La crise de l’Homme (Albert Camus, 28 mars 1946)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

La crise de l’Homme (Albert Camus, 28 mars 1946)

Texte original de la conférence donnée par Albert Camus au McMillin Theater le 28 mars 1946[1]

Les hommes de mon âge en France et en Europe sont nés juste avant ou pendant la première grande guerre, sont arrivés à l'adolescence au moment de la crise économique mondiale et ont eu 20 ans l'année de la prise de pouvoir par Hitler. Pour compléter leur éducation, on leur a offert ensuite la guerre d'Espagne, Munich, la guerre de 1939, la défaite et quatre années d'occupation et de luttes clandestines. Je suppose donc que c'est ce qu'on appelle une géné­ration intéressante. Et que justement, il sera plus intéressant pour vous que je parle, plutôt qu'en mon nom personnel, au nom d'un certain nombre de Français qui ont aujourd'hui 30 ans et qui ont formé leur intelligence et leur cœur pendant les années terribles où avec leur pays, ils se sont nourris de honte et ont vécu de révolte.

Oui, c'est une génération intéressante et d'abord parce qu’en face du monde absurde que ses aînés lui fabriquaient, elle ne croyait à rien et elle vivait dans la révolte.

La littérature de son temps, le surréalisme en particulier, était en révolte contre la clarté, le récit et la phrase elle-même. La peinture était abstraite, c'est-à-dire qu'elle était en révolte contre le sujet et la réalité. La musique refusait la mélodie. Quant à la philosophie, elle enseignait qu'il n'y pas de vérité, mais simplement des phénomènes, qu'il pouvait y avoir Mr. Smith, Mr. Durand, Herr Vogel, mais rien de commun entre ces trois phénomènes particuliers. Quant à l’attitude morale de cette génération, elle était encore plus catégorique : le nationalisme lui paraissait une vérité dépassée, la religion un exil, 25 ans de politique nationale lui avaient appris à douter de toutes les puretés à penser que personne n'avait jamais tort ou raison. Quant à la morale traditionnelle de notre société, elle nous parais­sait ce qu'elle n'a pas cessé d'être, c'est-à-dire une mons­trueuse hypocrisie.

Ainsi, nous étions donc dans la négation. Bien entendu ce n'était pas nouveau. D'autres générations, d'autre pays ont vécu à d'autres périodes de l'Histoire cette expérience. Mais ce qu'il y a de nouveau, c'est que ces mêmes hommes, étrangers à toutes valeurs, ont eu à régler leur position personnelle par rapport à la guerre d'abord, et par rap­port ensuite au meurtre et à la terreur. C'est à cette occasion qu'ils ont eu à penser qu'il existait peut-être une Crise de l'Homme, parce qu'ils ont eu à vivre dans la plus déchirante des contradictions. Car ils sont entrés, en effet, dans la guerre, comme on entre dans l'Enfer, s'il est vrai que l'Enfer est le reniement. Ils n'aimaient ni la guerre, ni la violence ; ils ont dû accepter la guerre et exercer la violence. Ils n'avaient de haine que pour la haine. Il leur a fallu pourtant apprendre cette difficile science.

Après quoi, il leur a fallu s'occuper de la terreur ou plutôt la terreur s'est occupée d'eux. Et ils se sont trouvés devant une situation que, plutôt que de caractériser dans le général, je voudrais illustrer par quatre histoires courtes d'un temps que le monde a commencé d'oublier mais qui nous brûle encore le cœur.

