L’univers de l’homme acosmique, ou la contamination de l’œuvre par l’action (16 avril 2020)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

L’univers de l’homme acosmique, ou la contamination de l’œuvre par l’action (16 avril 2020)

Si la démesure de l’entreprise de domination totalitaire manifeste la façon dont l’action politique est reprise et comme absorbée — et donc annulée — dans un schème technopoiètique de production de la société, il nous faut encore saisir comment la démesure technoscientifique qui semble caractériser l’époque moderne n’est, elle, intelligible qu’au regard de l’acosmisme politique dont elle fait preuve.

La seule intelligence non « métaphysique » de la question technique qui soit à la hauteur du problème est non seulement celle qui la saisit depuis l’élucidation des conditions vitale, mondaine et politique de l’humain, mais encore celle qui la réfléchit dans le rapport politique de l’action au monde qui en manifeste le sens.

L’aliénation technologique du monde ou l’acosmisme de l’époque peut se comprendre comme l’effet d’une contamination des procédures technoscientifiques par les caractères de l’action humaine, qui procède de manière inverse, pourrait-on dire, à la substitution des procédures technopoiètiques de l’œuvre aux caractères de l’action. Les traits (imprévisibilité, irréversibilité, anonymat) qu’une conception technopoiètique du politique tente, d’un côté, d’exclure du domaine des affaires humaines et du rapport des hommes entre eux, pour les rendre entièrement maîtrisables, se trouvent, d’un autre côté, importés dans le domaine des sciences naturelles, dans le rapport des hommes à la nature, par les développements de la technologie scientifique. La contamination des procédures technoscientifiques par les caractères de l’action présente un double aspect.

Le premier est résumé dans le concept de processus qui vient maintenant désigner la poièsis contaminée par l’imprévisibilité et l’irréversibilité de l’action. Alors que dans la fabrication, la force déclenchée s’épuise dans le produit, dans l’action, cette force se démultiplie à mesure des rapports imprévus qu’elle tisse, et sa fin est imprévisible. Alors que dans la fabrication ce qui a été fait peut être défait et refait, ce qu’a fait l’action est  irréversible, ne peut être ni corrigé ni annulé. En agissant sur la nature, l’homme moderne déclenche dans la nature des processus qui lui échappent, dont les conséquences sont imprévisibles et dont l’issue est irréversible.

La démesure technoscientifique pose dans le domaine du progrès scientifique la question de l’irréparable que la domination totalitaire a soulevé, elle, dans le domaine des affaires humaines.

Certes, Arendt y insiste, dans le domaine des affaires humaines, la promesse prévient l’imprévisibilité de l’acte tandis que le pardon répare son irréversibilité. Mais la démesure totalitaire a réfuté toute promesse dans sa prétention de maîtrise, et a donné lieu aux crimes impardonnables dans l’exercice d’une terreur systématique. Et à quelle promesse lier les pouvoirs technoscientifiques, aux prolongements imprévisibles, déployés à propos du vivant ou de la matière ? De quelle « réparation » les transformations irréversibles de la condition humaine seraient-elles susceptibles ? S’il est toujours possible de renouer avec l’humanité et de se réconcilier avec un monde où l’impardonnable a eu lieu, de quelle promesse, de quel pardon, de quel geste humain serait susceptible une humanité altérée dans ses conditions et prisonnière des effets irréversibles de la puissance technoscientifique ?

L’importation des caractères processuels propres à l’action dans les procédures technoscientifiques change en effet totalement, tel est le second aspect, le sens de l’œuvre et le rapport au monde qu’il induit.

