthodes scientifiques. C'est une question politique primordiale que l'on ne peut abandonner aux professionnels de la science ni à ceux de la politique.

Les premiers effets boomerang des grandes victoires de la science se sont fait sentir dans une crise survenue au sein des sciences naturelles elles-mêmes. Les « vérités » scientifiques modernes, bien que démontrables en formules mathématiques et susceptibles de preuves technologiques, ne se prêtent plus à une expression normale dans le langage et la pensée. Il se pourrait, créatures terrestres qui avons commencé d'agir en habitants de l'univers, que nous ne soyons plus jamais capables de comprendre, c'est-à-dire de penser et d'exprimer, les choses que nous sommes cependant capables de faire. S'il s'avérait que le savoir (au sens moderne de savoir-faire) et la pensée se sont séparés pour de bon, nous serions bien alors les jouets et les esclaves non pas tant de nos machines que de nos connaissances pratiques, créatures écervelées à la merci de tous les engins techniquement possibles, si meurtriers soient-ils.

La situation créée par les sciences est d'une grande importance politique. S'il est bon de se méfier du jugement politique des savants en tant que savants, c'est d’abord et précisément en raison du fait qu'ils se meuvent dans un monde où le langage a perdu son pouvoir. Toute action de l'homme, tout savoir, toute expérience n'a de sens que dans la mesure où l'on en peut parler. Les hommes au pluriel, c'est-à-dire les hommes en tant qu'ils vivent et se meuvent et agissent en ce monde, n'ont l'expérience de l'intelligible que parce qu'ils parlent, se comprennent les uns les autres, se comprennent eux-mêmes.

Le second évènement, peut-être plus décisif, est l'avènement de l'automatisation qui, en quelques décennies, probablement, videra les usines et libérera l'humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l'asservissement à la nécessité. Le fait même d'être affranchi du travail comptait jadis parmi les privilèges les plus solidement établis de la minorité. Il semble que l’on se soit servi  du progrès scientifique et technique pour accomplir ce dont toutes les époques avaient rêvé sans jamais pouvoir y parvenir.

Mais l'époque moderne s'accompagne de la glorification théorique du travail et transforme la société tout entière en une société de travailleurs. Cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société, qui, de façon égalitariste, fait vivre les hommes ensemble autour du travail, il ne reste plus de classe, plus d'aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l'homme. Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire.

À ces préoccupations, à ces inquiétudes, ce livre ne se propose pas de répondre. Des réponses on en donne tous les jours, elles relèvent de la politique pratique, soumise à l'accord du grand nombre et il ne s'agit pas de problèmes à solution unique.

Cet ouvrage propose de reconsidérer la condition humaine du point de vue de nos expériences et de nos craintes les plus récentes, et, tout simplement, de penser ce que nous faisons. Il ne traite que des articulations les plus élémentaires de la condition humaine, des activités qui sont à la portée de tous les êtres humains. Il se limite donc à un essai sur le travail, l'œuvre et l'action, qui en forment les trois chapitres centraux. Le  point de vue historique est traité dans le dernier chapitre pour ce qui concerne l’époque moderne, et, tout au long du livre, pour les diverses configurations dans la hiérarchie des activités telles que nous les connaissons dans l'histoire de l'Occident.

Ce livre se limite à l'époque moderne qui est autre chose que le monde moderne. Scientifiquement, l'époque moderne a commencé au XVIIe siècle et s'est achevée au début du XXe. Politiquement, le monde moderne est né avec les premières explosions atomiques. Cet ouvrage ne traite pas de ce monde moderne qui a servi de toile de fond à sa rédaction. Il se limite à l'analyse des facultés humaines générales qui naissent de la condition humaine et qui sont permanentes, c’est-à-dire qui ne peuvent être irrémédiablement perdues tant que la condition humaine ne change pas.

L'analyse historique a pour but de rechercher l'origine de l'aliénation du monde moderne, de sa double retraite fuyant la Terre pour l'univers et le monde pour le Moi, afin d'arriver à comprendre la nature de la  société telle qu'elle avait évolué et se présentait au moment de l'avènement d'une époque nouvelle et encore inconnue.

 


[1] Spoutnik 1, premier satellite artificiel  lancé et mis en orbite le 4 octobre 1957 par l'URSS.