  1. Dans l'immeuble de la Gestapo d'une capitale euro­péenne, après une nuit d'interrogatoire, deux inculpés encore sanglants se trouvent ligotés et la concierge de l'immeuble [fait soigneusement le ménage], le cœur en paix puisqu'elle a pris sans doute son petit déjeuner. Au reproche d'un des torturés, elle répond avec indignation une phrase qui, tra­duite en français, donnerait à peu près ceci : « je ne m'occupe jamais de ce que font mes locataires ».
  2. À Lyon, un de mes camarades est tiré de sa cellule pour un troisième interrogatoire. Comme on lui a déchiré les oreilles, lors d'un interrogatoire précédent, il porte un pansement autour de la tête. L'officier allemand qui le conduit est le même qui a assisté déjà aux premières séances et c'est pourtant lui qui demande avec une nuance d'affection et de sollicitude dans la voix : « Alors, comment vont ces oreilles ? »
  3. En Grèce, à la suite d'une opération des Maquis, un officier allemand se prépare à faire fusiller trois frères qu'il a pris comme otages. La vieille mère se jette à ses pieds et il consent à en épargner un seul, mais à condition qu'elle le désigne elle-même. Comme elle ne peut se décider, on les met en joue. Elle a choisi l'aîné, parce qu'il était chargé de famille, mais du même coup, elle a condamné les deux autres comme le voulait l'officier allemand,

4) Un groupe de femmes déportées parmi lesquelles se trouve une de nos camarades, est rapatrié en France par la Suisse. À peine entrées sur le territoire suisse, elles aperçoivent un enterrement civil. Et ce seul spectacle les jette dans un fou rire hystérique : « C'est comme cela qu'on traite les morts ici », disent-elles.

Si j'ai choisi ces histoires ce n’est pas à cause de leur caractère sensationnel, je sais qu'il faut épargner la sensibilité du monde et qu'il préfère le plus souvent fermer les yeux pour garder sa tranquillité. Mais c'est parce qu'elles me permettent de répondre autrement que par un « oui » conventionnel à la question : « Y a-t-il une Crise de l'Homme ? » Elles me permettent de répondre comme ont répondu tous les hommes dont je parlais : « Oui, il y a une Crise de l'Homme, puisque la mort ou la torture d'un être peut dans notre monde être examinée avec un sentiment d'indifférence ou d'intérêt amical ou d'expérimentation, ou de simple passivité. »

Oui, il y a une Crise de l'Homme, puisque la mise à mort d'un être peut être envisagée autrement qu'avec l'horreur et le scandale qu'elle devrait susciter, puisque la douleur humaine est admise comme une servitude un peu ennuyeuse au même titre que le ravitaillement ou l'obligation de faire la queue pour obtenir le moindre gramme de beurre.

Il est trop facile, sur ce point, d'accuser seulement Hitler et de dire que la bête étant morte, le venin a disparu. Car nous savons bien que le venin n'a pas disparu, que nous en portons tous dans notre cœur même et que cela se sent dans la manière dont les nations, les partis et les individus se regardent encore avec un reste de colère. J'ai toujours pensé qu'une nation était solidaire de ses traîtres comme de ses héros. Mais une civilisation aussi. Et la civilisation occidentale blanche, en particulier, est responsable de ses perversions comme de ses réussites. De ce point de vue, sommes tous solidaires de l'hitlérisme et nous devons rechercher les causes plus générales qui ont rendu possible ce mal affreux qui s'est mis à ronger le visage de l'Europe.

Cette crise générale, des esprits plus élevés pourraient en faire le sujet de discours édifiants. Mais la génération don je parle sait bien que cette crise n'est ni ceci, ni cela ; elle est seulement la montée de la terreur consécutive à un perversion des valeurs telle qu'un homme ou une force historique n'ont plus été jugés en fonction de leur dignité mais en fonction de leur réussite. La crise moderne tient tout entière dans le fait qu'aucun Occidental n'est assuré de son avenir immédiat et que tous vivent avec l'angoisse plus ou moins précise d'être broyés d'une façon ou l'autre par l'Histoire. Si l'on veut que cet homme misérable, ce Job des Temps Modernes, ne périsse pas de ses plaies, au milieu de son fumier, il faut d'abord lever cette hypothèque de la peur et de l'angoisse afin qu'il retrouve la liberté de l'esprit sans laquelle il ne résoudra aucun des problèmes qui se posent à la conscience moderne.

Voilà ce que les hommes de ma génération ont compris et voilà la crise devant laquelle ils se sont trouvés et où ils se trouvent. Et nous devions la résoudre avec les valeurs dont nous disposions, c'est-à-dire avec rien, sinon la conscience de l'absurdité où nous vivions. C'est ainsi qu'il nous a fallu entrer dans la guerre, sans consolation et sans certitude. Nous savions seulement que nous ne pouvions pas céder aux bêtes qui s'élevaient aux quatre coins de l'Europe. Mais nous ne savions pas justifier cette obligation où nous étions. Bien plus, les plus conscients d'entre eux s'apercevaient qu'ils n'avaient encore dans la pensée aucun principe qui pût leur permettre de s'opposer à la terreur et de désavouer le meurtre.

