Retour du totalitarisme ? (2)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Retour du totalitarisme ? (2)Retour du totalitarisme ? (2)

La question d’un retour du totalitarisme est régulièrement, et de plus en plus fréquemment, posée que ce soit à propos :

  • de la domination de plus en plus totale de la globalisation économique sur nos vies sociales et privées avec,  depuis le début des années 1980, le développement et l’extension du néolibéralisme ;
  • de la stratégie de conquête politique de l’intégrisme islamiste, mêlant approche sociétale et terrorisme, depuis les attentats du 11 septembre 2001 ;
  • et aujourd’hui, pour combattre la « pandémie » COVID 19, de la mise sous tutelle de nos vies sociales et privées à partir d’une approche technoscientifique et radicale de la vie.

Avec, dans ces deux derniers cas, l’instauration d’états d’urgence et de mesures d’exception ensuite pérennisées dans le droit commun, déformant et pervertissant ce qu’on appelle encore les démocraties française, européennes et occidentales.

 « Mal nommer un objet, c’est ajouter du malheur à ce monde[1] ». Il est donc important de revenir sur ce que fut le totalitarisme au XXe siècle, sur ce qu’il nous a dit sur nos sociétés modernes pour comprendre précisément aujourd’hui quels types de régimes politiques tentent de s’installer et quelles formes de domination ils mettent en œuvre.

C’est ce que je vais tenter de faire dans cette série d’articles en m’appuyant sur la pensée d’un auteur ayant analysé, dès le début des années 1950, et selon une double perspective époquale et existentielle, les « origines du totalitarisme » puis la « condition de l’homme moderne » : Hannah Arendt.

Après avoir proposé, dans un premier article, sans la commenter, une carte mentale rassemblant et distinguant les principaux éléments des quatre formes de domination auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés :

  • la domination totale des régimes totalitaires ;
  • la domination globale d’une logique économique néolibérale s’étendant à toutes les sphères de l’existence humaine et de la vie sociale ;
  • la domination intégrale d’un islamisme transposant sur la scène publique le principe moral et religieux de l’intégrité supposé ordonner la sphère privée de l’existence ;
  • la domination d’une logique technoscientifique de toute puissance sur les conditions les plus radicales de l’être humain (naissance, mort, souffrance, bonheur) ;

je vais tenter, à travers les distinctions faites dans Condition de l’homme moderne, de pointer les convergences et les divergences des trois nouveaux types de domination (globale, intégrale, radicale) avec la domination totale mise en œuvre par le nazisme et le stalinisme et analysée dans Les origines du totalitarisme.

Je partirai de l’évolution, dans chacune de ces formes de domination, d’une des trois activités humaines fondamentales regroupées et distinguées par Arendt dans l’expression vita activa (vie active) : le travail, l’œuvre et l’action. Activités fondamentales parce qu’elles correspondent aux conditions dans lesquelles la vie sur Terre est donnée aux hommes.[2].

Sous l’angle existentiel, cette tripartition rapporte chaque activité à sa condition propre (la vie pour le travail, l’appartenance-au-monde pour l’œuvre, la pluralité pour l’action) et indique la sphère qui y correspond : sphère privée de la domesticité pour les activités laborieuses, sphère sociale et culturelle pour les activités  fabricatrices de l’œuvre (objets d’usage et œuvres d’art), sphère publico-politique pour l’action.

Sous l’angle historique, trois époques de l’humanité occidentale peuvent être reconnues dans les trois étages de la vita activa :

  • à la prévalence de l’action correspond le monde grec de la démocratie centré sur le zôion politikon ;
  • à la prévalence de l’œuvre correspond l’Europe du Moyen Âge dont la structure sociale est organisée en guildes et corporations artisanales centrées sur la figure de l’homo faber ;
  • à la prévalence du travail correspond l’époque moderne, celle de la société du travail et de la consommation, centrée sur l’animal laborans.