[2] Constantin Tsiolkovski (1857 – 1935est un scientifique russe d'origine polonaise considéré comme le père et le théoricien de l'astronautique moderne. (Wikipedia)

Publié par Thierry Ternisien d'Ouville à 16:55pm
Avec les catégories : #Arendt

commentaires

olivier besson de saint acheul 04/11/2016 15:12

Loin de moi l'idée de vous convaincre d'interrompre vos recherche, bien au contraire. Je ne me suis pas formalisé de votre mépris quand vous me répondiez comme si j'avais quinze ans. Je suis déçu de voir une gauche sympa (le mouvement Utopia a toute ma sympathie) trouver ses professeurs dans le giron des révolutions conservatrices allemande et américaine. Vous trouvez des airs "universitaires" à mon "soliloque" mais je n'ai même pas encore abordé le point qui constituait l'amorce de notre conversation : lire ou ne pas lire Faye. Je ne m'offusque pas non plus en lisant "masturbatoire"... soyez sans crainte, j'ai un peu plus d'humour que ça. Je pensais vous proposer quelques lignes de commentaires sur les premières lignes de condition de l'homme moderne mais à quoi bon si vous n'osez jamais défendre votre auteur de prédilection. Dommage

Olivier Besson de Saint Acheul 04/11/2016 17:04

Le jugement d'Arendt sur Darwin ne vous intéresse pas ? Vous n'avez donc pas d'idées là dessus ? Le statut du mot "totalitarisme" (notion concept idée image... dites voir) non plus ? Vous n'avez rien à faire connaître à un lecteur non convaincu ? Aurait'il fallu que je commence en jurant que je ne blasphèmerai plus contre l'aura d'Arendt. J'arrête de vous embêter avec mes questions -que je ne trouve pas masturbatoires mais substantielles précises et sourcées- parce que mon objet n'est pas d'alimenter un conflit de postures. Comprenez seulement qu'en fait de "courage de lire", je reste un peu sur ma faim.

Thierry Ternisien d'Ouville 04/11/2016 15:40

Je ne vise nullement à défendre mais simplement à faire connaître. Je ne débats que de mes propres idées. Le jugement des auteurs, morts ou vivants, ne m'intéresse pas. Leur éclairage sert à nourrir le mien, simplement.

Thierry Ternisien d'Ouville 03/11/2016 13:03

Où peut se situer le debat face a un tel déferlement de certitudes et de mepris ? Continuez votre soliloque. Je n'interromprai pas mes recherches, du moins au stade ou j'en suis, pour des debats universitaires sans interets autres que la masturbation intellectuelle. Mon plaisir se situe plutot dans la diversite , la pluralite et la nouveaute du monde.

Olivier Besson de Saint Acheul 03/11/2016 10:53

Me revoilà et je vous salue. J'espère en continuant notre conversation ici vous convaincre que je ne cherche pas à m'en prendre à vous devant un public et que c'est la réflexion philosophique qui m'intéresse. Nous disions Arendt non-philosophe, "théoricienne politique", dans cet hors lieu de la "pensée-pensante". Parce qu'il vous semble que prétendre parler "hors de la philosophie" recouvre une profondeur (qui a bon dos). A mes yeux ce n'est là que manoeuvre de fumisterie. Au passage je note que vous disiez sur facebook que le concept de totalitarisme n'en pas un et n'a qu'un usage très limité (mais de quoi s'agit-il alors?) pour Arendt.. Pas chez vous cela dit puisque l'UE, l'islamisme et le néolibéralisme seraient de "nouveaux totalitarismes"... mais passons voulez vous. En fait de profondeur avec cette histoire auto-appellation il n'est je crains question que d'acclimatation au champ universitaire américain. Vous trouverez le même feuilleton chez Strauss avec la sociologie de la conniassance prétendue fondée par son lamentable essai "la persécution et l'art d'écrire". L'université américaine étant peu pourvoyeuse de chaire de "destruction de la métaphysique pour la réinscrpition de la communauté du peuple dans son destin historiale.. blabla". Je caricature Heidegger pour venir sur ce second point : vous semblez croire possible et sérieux de travailler arendt en la coupant de la philosophie. Autant couper marx de hegel, smith de hume, aristote de platon. Sans doute dégage-t-elle quelque chose d'à peu près autonome par rapport à ses sources, mais cela requiert plutôt que nous décharge de nous instruire en philosophie (au travail disiez-vous, je vous retourne le conseil avec le même sourire) pour comprendre -liste non exhaustive- : 1) ce qu'elle dit d'Augustin ? 2) son invocation d'une "expérience grecque de la nature" ou sa référence à une "tradition" ? 3) le fait de marcher dans les pas de Heidegger ? 4) celui de se proposer d'introduire dans la pensée politique le jugement réfléchissant de Kant (un mot sur ce sujet?) .. voilà, c'est déjà pas mal. Une prochaine je vous expliquerai pourquoi Arendt n'est d'aucun secours intellectuel contre ce que nous appelons communément néolibéralisme et que sa pensée vie même en bonne harmonie avec ! Refonder la politique avec Arendt c'est déjà fait : cela s'appelle Lefort ou Finkielkraut et n'est que bavardages et pitreries. Opiner sans plus de précision qu'il existe un hors lieu de la pensée-pensante en est une autre. Si vous ne voulez pas débattre de Arendt lisant des philosophes, j'en prendrai acte et vous parlerai de Arendt lisant des historiens. S'il ne s'y trouve toujours rien de discutable, je vous donnerai mon sentiment sur la mesure de son "instruction scientifique". Après quoi je vous redirai que plonger dans les sables mouvants d'une éxégèse vierge de toute documentation historiographiqe est une pitrerie de plus. en post scriptum, si vous appréciez la littérature qu''Arendt propose sur la science moderne, j'imagine que vous avez cherché les sources de ce que vous appelez instruction scientifique dans la Krisis de Husserl. Au cas où je mets à votre disposition ce florilège : La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale
(Gallimard, TEL, trad et pref G. Granel)