Car si l'on ne croit à rien, en effet, si rien n'a de sens et si nous ne pouvons affirmer aucune valeur, alors tout est permis et rien n'a d'importance. Alors, il n'y a ni bien ni mal, et Hitler n'a eu tort, ni raison. On peut passer des millions d'innocents au four crématoire comme on peut se dévouer à soigner les lépreux. On peut déchirer les oreilles d'une main, pour les flatter de l'autre. On peut faire son ménage devant des torturés. Et on peut aussi bien honorer les morts que les jeter à la poubelle. Tout cela est équivalent. Et puisque nous pensions que rien n'a de sens, il fallait conclure que celui qui a raison, c'est celui qui réussit, et qu'il a raison pendant le temps qu'il réussit. Et c'est si vrai qu'aujourd’hui encore des tas de gens intelligents et sceptiques vous Déclarent que si par hasard Hitler avait gagné cette guerre, l’Histoire lui aurait rendu hommage et aurait consacré l’atroce piédestal sur lequel il s'était juché. Et nous ne pou­vons pas douter en vérité que l'Histoire telle que nous la concevons, aurait consacré M. Hitler et justifié la terreur et le meurtre comme nous le consacrons et les justifions au moment où nous osons penser que rien n'a de sens.

Quelques-uns parmi nous, il est vrai, ont cru pouvoir penser qu'en l'absence de toute valeur supérieure, on pou­vait croire du moins que l'Histoire avait un sens. Dans tous les cas, ils ont souvent agi comme s'ils le pensaient. Ils disaient que cette guerre était nécessaire parce qu'elle liqui­derait l'ère des nationalismes et qu'elle préparerait le temps des Empires auxquels succéderait, après conflits ou non, la Société universelle et le Paradis sur terre.

Mais pensant cela, ils arrivaient au même résultat que s'ils avaient pensé comme nous que rien n'avait de sens. Car si l'Histoire a un sens, c'est un sens total ou ce n'est rien. Ces hommes pensaient et agissaient comme si l'Histoire obéissait à une dialectique souveraine et comme si nous nous dirigions tous ensemble vers un but définitif. Ils pen­saient et agissaient suivant le détestable principe de Hegel : «L'Homme est fait pour l'Histoire et non l'Histoire pour l'Homme. » En vérité, tout le réalisme politique et moral qui guide aujourd'hui les Destinées du Monde obéit, souvent sans le savoir, à une philosophie de l'Histoire à l'allemande, selon laquelle l'humanité entière se dirige selon des voies rationnelles vers un Univers définitif. On a remplacé le nihi­lisme par le rationalisme absolu et dans les deux cas, les résultats sont les mêmes. Car s'il est vrai que l'Histoire obéit à une logique souveraine et fatale, s'il est vrai selon cette même philosophie allemande que l'État féodal doit fatale­ment succéder à l'état anarchique, puis les nations à la féo­dalité, et les empires aux nations pour aboutir enfin à la Société universelle, alors tout ce qui sert cette marche fatale est bon et les accomplissements de l'Histoire sont les vérités définitives.

Et comme ces accomplissements ne peuvent être servis que par les moyens ordinaires qui sont les guerres, les intrigues et les meurtres individuels et collectifs, on justifie tous les actes non pas en ce qu'ils sont bons ou mauvais, mais en ce qu'ils sont efficaces ou non.

Et c’est ainsi que dans le monde d'aujourd'hui les hommes de ma génération ont été livrés pendant des années à la double tentation de penser que rien n'est vrai ou de penser que seul est vrai l'abandon à la fatalité historique. C'est ainsi que beaucoup ont succombé à l'une ou l'autre de ces tentations. Et c'est ainsi que le monde est livré à la volonté de puissance, et c'est-à-dire et pour finir, à la terreur.