Une série de tensions anime cette dynamique époquale et le basculement d’un monde à un autre :

  • assimilation du travail à l’œuvre corrélative d’un effacement de l’action lors du passage du monde grec à au Moyen Âge ;
  • absorption de l’œuvre dans le travail corrélative d’une subsomption[3] de l’action à la fabrication qui contamine l’œuvre en une démesure technoscientifique caractéristique de l’aliénation du monde moderne advenue en même temps que la société du travail.

Avec cette même structure et la dynamique conflictuelle qui l’anime, nous pouvons tenter de penser ce qu’il advient du monde d’aujourd’hui. Et dégager ainsi, à rebours, les lignes de ce que serait une authentique politique du monde – une cosmopolitique – capable de prendre en charge les attendus relevant respectivement du travail, de l’œuvre et de l’action. Nous serons alors en mesure de saisir le sens et les enjeux d’une mondialisation élevée contre les effets délétères de la seule globalisation économique.

Revenons à l’objet de cet article : les quatre types de domination relevées par Etienne Tassin et citées ci-dessus (totale, globale, intégrale et radicale) et à ce qui les distingue et les rassemble du point de vue de la dynamique des activités humaines (travail, œuvre, action).

Il est utile, de ce point de vue, de construire un tableau des activités humaines qui rassemble non seulement les conditions (vie, appartenance-au-monde, pluralité) mais aussi, avec elles, les agents (espèce humaine, peuples, acteurs politiques individuels), les modalités (nécessité, artificialité, liberté), les espaces (domestique, social et culturel, politique) et les temps (cyclique, progressif, inaugural) qui leur sont associés.

Condition

Activité

Agents

Modalités

Espace

Temps

Vie

Travail

Espèce humaine

Nécessité

Domestique

Cyclique

Appartenance-au-monde

Œuvre

Peuples

Artificialité

Social et culturel

Progressif

Pluralité

Action

Acteurs politiques singuliers

Liberté

Politique

Inaugural

Comment ces trois activités  évoluent-elles – répartition et caractéristiques – avec les différents modes de domination ? Les principaux éléments ont été fournis, dans le premier article de cette série, sous la forme d’une carte mentale reproduite et commentée ci-dessous.

 

[1] Albert Camus,  Œuvres complètes, Vol I, «  Sur une philosophie de l’expression », (Poésie 44, janvier-février 1944), Bibliothèque La Pléiade, Gallimard, p.908.

[2] Le travail est l’activité qui correspond au processus biologique du corps humain : ses productions nourrissent le processus vital. La condition humaine du travail est la vie elle-même.

L’œuvre est l’activité qui correspond à la non-naturalité de l’existence humaine. Elle fournit un monde artificiel d’objets nettement différent de tout milieu naturel. C’est à l’intérieur de ce monde que se loge chacune des vies individuelles, alors qu’il est, lui-même, destiné à leur survivre et à les transcender toutes. La condition humaine de l’œuvre est l’appartenance-au-monde

L’action, la seule activité qui mette directement en rapport les hommes sans l’intermédiaire des objets ni de matière, correspond à la condition humaine de la pluralité, au fait que ce sont des hommes, et non pas l’Homme, qui vivent sur Terre et habitent le monde. Cette pluralité est la condition[2] de toute vie politique. La pluralité est la condition de l’action humaine, parce que nous sommes tous pareils, c’est-à-dire humains, sans que jamais personne soit identique à aucun homme ayant vécu, vivant ou encore à naître.

Ces trois activités, et leurs conditions, sont intimement liées à la condition plus générale de l’existence humaine : la vie et la mort, la natalité et la mortalité. Le travail assure la survie de l’individu et de l’espèce. L’œuvre et ses produits – le décor humain – confèrent une certaine permanence, une durée à la futilité de la vie humaine et  au caractère fugace du temps humain. L’action, dans la mesure où elle se consacre à fonder et maintenir des organismes politiques, crée la condition de souvenir, c’est-à-dire de l’Histoire.

C’est l’action qui est la plus étroitement liée à la condition de natalité : le commencement inhérent à la naissance ne eut se faire dans le monde que parc que le nouveau venu possède la faculté d’entreprendre, c’est-à-dire d’agir. En ce sens d’initiative un élément d’action, et donc de natalité, est inhérent à toutes les activités humaines. Enfin, l’action étant l’activité politique par excellence, la natalité par opposition à la mortalité, est sans doute la catégorie centrale de la politique.

