La politique de l’homo faber ou la substitution du faire à l’agir (16 avril 2020)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

La politique de l’homo faber ou la substitution du faire à l’agir (16 avril 2020)

La solution de Platon à la triple frustration et triple dépossession de l’action

La substitution du faire à l’agir n’est pas un trait caractéristique de la société moderne, mais une disposition historiale de la compréhension de l’action. C’est un trait constitutif du rapport traditionnel de la philosophie à la politique depuis Platon. Ce qui signifie qu’historiquement, hors de l’action révolutionnaire moderne, l’action proprement dite correspond originellement à une expérience pré-philosophique de la vie politique.

Dans son principe la substitution du schème de la fabrication au principe de l’action est la réponse philosophico-politique :

  • d’une part à la triple frustration que l’action induit par ses résultats imprévisibles, son processus irréversible et l’anonymat de son auteur,
  • et d’autre part, à la triple dépossession qui la caractérise, puisque ses conséquences échappent à l’agent (ce qui engage douloureusement sa responsabilité), que le mouvement inauguré est irrémédiable (ce qui exige jugement, prudence et virtù de la part de l’agent), et qu’elle est sans auteur assigné (ce qui la livre tout entière à la pluralité).

Dans l’action politique, il s’agit d’assumer la responsabilité des conséquences déclenchées par des actes sur lesquels l’agent n’a plus aucun pouvoir, et dont le sens ne se dessine effectivement que par son insertion dans le tissu de relations qui lie entre elles les singularités plurielles. Toute action conjoint l’exigence d’un sens avec son indétermination.

Le schème de la fabrication permet en revanche d’échapper aux calamités de l’action :

  • en assignant une fin prévisible à l’entreprise,
  • en se garantissant de la possibilité de réparer, de remédier aux effets que nous maîtrisons,
  • et en rapportant le processus à un auteur, à un modèle et à un but.

Alors que le domaine politique réglé sur l’action est le domaine de l’inachèvement, de la fragilité, celui de la technique commandé par la poièsis est le domaine de la maîtrise.

Ainsi peut-on reconnaître les traits d’une problématique de l’œuvre, qui est une problématique de l’achèvement, en politique. Elle consiste :

  • à transformer la pluralité quelconque — l’incommensurable ensemble des singularités plurielles — en un corps unique, œuvre d’un pouvoir conforme à un projet ;
  • à supprimer l’espace inter homines en œuvrant à une incorporation de la société ;
  • à définir le rapport politique comme rapport de domination d’une instance gouvernante sur des gouvernés ;
  • à introduire la violence comme modalité du rapport humain, moyen de façonner le matériau humain selon un plan à exécuter ;
  • et donc, en réalité, à instrumentaliser l’agir politique selon les catégories des moyens et de la fin.

Ces cinq traits du politique, pensé sur le modèle de la fabrication, sont mis en place, selon l’analyse d’Arendt, par Platon. Ils ne peuvent l’être qu’à condition d’élever une expérience de domination, strictement privée, en paradigme du rapport politique.

La tentative platonicienne de substitution du faire à l’agir se laisse résumer en quatre opérations.

Elle procède, en premier lieu, à une disjonction des deux aspects de l’action. Toute action, en effet, est à la fois archein et prattein, commencer et achever, entreprendre et accomplir. La maîtrise de l’action tient à deux conditions : la subordination du prattein à l’archein, par laquelle ce qui commence achève, ce qui entreprend accomplit ; la solitude de l’agent qui étant tout entier soi-même et seul acteur, est assuré d’être celui qui commence et celui qui achève.

La solution platonicienne revient, dit Arendt, à exclure les autres de l’archein en s’excluant soi du prattein, autrement dit à scinder les deux aspects de l’action en deux fonctions différentes assumées par deux instances différentes, mais en soumettant la conduite de l’action à l’autorité du principe. D’un côté, celui qui commande, ou gouverne l’action, archonte ou prince ; de l’autre, celui qui exécute ou obéit. La solution platonicienne consiste donc à dissocier les deux versants de l’action, à rapporter le commencement au commandement et l’accomplissement à l’exécution, et à soumettre la deuxième à la première.

Ainsi se trouve introduite une différenciation qu’ignore l’action en son concept, celle des gouvernants et des gouvernés. La politique platonicienne est une politique archontique. Mais comme le suggère Arendt, cette politique est aussi nécessairement une politique de la domination reposant sur la violence contraignante. La dissociation de l’archein et du prattein présente ainsi deux aspects.

En premier lieu, elle réfracte la distinction entre ordonner et exécuter sur une distinction principielle entre savoir et faire. Platon, écrit Arendt, est « le premier à distinguer entre ceux qui savent sans agir et ceux qui agissent sans savoir ». Cette double dissociation fait glisser le domaine politique tout entier du côté du pouvoir, lui-même entendu comme gouvernement, bref, du côté de la domination. Si le principe constitutif de la politique républicaine  est d’exclure de la cité le rapport de domination comme axe organisateur, Platon importe au contraire au sein du domaine politique une expérience des rapports humains qui n’est pas politique mais appartient au domaine privé.

C’est pourquoi ce qui caractérise, en second lieu, la démarche platonicienne est d’avoir emprunté à la sphère de l’oikia, à la domesticité, le paradigme à l’aide duquel penser l’action. D’un côté, c’est sur le modèle de la domination naturelle exercée par l’oikodespotes sur sa femme, ses enfants, ses serviteurs et ses esclaves que Platon va réfléchir le rapport politique. Par où la violence, avec la soumission, font leur entrée dans la compréhension de l’action. D’un autre côté, le modèle familial sera généralisé à l’ensemble de la cité, tant il est vrai que La République ne se caractérise par l’élimination de la famille de la cité que parce que la cité tout entière est conçue comme une grande famille.