Car si rien n'est vrai ni faux, si rien n'est bon ni mauvais et si la seule valeur est l'efficacité, alors la règle doit être de se montrer le plus efficace, c'est-à-dire le plus fort. Le monde n'est plus partagé en hommes justes ou hommes injustes, mais en maîtres et en esclaves. Celui qui a raison, c'est celui qui asservit. La femme de ménage a raison sur les torturés. L'officier allemand qui torture et celui qui exécute, les S.S. transformés en fossoyeurs, voilà les hommes raison­nables de ce nouveau monde. Regardez donc les choses autour de vous, et voyez si maintenant encore ce n’est pas vrai. Nous sommes dans les nœuds de la violence et nous y étouffons. Que ce soit à l'intérieur des nations ou dans le monde, la méfiance, le ressentiment, la cupidité, la course à la puissance sont en train de fabriquer un univers sombre et désespéré où chaque homme se trouve obligé de vivre dans le présent, le mot seul d'« avenir » lui figurant toutes les angoisses, livré à des puissances abstraites, décharné et abruti par une vie précipitée, séparé des vérités naturelles, des loisirs sages et du simple bonheur. Peut-être au demeu­rant, dans cette Amérique encore heureuse, ne le verriez-vous pas ou le verriez-vous mal. Mais les hommes dont je vous parle le voient depuis des années, éprouvent ce mal dans leur chair, le lisent sur le visage de ceux qu'ils aiment et du fond de leur cœur malade, s'élève désormais une terrible révolte qui finira par tout emporter.

Trop d'images monstrueuses les hantent encore pour qu'ils imaginent que ce soit facile, mais ils ont trop profon­dément éprouvé l'horreur de ces années pour accepter de la continuer. C’est ici que commence pour eux ce véritable problème.

Il ne suffit pas de connaître la maladie. Il faut en guérir. Comment donc guérir, quels remèdes immédiats pourrions-nous appliquer à notre mal ?

Si notre analyse [est] juste, quelles sont donc les caractéristiques de cette crise ? Elles sont :

  1. la volonté de puissance,
  2. la terreur,
  3. le remplacement de l'homme réel par l'homme poli­tique et historique ;
  4. le règne des abstractions et de la fatalité ; (malgré Anatole France qui avait la philosophie courte) ce sont les idées autant que les industriels qui tuent aujourd'hui les hommes.
  5. La solitude sans avenir.

Si nous voulons résoudre cette crise, ce sont ces carac­téristiques que nous devons changer. Et notre génération s'est trouvée devant cet immense problème avec toutes ses négations. C'est donc de ces négations mêmes qu'elle a dû tirer la force de lutter. Il était parfaitement vain de nous dire : il faut croire en Dieu ou en Platon ou en Marx, puisque justement nous n'avions pas ce genre de foi. La seule ques­tion était de savoir si nous allions accepter ce monde où il n'était plus possible que d'être victime ou bourreau. Et si nous ne l'acceptions pas, quelles raisons nous pouvions avoir à lui opposer.

C'est pourquoi nous avons cherché ces raisons dans notre révolte même. Et nous avons compris ainsi que nous ne lut­tions pas seulement pour nous, mais pour quelque chose qui était commun à tous les hommes. Nous avons compris que dans un monde privé de sens, l'homme du moins gardait un sens et plus que jamais nous ne pourrions supporter que des êtres soient torturés, des oreilles déchirées, et des fils assas­sinés devant leur mère. Nous avons compris que puisque certains d'entre nous avaient accepté de mourir pour cette communauté par laquelle tous les hommes communiquaient entre eux, c'est qu'ils y avaient trouvé une valeur plus impor­tante que leur existence personnelle et, par conséquent, sinon une vérité, du moins une règle de conduite. Oui, c'est cette communication que nous avions à opposer au monde du meurtre. Et c'est elle que nous devions maintenir pour nous défendre du meurtre. Et c'est pourquoi nous devions lutter contre l'injustice, contre la servitude et la terreur, parce que ces trois fléaux sont ceux qui font régner le silence entre les hommes, qui élèvent des barrières entre eux, qui les obs­curcissent l'un à l'autre et qui les empêchent de trouver la seule valeur qui puisse les sauver de ce monde désespérant qui est la dure fraternité des hommes en lutte contre leur destin. Et nous savions alors ce que nous devions faire en face de ce monde déchiré par sa crise.