p.7 "Mais le combat victorieux contre l'idéal de la physique classique et aussi bien cet autre combat qui se poursuit encore pour élaborer la mathématique pure dans une forme authentique et conforme à son sens, signifient-ils donc que la physique et la mathématique précédentes n'étaient pas encore scientifiques, ou encore que, malgré certains manques de clarté, peut-être certaines oeillères, elles n'auraient pas obtenu dans le champ de travail qui était le leur des vues théoriques évidentes ? Ces vues théoriques ne sont-elles pas contraignantes également pour nous, qui nous sommes libérés de ces oeillères ? Et ne comprenons-nous pas fort bien par conséquent, en nous replaçant dans l'attitude des classiques, comment dans cette attitude ont pu se réaliser de grandes découvertes – grandes, et toujours valables – à quoi s'ajoute l'abondance des innovations techniques qui ont fait à si bon droit l'émerveillement des générations précédentes ? Que la physique trouve sa représentation dans un Newton, ou dans un Planck ou dans Einstein ou dans qui que ce soit d'autre dans le futur, elle fut pourtant toujours et elle demeure science exacte. Elle le demeure même si ceux qui pensent qu'on ne doit espérer ni désirer parvenir à une forme ou à un style ultime, au sens absolu du terme, dans l'édification de la théorie d'ensemble, ont raison" p.10 "La façon exclusive dont la vision globale du monde qui est celle de l'homme moderne s'est laissée, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, déterminer et aveugler par les sciences positives et par la prosperity qu'on leur devait, signifiait que l'on se détournait avec indifférence des questions, De simples sciences des faits forment une simple humanité de fait."

p.10-11 "La simple science des corps manifestement n'a rien à nous dire, puisqu'elle fait abstraction de tout ce qui est subjectif."; p.11 "La vérité scientifique, objective, est exclusivement la constatation de ce que le monde -qu'il s'agisse du monde physique ou du monde spirituelle- est en fait" p.11 "Il n'a pas toujours été vrai que la science comprenne son exigence de vérité rigoureusement fondée au sens de cette objectivité qui domine méthodologiquement nos sciences positives et qui, déployant son action longuement au-delà d'elles, procure à un positivisme philosophique, un positivisme en tant que vision du monde, sa ressource et les moyens de s'étendre partout"..

p.15 "Il s"est révélé que cette méthode ne pouvait déployer ses effets comme autant de réussites indubitables que dans les sciences positives"; p.15 "La croyance en l'idéal de la philosophie et de la méthode, qui depuis le début de la modernité dirigeait tous les mouvements, cette croyance devint chancelante; et ce ne fut pas simplement pour ce motif extérieur que le contraste devenait effrayant entre l'échec renouvelé de la métaphysique d'une part, et d'autre part du flux ininterrompu et toujours plus puissant des réussites théorétiques et pratiques des sciences positives."

p.352 "Nous posons la question : comment se caractérise la figure spirituelle de l'Europe. J'entends l'Europe non pas géographiquement comme sur les cartes, comme s'il était possible de définir ainsi le domaine de l'humanité qui vit ici territorialement ensemble, en tant qu'humanité européenne. Au sens spirituel, il est manifeste que les dominions anglais, les Etats-Unis, etc., appartiennent à l'Europe, mais non pas les Esquimaux ou les Indiens des ménageries foraines, ni les tziganes qui vagabondent perpétuellement en Europe. Il est manifeste que, sous le titre d'Europe, il s'agit ici de l'unité d'une vie, d'une activité, d'une création spirituelle, avec tous les buts, tous les intérêts, soucis et peines, avec les formations téléologiques, les institutions, les organisations. Dans cet ensemble, les hommes individuels agissent au sein de diverses sociétés de niveau différent, les familles, les tribus, les nations, toutes intérieurement unies spirituellement et comme je le disais, dans l'unité d'une seule figure spirituelle. Il faut donc que les personnes, les associations de personnes et toutes leurs prestations culturelles aient en partage un caractère qui les relie en un tout."
Portez-vous bien! je retourne à mon travail.