 

[3] Inclusion

Retour du totalitarisme ? (2)

La domination totale se caractérise par une excroissance[1] de la sphère de l’action  qui, assimilée à l’œuvre, en vient à contredire sa propre condition de pluralité en réduisant les hommes à l’illusoire unité d’un corps politique homogène (peuple). L’action est rabattue sur les caractéristiques de l’œuvre : la politique devient technologie du pouvoir avec l’utilisation de l’idéologie et de la terreur. L’action perd ses caractéristiques propres – révélation du Qui, relation des acteurs entre eux, institution d’un espace de visibilité commune –, pour être transformée en un projet de fabrication d’un homme nouveau dans une société nouvelle. Les acteurs politiques singuliers sont niés. La vie, réduite à la survie, s’impose comme la seule dimension de l’existence, ce dont les camps firent l’horrible démonstration. Est ainsi mise en œuvre un sur-sens associé à la Loi de la Nature (avènement d’une race supérieure) ou la Loi de l’Histoire (avènement d’une société sans classes).

La domination globale se caractérise par une excroissance de la sphère du travail qui envahit tous les domaines de l’activité humaine. Le schème du travail s’impose aux deux autres activités, œuvre et action, qui ne sont plus considérées que comme si elles avaient la vie pour condition et évaluées au seul regard de la consommation et du profit au lieu de celui de l’édification du monde par l’œuvre et de l’instauration d’un lien politique par l’agir concerté. Œuvre et action sont ainsi absorbées dans le travail, la production économique devenant le paradigme de l’existence humaine et la condition de la vie subordonnant toutes les autres (appartenance-au-monde, pluralité) qu’elle prive de sens. Est ainsi mise en œuvre une troisième Loi, celle de la Vie, sous la forme de la  reproduction destructrice du vivant dans la consommation, au nom de laquelle, au motif illusoire d’une « mondialisation » en réalité niée, est exploité et détruit le monde, autrefois demeure des hommes. 

La domination radicale se caractérise par une excroissance de la sphère de l’œuvre qui envahit tous les domaines de l’activité humaine. Contaminée par l’action elle en épouse les caractéristiques : imprévisibilité, irréversibilité, illimitation et capacité à franchir toutes les bornes. L’artificialisation, dont procédait le caractère humain du monde, est poussée au point de soustraire les humains aux conditions qui les font hommes, à commencer par leur condition terrestre. La puissance illimitée de l’agir se trouve mobilisée au service d’une fabrication technoscientifique de l’humain au point de se déployer contre le monde que l’œuvre était supposé faire naître. Elle rejoint ainsi le travail et l’action qui, le premier au nom de la vie, et la seconde, au nom de la pluralité, s’élèvent potentiellement ou réellement contre le monde et œuvrent à sa destruction.

La domination intégrale part de la sphère privée pour transposer sur la scène publique le principe moral et religieux de l’intégrité comme principe de vie collective. Elle s’appuie sur une terreur sans limites ne répondant à aucune logique utilitaire et une perte du sens du réel dans l’aliénation de la pensée à la seule logique d’une idée (idéologie). Elle récuse idéologiquement le monde commun et vise à sa destruction effective et à l’élimination de toute pluralité constitutive d’un tel monde. Mêlant fondamentalisme, acosmisme, pour lequel tout est possible, et exterminisme, elle est probablement, même si son origine est différente, la forme de domination la plus proche des totalitarismes du XXe siècle.

Nous vivons aujourd’hui, en 2020, la conjonction de ces trois formes de domination  avec la globalisation néolibérale, l’intégrisme islamiste et la radicalité technoscientifique rendue si visible par la « politique » sanitaire menée contre la COVID 19.

Cette situation complexe ne peut être résumée ou simplifiée par l’expression de retour du totalitarisme ou, encore moins, du fascisme.

À suivre…

 

[1] Développement parasitaire

Publié dans Arendt, Tassin, Pænser le monde

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