Nous devons :

  1. appeler les choses par leur nom et bien nous rendre compte que nous tuons des millions d'hommes chaque fois que nous consentons à penser certaines pensées. On ne pense pas mal parce qu'on est un meurtrier. On est un meurtrier parce qu'on pense mal. C'est ainsi qu'on peut être meurtrier sans avoir jamais tué apparemment. Et c'est ainsi que, plus ou moins, nous sommes tous des meurtriers. La première chose à faire est donc le rejet pur et simple par la pensée et par l'action, de toute forme de pensée réaliste et fataliste. C'est le travail de chacun de nous.
  2. La deuxième chose à faire est de décongestionner le monde de la terreur qui y règne et qui l'empêche de pen­ser bien.

Et puisque je me suis laissé dire que l'Organisation des Nations unies tient dans cette ville même une session impor­tante, nous pourrions lui suggérer que le premier texte écrit de cette organisation mondiale devrait proclamer solennel­lement la suppression de la peine de mort sur toute l'étendue de l'Univers. C'est le travail des gouvernements.

  1. La troisième chose à faire est de remettre, chaque fois qu'il sera possible, la politique à sa vraie place qui est une place secondaire. Il ne s'agit pas, en effet, de donner à ce monde un évangile ou un catéchisme politique ou moral. Le grand malheur de notre temps est que justement la politique prétend nous munir, en même temps, d'un catéchisme, d'une philosophie complète et même quelquefois d'un art d'aimer. Or, le rôle de la politique est de faire le ménage et non pas de régler nos problèmes intérieurs. J'ignore pour moi s'il existe un absolu. Mais je sais qu'il n'est pas de l'ordre politique. L'absolu n'est pas l'affaire de tous : il est l'affaire de chacun. Et tous doivent régler leurs rapports entre eux de façon que chacun ait le loisir intérieur de s'interroger sur l'absolu. Notre vie appartient sans doute aux autres et il est juste de la donner quand cela est nécessaire. Mais notre mort n'appartient qu'à nous. Et c'est ma définition de la Liberté. C'est le travail des législateurs et des faiseurs de constitutions.
  2. La quatrième chose à faire est de rechercher et de créer, à partir de la négation, les valeurs positives qui permettront de concilier une pensée pessimiste et une action optimiste. C'est là le travail des philosophes.
  3. La cinquième chose à faire est de bien comprendre que cette attitude revient à créer un universalisme où tous les hommes de bonne volonté pourront se retrouver. C'est le  travail de tous.

Voilà où nous en sommes pour notre part. Et sans doute, peut-être n'était-ce pas la peine d'aller si loin pour en arriver là. Mais après tout, l'histoire des hommes est l'histoire deleurs erreurs et non de leur vérité. La vérité est probable­ment comme le bonheur, elle est toute simple et elle n'a pas J'histoire.

Est-ce à dire que tous les problèmes se trouvent résolus pour nous ? non, bien sûr. Ce monde n'est ni meilleur, ni plus raisonnable, nous ne sommes toujours pas sortis de l'absurdité, mais nous avons du moins une raison de nous efforcer de changer ce monde et c'est cette raison qui jusque-là nous manquait. Le monde serait toujours déses­pérant s'il n'y avait pas l'homme, mais il y a l'homme et ses passions, ses rêves et sa communauté. Nous sommes quelques-uns en Europe à unir ainsi une vue pessimiste du monde et un profond optimisme en l'homme. Nous ne pré­tendons pas échapper à l'Histoire, car nous sommes dans l'Histoire. Nous prétendons seulement lutter dans l'Histoire pour préserver de l'Histoire cette part de l'Homme qui ne lui appartient pas.