Trois conséquences caractérisent ainsi l’importation du paradigme privé de la domination dans le domaine politique :

  • la disparition de l’espace public, lieu d’interrogation, de délibération des affaires de la cité rendu nécessaire par la pluralité des dokei moï, au sein duquel la politique prend sens ;
  • l’unification du corps politique identifié à un organisme animé d’une volonté unique qui rend inutiles la délibération et l’expression des points de vue singuliers contradictoires ;
  • la substitution du rapport de gouvernement au rapport de citoyenneté, qui, avec la contrainte qui lui est attachée, ajoute au rapport organique du schème vital sur lequel repose la représentation d’une unité spécifique de l’espèce, un processus technopoiètique de réification du corps social.

En troisième lieu, le glissement de l’action à la fabrication passe alors par la transformation de l’Idée théorétique en norme, étalon ou mesure, bref par sa conversion pragmatique en règle de conduite. Il ne s’agit plus, alors, pour le gouvernant, de solliciter une action des hommes, mais de fabriquer une cité comme un artisan des lits, ou plutôt, tel sera l’ultime paradigme retenu par Platon dans Le Politique, tel le tisserand entrelaçant la trame et le fil pour forger une cité unie.

C’est alors l’introduction de la violence dans le champ politique comme mode d’exercice du pouvoir qui caractérise, quatrièmement, l’ultime aspect de la substitution du faire à l’agir. Toute fabrication est une violence dès lors qu’elle impose une transformation à une matière. Mais avec la violence, s’introduit une nouvelle dimension de la substitution technopoiètique.

La détermination époquale moderne de la substitution du faire à l’agir

Jusqu’à présent, l’analyse de la tentative platonicienne dessinait une subversion très ancienne de l’action. Avec la violence s’observe une détermination époquale moderne. La violence platonicienne et post-platonicienne est tout entière contenue dans les limites de son instrumentalisation : elle réside dans la fabrication au titre de moyen ordonné, mesuré, à une fin assignée. La violence est entièrement réglée par la détermination rationnelle de la fin.

Or, le monde moderne, celui de l’homo faber, ne coïncide pas avec le monde classique de l’animal rationale. Ne connaissant que ce qu’il a fait, l’homo faber se caractérise par ceci qu’il soumet entièrement l’ordre du rationnel à celui de la technè. Mais, par-là, il libère celle-ci de toute assignation rationnelle des fins selon une visée non technique. Hors de toute prédétermination rationnelle des fins, la technè est à elle-même l’instrument d’assignation des fins comme des moyens. Alors prend sens ce truisme de la raison moderne : qui veut la fin veut les moyens, « la définition d’une fin étant précisément la justification des moyens ». Deux aspects différents mais liés caractérisent ainsi l’époque moderne.

D’une part, la détermination purement instrumentale de la raison, entièrement soumise aux catégories des moyens et de la fin définies en boucle selon un cercle pragmatique : la fin définit les moyens nécessaires à son effectuation ; les moyens effectifs déterminent le caractère pragmatiquement rationnel des fins poursuivies. D’autre part, l’instrumentalisation de la violence prise elle-même dans ce cercle sans fin, instrumentalisation illimitée devenue insensée dans l’inversion des moyens et de la fin, comme l’illustre la logique de la domination totale. Cette dernière est en effet une application exacte du schème de la fabrication : prise dans le cercle de l’autojustification, elle induit l’instrumentalisation illimitée de la violence du pouvoir, qui n’a pas en soi d’autre fin que lui-même et peut alors se déployer en « un mouvement constamment en mouvement ».

C’est ainsi qu’Arendt peut écrire que « notre génération est peut-être la première à bien voir les conséquences meurtrières d’une ligne de pensée qui force à admettre que tous les moyens, pourvu qu’ils soient efficaces, sont bons et justifiés à poursuivre ce qu’on aura défini comme fin ». Notre génération, en effet, c’est-à-dire celle qui fit la double expérience de l’illimitation de la violence, dans l’épreuve de la domination totale et dans l’explosion de la bombe atomique. Or, ces deux phénomènes, loin d’être des accidents dans l’histoire de l’humanité, sont au contraire deux des épreuves distinctives de l’époque moderne, vouée, semble-t-il, à cette instrumentalisation illimitée qui signe le règne de l’insensé dans les rapports des hommes entre eux et dans celui des hommes à la nature.

Car face à l’instrumentalisation illimitée, la seule question qui subsiste est non pas celle de l’utilité (à quoi cela sert-il ?) qui appartient en propre au registre de l’œuvre, mais la question du sens qui ne peut s’élever, elle, que dans le domaine de l’agir humain, question propre au registre de l’action (quel est le sens de ce que nous faisons ?) et qui commande, comme l’écrit Arendt dans le prologue, toute l’interrogation de Condition de l’homme moderne.

C’est parce qu’elle a compris combien seule l’action — mode d’« être » proprement politique de la pluralité — échappait à l’instrumentalisation technique, à l’utilitarisme, au fonctionnalisme et à l’artificialisme qui y étaient attachés qu’Arendt put y reconnaître la dimension existentiale de la condition humaine où s’exprimaient à la fois la liberté des hommes et l’énigme du sens de l’existence. Car, le domaine politique est celui de l’accomplissement de la liberté de chacun par celle de tous. « La raison d’être de la politique est la liberté et son champ d’expérience est l’action ».

Là où la substitution du faire à l’agir a, dans la modernité, fini par promouvoir une instrumentalisation illimitée de la violence, Arendt laisse entendre que ni l’action ni la natalité n’ont été entièrement détruites.

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