Hannah Arendt : une présentation synthétique

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Hannah Arendt : une présentation synthétique

 

Née le 14 octobre 1906 près de Cologne, Arendt passe son enfance à Königsberg, ville de Kant. Famille juive, assimilée et cultivée. Père, ingénieur et lecteur des classiques grecs, latins et allemands et dont la bibliothèque nourrit intellectuellement la jeune Hannah. Mère, institutrice ayant étudié, notamment le français, à Paris. Parents socialistes. Grands-parents religieux. Mort du père en 1913. La mère d’Arendt assure seule l’éducation de sa fille. Fuite puis retour à Königsberg lors de la Première Guerre mondiale. Passage de l’Abitur (équivalent du BAC) en candidate libre, avec un an d’avance sur ses anciennes camarades de classe.

Études de philosophie (Heidegger, Husserl et Jaspers) et de théologie (Butmann). Thèse sur Le concept d'amour chez Augustin (publication en 1929). Recherche sur le romantisme allemand qui se centre sur l'itinéraire de pensée d’une juive allemande à l'époque du romantisme, Rahel Varhnagen (publication en 1958).  Mariage avec un jeune philosophe juif, Günter Stern (qui sera connu sous le pseudonyme de Günter Anders).

Avec la montée du nazisme, engagement dans la politique sioniste, soutien aux ennemis du nazisme, communistes et sionistes. Recherche sur l'antisémitisme allemand.  Arrestation puis libération par la Gestapo en 1933. Fuite de Berlin vers Paris en passant par Prague et Genève.

Exil à Paris pendant huit ans. Engagement sioniste en soutien aux réfugiés juifs. Rencontre de son second mari Heinrich Blücher. Recherche sur l'antisémitisme français et l’affaire Dreyfus. Internée au Camp de Gurs après la rafle du 14 mai 1940. Profite du chaos provoqué par la défaite de la France pour s'enfuir du camp et rejoindre Montauban. Elle finit par y retrouver, par miracle, son mari raflé le 15 mai 1940. Ils se réfugient à Marseille puis rejoignent Lisbonne. Ils obtiennent, grâce à Günter Stern, un visa pour les États-Unis. Arrivent à New-York en mai 1941.

Arendt publie en anglais, langue apprise aux États-Unis, sept livres entre 1951 et 1972. Elle meurt d'un infarctus le 4 décembre 1975, laissant inachevé son dernier ouvrage, dont les deux premières parties seront publiées après sa mort.

De formation philosophique et théologique, initiée aux découvertes scientifiques les plus récentes, Arendt consacre son œuvre à la réflexion et la théorie politiques, nourrie par son expérience politique pratique de ses années sionistes : 1933-1948.

Elle est guidée par le désir de comprendre et met en œuvre une extraordinaire capacité à penser par elle-même, issue de ses années de formation universitaire et des lectures, dès son plus jeune âge, de textes ardus comme ceux de Kant et Jaspers. Pour Arendt, il n'y a pas de pensées dangereuses, l’activité de penser est, en elle-même, dangereuse. Les deux plus importants recueils de quelques-uns de ses très nombreux articles, véritables exercices de pensée, ont été publiés aux États-Unis après sa mort, sous les titres : Essais pour comprendre[1] et Penser sans tuteur[2].

Partie, dès les années de guerre, d'une tentative de compréhension de l’évènement totalitaire (avec ses deux régimes politiques sans précédent :  le nazisme et le stalinisme), Arendt analyse ensuite, plus largement, la condition humaine, à travers l'évolution de la vie active (travail, œuvre et action),   des Grecs à l’époque moderne, interroge les concepts  fondamentaux de la politique (Tradition, Histoire, Autorité,  Liberté ), mène un exercice de pensée sur les crises contemporaines (éducation, culture, puis, dans la seconde édition, vérité et politique, science et dimension de l’homme) pour aboutir, autour de l'action politique et de la révolution, à  une redécouverte du trésor perdu des révolutions  et une redéfinition du politique. À travers quatre livres : Les origines du totalitarisme (1951), La condition humaine[3] (1958), Entre passé et futur (1961) et De la révolution (1963)[4].

L’histoire rattrape Arendt avec l’arrestation puis le procès Eichmann qui l’amène à se poser à nouveau la question du mal, abordée à la fin des Origines du totalitarisme. Frappée par la médiocrité et la bêtise d’Eichmann, elle sous-titre le livre issu de ses reportages sur le procès, Rapport sur la banalité du mal, et conclut son livre par la leçon apprise de cette « longue étude sur la méchanceté humaine » : « la leçon de la terrible, de l’impensable banalité du mal ». L’expression, devenue célèbre, de banalité du mal n’est utilisée, dans Eichmann à Jérusalem, qu’à ces deux endroits du livre. De cet évènement du procès Eichmann, naîtra le dernier livre, non terminée, d’Arendt : La vie de l’esprit, pendant de La condition humaine et de son analyse de l’évolution de la vie active (Vita activa).   

En 1968 Arent publie un recueil d’articles écrits sur douze ans :  Des hommes dans de sombres temps[5]. Elle y dessine les silhouettes de femmes et d’hommes qui ont éclairé, par la lumière vacillante de leur œuvre et de leur vie, ces sombres temps que fut la première moitié du XXe siècle[6]. Livre qui est, à la fois, un éloge et une illustration de ce qu’est l’amitié pour Arendt : le dialogue.

En 1969 et 1970 une double disparition frappe douloureusement Arendt avec la mort de Karl Jaspers puis de Heinrich Blücher (1970). Elle y perd, au-delà d’un professeur devenu son ami et de son mari, deux de ces entre-deux, ces espaces si importants pour elle.

En 1972 Arendt publie un recueil d’essais rédigés entre 1969 et 1972. Le regard d’émerveillement qu’elle portait sur les États-Unis, encore en 1963 quand elle analysait dans De la révolution les révolutions américaine et française, est devenu beaucoup plus critique comme le démontre son titre : Les crises de la République[7]. Plusieurs évènements y mobilisent sa pensée, en particulier la guerre du Vietnam et l’éclairage donné sur elle par la publication des Documents du Pentagone. Elle y traite du mensonge en politique, de la désobéissance, de la violence et de la révolution.

Arendt consacre ses dernières années à La vie de l’esprit (conférences et écriture), renouant ainsi avec sa formation philosophique et théologique. Le 4 décembre 1975, Arendt meurt d’un infarctus. La première page de la troisième partie de La vie de l’esprit est trouvée dans sa machine à écrire : le titre et une citation. Ainsi s’éteint celle qui fut, selon l’expression de son amie Hans Jonas, une grande voyageuse du siècle et est une inspiratrice pour nos sombres temps.

 

[1] Essays in Understanding 1930-1954, Schoken Books, New-York, 2005.

[2] Thinking without a Banister 1953-1975, Schoken Books, New-York, 2018.

[3] Titre de la traduction française : Condition de l’homme moderne.

[4] Titre de la traduction française : La crise de la culture.

[5] Titre de la traduction française : Vies politiques.

[6] G.E. Lessing, Rosa Luxemburg, A.G. Roncalli, Waldemar Gurian, Karl Jaspers, Isak Dinesen, Hermann Broch, Randall Jarrel, Bethold Brecht, Walter Benjamin et, dans l’édition française seulement, Martin Heidegger.

[7] Titre de la traduction française : Du mensonge à la violence.

Publié dans Arendt, QVN

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