Le piège de la langue confisquée : de Brecht et Klemperer à Arendt et Tassin

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Le piège de la langue confisquée : de Brecht et Klemperer à Arendt et Tassin

On ne combat pas un système en adoptant ses prismes. C'est la leçon muette mais impitoyable que nous lèguent les heures sombres du XXe siècle, et que prolonge aujourd'hui l'analyse de Christophe Dubuis-Santini à propos de nos faiblesses langagières.

Lorsque la tyrannie ou la propagande s’installent, leur première victoire n’est pas de faire taire leurs opposants, mais de coloniser leur vocabulaire. C’est la « différence totalitaire » magistralement disséquée par Victor Klemperer dans la LTI : ce moment précis où la victime, croyant s'indigner ou simplement narrer son malheur, se surprend à utiliser les catégories, le jargon et les automatismes du bourreau. En répétant ses mots, on ne le conteste pas ; on lui donne une créance, une continuité de subsistance. On fait saigner la plaie avec l'arme de l'agresseur.

1. La destruction du réel et du monde commun (Arendt)

Cette aliénation par les mots trouve son prolongement le plus achevé dans la critique du mensonge politique formalisée par Hannah Arendt. Pour elle, le propre de la domination totale n'est pas seulement de violenter les corps, mais de substituer à la réalité factuelle un monde cohérent de fiction et de propagande.

Lorsque le sujet adopte la langue du persécuteur, il valide l'axiomatique de cette fiction. Il abandonne le réel factuel pour s'engluer dans un discours administré. C'est précisément l'effet destructeur du totalitarisme : tarir la capacité même de jugement. Si le monde commun est envahi par la novlangue du pouvoir, la pensée perd ses repères et le citoyen devient l'instrument inconscient de sa propre sujétion.

2. Le surgissement de la voix et la souveraineté du dire (Tassin)

Face à ce péril, la philosophie politique d'Étienne Tassin offre une issue salvatrice en réaffirmant ce qu'est l'acte politique véritable : non pas la gestion ou la soumission, mais le surgissement de la liberté par la parole.

Pour Tassin, la dignité de l'acteur politique et du sujet pensant exige de refuser l'assignation. Reprendre la langue de l'adversaire, c'est accepter d'être enfermé dans le rôle que celui-ci a écrit pour vous. S'en dégager, c'est au contraire instituer une voix propre, un parler-vrai qui brise le consensus mortifère de la domination.

3. De la micro-rectification à l'acte d'énonciation

Face à cette dissolution insidieuse, le réflexe ne peut être l'indignation stérile. Il exige la rigueur micro-textuelle que décrivait Bertolt Brecht : reprendre, phrase après phrase, ce qui est lu ou entendu pour le rectifier, y substituer la vérité, et refuser que le mensonge ne s'infiltre par capillarité dans nos propres structures mentales.

C'est ici que la boussole topique (Réel, Symbolique, Imaginaire) éclaire le geste politique :

  • Se laisser piéger par les termes du persécuteur, c'est demeurer prisonnier de l'Imaginaire — ce théâtre des miroirs où l'on combat l'adversaire sur son terrain, en validant ses simulacres.
  • Rompre avec cette aliénation exige de réinvestir le registre Symbolique : celui de la distance critique, de la loi et de la distinction rigoureuse entre le sujet de l'énoncé (ce que le contexte dicte de dire) et le sujet de l'énonciation (l'acte souverain par lequel une voix s'autorise à penser par elle-même).

Car la liberté politique et intellectuelle ne commence nulle part ailleurs qu'au bout de notre plume. Refuser de plier le genou devant le sens imposé, c'est admettre avec Arendt et Tassin que la résistance la plus haute consiste d'abord à garder la haute main sur les mots que l'on emploie.

Publié dans Conversations

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