Je crois que je puis bien le dire. Nous refuserons tou­jours d'adorer l'événement, le fait, la richesse, la puissance, l'Histoire comme elle se fait et le monde comme il va. Nous voulons voir la condition humaine comme elle est. Et ce qu'elle est, nous le savons. C'est cette condition terrible qui demande des tombereaux de sang et des siècles d'his­toire pour aboutir à une modification imperceptible dans le destin des hommes. Telle est la loi. Pendant des années au XVIIIe siècle, les têtes sont tombées en France comme de la grêle, la Révolution française a brûlé tous les cœurs d'en­thousiasme et de terreur et pour finir, au début du siècle sui­vant, on a abouti au remplacement de la Monarchie légitime par la Monarchie constitutionnelle. Nous autres Français du XXe siècle connaissons trop bien cette terrible loi. Il y a eu la guerre, l'occupation, les massacres, les murs terribles des prisons, une Europe échevelée de douleur et tout cela pour que quelques-uns d'entre eux acquièrent enfin les deux ou trois nuances qui les aideront à moins désespérer. C'est l’optimisme ici qui serait le scandale. Nous savons que ceux d'entre eux qui sont morts aujourd'hui étaient les meilleurs puisqu’ils se sont désignés eux-mêmes. Et nous qui sommes encore vivants, sommes obligés de nous dire que nous ne sommes vivants que parce que nous en avons fait moins que d'autres.

C'est la raison pour laquelle nous continuons de vivre dans la contradiction. La seule différence est que cette génération peut unir maintenant cette contradiction avec un immense espoir dans l'homme. Cette génération pense, en somme, que celui qui espère en la condition humaine est un fou et que celui qui désespère des événements est un lâche. Elle refuse les explications absolues et le règne des philosophies politiques, mais elle veut affirmer l'homme dans sa chair et dans son effort de liberté. Elle ne croit pas qu'il soit possible de réaliser le bonheur et la satisfaction universelle mais elle croit possible de diminuer la douleur des hommes . C'est parce que le monde est malheureux dans son essence que nous devons faire quelque chose pour le bonheur, c'est parce qu'il est injuste que nous devrons œuvrer pour la justice ; c'est parce qu'il est absurde enfin que nous devons lui donner ses raisons.

Pour finir, qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie qu'il faut être modeste dans ses pensées et son action, tenir sa place et bien faire son métier.

Cela signifie que nous avons tous à créer en dehors des partis et des gouvernements des communautés de réflexions, qui entameront le dialogue à travers les nations et qui affirmeront par leur vie et leur discours que ce monde doit cesser d'être celui de policiers, de soldats et de l'argent pour devenir celui de l'homme et de la femme, du travail fécond et du loisir réfléchi.

C'est à quoi je pense que nous devrons diriger notre effort, notre réflexion, et s'il le faut, notre sacrifice. La décadence du monde grec a commencé avec l'assassinat de Socrate. Et on a tué beaucoup de Socrates en Europe depuis quelques années. C'est une indication. C'est l'indication que seul l'esprit socratique d'indulgence envers les autres et de rigueur envers soi-même est dangereux pour les civilisations du meurtre. C'est donc l'indication que seul cet esprit peut régénérer le monde. Tout autre effort, si admirable soit-il, dirigé vers la puissance et la domination, ne peut que mutiler l’homme plus gravement encore. Voilà en tout cas la révolution que nous autres Français et Européens vivons en ce moment.

Peut-être aurez-vous été étonnés que des écrivains français venus officiellement en Amérique ne se soient pas crus obligés de vous présenter un tableau idyllique de leur pays et n’aient fait encore jusqu'ici aucun effort dans le sens de ce qu’il est convenu d'appeler la propagande. Mais peut-être en réfléchissant au problème que nous avons posé devant vous cela vous paraîtra-t-il plus naturel. La propagande est faite, je suppose, pour provoquer chez les gens des sentiments qu'ils n'ont pas encore. Or, les Français qui ont partagé notre expérience ne demandent en réalité ni qu'on les plaigne, ni qu'on les aime sur commande. Le seul problème national qu'ils se soient posé ne dépendait pas de l'opinion du monde. Il s'est agi pour nous pendant 5 ans de savoir si nous pouvions sauver notre honneur, c'est-à-dire garder le droit de parler à notre place au lendemain de la guerre. Et ce droit, nous n'avions pas besoin qu'on nous le reconnût. Il fallait seulement que nous le reconnussions. Cela n'a pas été facile, mais pour finir, si nous nous sommes reconnus ce droit, c'est parce que nous connaissons et sommes seuls à connaître l'étendue réelle de nos sacrifices.

