Le projet totalitaire, fabriquer un homme nouveau, comme négation du politique et destruction de la dignité humaine (31 mars 2020)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Le projet totalitaire, fabriquer un homme nouveau, comme négation du politique et destruction de la dignité humaine (31 mars 2020)

Le projet totalitaire n’est pas, au sens strict du terme, politique puisque, loin de viser la fondation d’un espace politique au sein duquel une activité politique libre puisse se déployer et donner lieu à l’institution d’un monde commun ordonné à la parole et à l’action, il vise la transformation de l’homme lui-même. Il n’entend rien moins que forger un homme nouveau au sein d’une société elle-même nouvelle. En sa radicalité la fin qu’il poursuit autorise par avance l’usage de tous les moyens considérés nécessaires à sa réalisation. Si, pour faire advenir, c’est-à-dire fabriquer l’homme nouveau (qui n’est en réalité qu’une idée vide), tel ou tel moyen s’impose, seul compte son adéquation à la fin, son utilité et son efficacité, soit sa fonctionnalité. Érigé en valeur absolue, l’homme nouveau légitime toutes les atteintes à l’homme présent, la société nouvelle l’épuration de la société actuelle.

Loin d’être le régime du « tout politique », le totalitarisme, emporté par le mouvement qui le commande, se porte au-delà et détruit le domaine politique lui-même. L’excès du politique n’est pas l’excès de politique, mais sa négation. « Ni le national-socialisme ni le bolchevisme ne proclamèrent jamais qu’ils avaient établi un nouveau régime, ni ne déclarèrent que leurs objectifs étaient atteints avec la prise du pouvoir et le contrôle de l’État. Leur idée de domination ne pouvait être réalisée ni par un État, ni par un simple appareil de violence, mais seulement par un mouvement constamment en mouvement : à savoir la domination permanente de tous les individus dans toutes les sphères de leur vie. » Au sens propre, on ne devrait pas même parler d’État totalitaire mais, comme le fait Arendt, d’un mouvement systématique de domination, emporté toujours plus avant dans l’exercice de sa domination au point non seulement de ne plus reconnaître aucune limite objective à l’usage de la terreur comme moyen de domination, mais plus encore, plus aucun terme à la violence elle-même, plus aucune fin raisonnable ou sensée à la domination qui pourrait justifier la terreur.

Telle est la logique absurde de la domination totale : sa fin est sans fin, sans terme assignable, et le mouvement, « constamment en mouvement », ne peut que s’épuiser dans une domination et une terreur dénuées d’enjeux et de sens. Terreur livrée à elle-même dès que plus aucune fin n’est en mesure de justifier et d’ordonner les moyens, domination se prenant elle-même comme fin et n’obéissant à plus rien d’autre qu’à l’accroissement forcené de la terreur, qu’à l’augmentation de sa violence jusqu’en cet unique et ultime point où elle peut encore aboutir : la destruction totale de tout ce sur quoi elle étend son empire.

La domination n’a d’autre issue que la destruction, la « fabrication » de l’homme n’en produit que l’anéantissement systématique. Le caractère insensé de cette logique dénuée d’enjeux réels, se répétant à vide, inintelligible donc pour elle-même, se double de ce qu’Arendt a désigné comme un « sur-sens » produit et entretenu par l’idéologie totalitaire. « Par-delà le non-sens  de la société totalitaire, et sur lui, s’établit le règne du ridicule sur-sens de la superstition idéologique. » Sur-sens, parce que l’idéologie est déconnectée de toute expérience de la réalité, pure construction logique visant à combler le défaut de sens résultant du défaut d’expérience.

La logique destructrice de la domination totale emporte avec elle et l’expérience et la réalité de cette expérience : elle est destruction elle-même radicale, jusqu’à la destruction de l’expérience de la destruction. Elle marque à la fois le point d’aboutissement de l’impérialisme capitaliste et son dépassement dans le néant : « Avec ces nouvelles structures, bâties sur la force du sur-sens et mues par la logique, nous sommes certes à la fin de l’ère bourgeoise des profits et de la puissance, à la fin tout aussi bien de l’impérialisme et de l’expansion. L’agressivité du totalitarisme ne naît pas de l’appétit de puissance et son expansionnisme ardent ne vise pas l’expansion pour elle-même, non plus que le profit : leurs raisons sont uniquement idéologiques : il s’agit de rendre le monde cohérent, de prouver le bien-fondé de son sur-sens. » Rien des arguments utilitaristes de l’impérialisme ne subsiste plus pour conférer un semblant de sens au règne de la terreur : ni recherche du profit, ni volonté de puissance ni expansionnisme ne sont au fondement de la terreur totalitaire, entièrement prise dans l’engrenage insensé d’une domination exponentiellement croissante. Agressivité et expansion courent ainsi après le vide de sens d’un monde inexpérimentable, inexistant, parce que détruit dans sa domination même.

Si le totalitarisme met fin à la logique impérialiste, il ne commence rien : la logique de la domination totale qu’il substitue à la logique de l’expansion et du profit se prive elle-même de son seul fondement logique, le postulat utilitariste, et se voue à la destruction. Que la domination ne serve rien ni à rien, qu’elle ne puisse s’accrocher à rien d’autre qu’à la confirmation de l’idéologie qui la dote, par l’absurde, d’un sur-sens dans son œuvre de destruction du sens, fait advenir le règne généralisé de l’insensé et de l’inutile, le règne « dément » de la « superfluité ».

Or, il n’existe qu’une seule chose qu’on puisse tenter de rendre superflue dans l’univers, puisqu’elle est la seule qui, de l’univers peut faire un monde : la dignité humaine, et avec elle les œuvres qu’elle appelle comme sa demeure mondaine, et les actions qui n’ont de sens que de lui donner apparence sur le théâtre du monde. La destruction de la dignité humaine est ce qu’entreprend systématiquement la société totalitaire et ce qu’elle expérimente dans les camps. Elle passe par la dégradation ordonnée et systématique des « conditions » de l’humain en l’homme, par ce qu’Arendt appelait, à cette époque de sa réflexion, la « transformation de la nature humaine ».

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