L’âge moderne a substitué à l’action dans la nature, l’action sur la nature. Au lieu d’être le lieu de l’action, le monde en est l’objet. Alors que l’œuvrer consistait traditionnellement à constituer par l’artifice humain le monde humain qui se surajoutait à la nature, l’action technoscientifique déclenche au sein de la nature des processus qu’elle-même ne connaît pas. La nature devient un artefact. Mais au lieu d’être le résultat de l’ouvrage humain, comme l’est le monde, elle en est le laboratoire. La technoscience ne transforme pas la nature en œuvre puisqu’elle ne maîtrise ni le déroulement ni l’issue des processus qu’elle déclenche. Telle est sa démesure. C’est alors le caractère, propre à l’œuvre, de l’achèvement qui est perdu. Si la logique de domination totale ne pouvait achever son œuvre, c’était en raison d’une inversion du schéma téléologique de toute œuvre poiètique, qui transformait le moyen (la terreur) en fin. Ici, c’est au contraire l’essentiel inachèvement de l’action qui vient invalider le contrôle du processus et interdire qu’il s’accomplisse en œuvre.

Reprenant comme en écho la formulation qu’Arendt applique aux camps totalitaires, on pourrait dire que la nature tout entière est transformée en un laboratoire où s’expérimentent des transformations de la nature humaine — artificialisation du corps humain, expérimentations eugéniques à l’occasion du développement de la fécondation artificielle, sélections chromosomiques des pathologies héréditaires, etc. —, des transformations de la matière — nucléaire, énergies de substitution, etc. — ou du vivant — en particulier dans les applications du génie génétique, comme le clonage.

Une logique comparable à celle déjà rencontrée se déploie alors dans cette perspective technoscientifique. C’est bien en effet une prétention démiurgique de maîtriser ses conditions qui conduit l’humanité à se lancer dans cette inévitable quête de la domination technoscientifique des processus naturels. En un sens, c’est un refus de la « donne » initiale, un refus de l’irréductible contingence des conditions humaines, que traduit cette quête démesurée.

Mais parce que les processus de production, de contrôle ou d’artificialisation des conditions humaines fondamentales — natalité et mortalité, appartenance-au-monde, pluralité et donc ancrage terrestre — sont voués à la démesure de l’imprévisibilité et de l’irréversibilité, l’humanité moderne n’échappera pas à ses conditions en les maîtrisant mais, au contraire, en s’inconditionnant. La démesure de la puissance technoscientifique est celle d’une inconditionnalité radicale. Elle donne l’image d’une humanité qui se livre à l’inconnu de sa propre puissance rendant possible, sinon prévisible, une altération irrémédiable des conditions pour lesquelles elle est dite humaine : contingence de la naissance et de la mort, habitation terrestre, pluralité irréductible des êtres, etc., donnant à l’aliénation du monde son prolongement logique dans une aliénation de l’humain.

La démesure de l’action technoscientifique résultant de la contamination de la poièsis par les traits de la praxis est peut-être à comprendre comme cette tentation de l’inconditionnel et de l’inconditionné : moins une fureur ou une folie que l’effet d’une émancipation prise dans une spirale infinie et vraisemblablement destructrice. Mais il y a là comme une illusion transcendantale de la démesure acosmique : car cette aliénation radicale est encore une expression de ce qu’Arendt a nommé natalité (et qui ne se confond nullement avec une quelconque donnée biologique), pouvoir de commencer, d’inaugurer du nouveau, pouvoir de naître à soi-même et au monde et pouvoir de donner naissance à un monde, bref, pouvoir d’agir.

En un sens, et selon un énigmatique paradoxe, plus qu’en tout autre âge, l’acosmisme de l’époque nouvelle n’est l’enfant de la démesure que parce qu’il est l’enfant de l’action. Et cette action, telle qu’elle se déploie dans le cadre d’une intervention sur la nature, livre plus que jamais les hommes à eux-mêmes, à leur entière coresponsabilité pour le monde.

Il resterait à savoir si une humanité déprise d’elle-même parce que prise dans la spirale de l’inconditionné est encore en mesure d’instituer un monde commun. Telle est, semble-t-il, la question proprement politique que pose la contamination de l’activité technoscientifique par les traits propres à l’action, qui caractérise « notre époque ».

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