Comment Arendt se nourrissait des news

Publié le par tto45

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Plus j'avance dans ma recherche, plus je réalise le retard pris en France dans la traduction et l'édition des articles et même de certains ouvrages majeurs de Hannah Arendt. Le sort réservé à l'Essai sur la Révolution est exemplaire. Indisponible depuis 2003, son éditeur Gallimard reste sourd, à ma connaissance,  aux demandes de réédition dans une traduction correcte. J'ai donc commencé la lecture de la dernière édition américaine et découvert une préface, datant de 2006, de Jonathan Schell qui est un véritable bijou. Je vous en livre un premier extrait ci-dessous. Je suis preneur, bien sûr, de toute correction concernant ma traduction.

Arendt alliait une réaction viscérale et passionnée aux évènements contemporains à une connaissance historique et philosophique très profonde. Elle suivait avec passion l’actualité, où ce « vieil escroc d’Histoire du Monde » (comme elle et son mari avaient l’habitude de dire dans leurs échanges de lettres) était au travail, et ses « Ach !», autres soupirs et explosions d’émotion quand elle regardait des reportages télévisés, étaient l’objet de commentaires affectueux et amusés de la part de ses amis. Il est tentant de dire qu’elle faisait en sorte que la philosophie impacte les évènements ; mais  la vérité apparaît avoir été plus proche du contraire. Ce sont les évènements qui mettaient son esprit en mouvement, et la philosophie devait s’ajuster ; parfois l’ajustement était mineur –une réfutation tranchante à quelque article reprenant ce qui est communément admis (par exemple, l’idée que le totalitarisme est juste une variation nouvelle de la tyrannie) et parfois il était majeur (par exemple, son opposition à la faible considération portée aux politiques par l’ensemble de la tradition philosophique occidentale, depuis la Grèce antique). Cependant, si comme penseur politique elle était plus déductive qu’inductive, plus dans la lignée de Bacon que dans celle d’Aristote, son style de recherche ne se rattache vraiment ni à la version ancienne, ni à l’approche moderne de la science. Ses pensées semblent plutôt se cristalliser (le terme est d’elle) autour des évènements, comme les branches d’un récif corallien, l’une conduisant à l’autre. Le résultat est une réflexion, cohérente mais jamais organisée méthodiquement, construisant un corpus indépendant  qui, alors qu’il semble croître tout au long de la sa vie, en accord avec des lois et principes propres à lui,  dans le même temps réussit à éclairer les évènements contemporains.

Arendt combined a visceral, impassionned response to contemporary events with an immense depth of historical and philosophical knowledge. She was a keen follower of the news, where that “old trickster World History” (as she and her husband used to say in their letters to one another) was at work, and her chorus of “Ach!”s and other sighs and explosions of feeling while watching television reports was an object of affectionate, amused commentary among her friends. It’s tempting to say that she brougth philosophy to bear on events; but the truth appears to have been more nearly the opposite. It was events that set her mind in motion, and philosophy that had to adjust; sometimes the adjustment was minor –a sharp rebuke to some article of conventionnal wisdom(for example, the idea tat totalitarianism was just a new variation on dictatorship) –and sometimes it was monumental (for example, her challenge to the low station assigned to politics in the entire Western philosophical tradition, from the ancien Greeks forward). Yet if as a political thinker she was more deductive than inductive, more Baconian than Aristotelian, neither the modern nor the ancient model of science truly represented her style of inquiry; for if she did not start with generalizations and then seek instances, neither did she quite start by collecting events and then deducing a rule. Rather her thinking seems to “cristallize”(the word is hers) around events, like a coral reef branching outward, one though leading to another. The result is an independent body of coherent but never systematically orderer reflection that, while seeming to grow from within over her lifetime, according to laws and principal peculiar to itself, at the same time manages to continually illuminate contemporary affairs.

 

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