Mais ce droit ne nous donne pas le droit de donner des leçons. C'est seulement le droit d'échapper au silence humi­liant de ceux qui ont été frappés et vaincus pour avoir trop longtemps méprisé l'homme. Au-delà, je vous prie de croire que nous saurons garder notre place. Il y a quelque chance pour que l'histoire des 50 prochaines années soit faite en partie par d'autres nations que la France. Et de ce point de vue, cette nation qui a perdu i million 620 000 hommes il y a 25 ans et qui vient de perdre plusieurs centaines de mil­liers de volontaires doit reconnaître qu'elle a peut-être abusé de ses propres forces. C'est là un fait. Et l'opinion du monde, sa considération ou son dédain ne peuvent rien changer à ce fait. C'est pourquoi il me paraît dérisoire de le solliciter ou de le convaincre. Mais il ne me paraît pas déri­soire de souligner devant cette opinion à quel point la crise du monde dépend justement de ces querelles de préséance et de puissance.

Pour résumer les débats de ce soir et parlant pour la pré­fère fois en mon nom personnel, je voudrais dire seulement ceci : chaque fois qu'on jugera de la France ou de tout autre pays, ou de toute autre question en termes de puissance, on fera entrer un peu plus avant dans le monde une conception de l'homme qui aboutit à sa mutilation, on renforcera la soif de domination et à la limite on prendra parti pour le meurtre. Tout se tient dans le monde comme dans les idées. Et celui qui dit ou qui écrit que la fin justifie les moyens, et celui qui dit et qui écrit que la grandeur se mesure à la force, celui-là est responsable absolument des hideux amoncellements de crimes qui défigurent l'Europe contemporaine.

Voilà clairement défini, je crois, tout le sens de ce que nous avons cru devoir vous dire. Et c'était, en effet, un devoir pour nous tous, je suppose, que de rester fidèles à la voix et à l'expérience de nos camarades d'Europe afin que vous ne soyez pas tentés de les juger trop vite. Car eux ne jugent plus personne, sinon les meurtriers. Et ils regardent toutes les nations avec l'espoir et la certitude d'y trouver la vérité humaine que chacune d'elles contient.

En ce qui concerne particulièrement la jeunesse améri­caine qui nous écoute ce soir, nous pouvons vous dire que les hommes dont nous avons parlé respectent l'humanité qui est en vous et ce goût de la liberté et du bonheur qui se lisait sur le visage des grands Américains. Oui, ils attendent de vous ce qu'ils attendent de tous les hommes de bonne volonté, une loyale contribution à l'esprit de dialogue qu'ils veulent instaurer dans le monde.

Nous n'avons qu'un mot à vous dire à ce sujet : ne reje­tez pas la main qu'ils vous tendent. Nos luttes, nos espoirs et nos revendications vus de loin, doivent peut-être vous paraître confus ou futiles. Et il est vrai que sur le chemin de la sagesse et de la vérité s'il en est un, ces hommes n'ont pas choisi la voie la plus droite et la plus simple. Mais c'est que le monde, c'est que l'Histoire ne leur a rien offert de droit et de simple. Le secret qu'ils n'ont pu trouver dans leur condition, ils essaient de le forger de leurs propres mains. Et ils échoueront, peut-être, mais ma conviction est que leur échec sera celui de ce monde même. Dans cette Europe encore empoisonnée de violences et de haine sourde, dans ce monde déchiré de terreur, ils tentent de préserver clé l'homme ce qui peut l'être encore. Et c'est leur seule ambi­tion. Mais que ce dernier effort ait pu trouver encore en France une de ses expressions et que nous ayons pu vous donner ce soir une faible idée de la passion de justice qui anime tous les Français, c'est notre seule consolation et c’est ma plus simple fierté.

 

[1] Albert Camus, Œuvres complètes, II, La Pléiade, Gallimard, p. 737-747

Publié dans Camus

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