La dignité humaine (penser ce que nous faisons (5))

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

La dignité humaine (penser ce que nous faisons (5))

Notre démarche se précise. Prolonger l’analyse existentiale et historiale menée par Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne, avec sa synthèse sur l’époque moderne que constitue le dernier chapitre. Nous aider des livres d’Étienne Tassin, en particulier du premier, Le Trésor perdu, Hannah Arendt, l’intelligence de l’action politique. Compléter et croiser cette analyse avec la recherche menée par Bernard Stiegler depuis La technique et le temps. Le tout dans la continuité de nos propres travaux menés depuis 2015 autour de La numérisation du monde dans le cadre de l’Université du Temps Libre d’Orléans puis de l’association Autour de Hannah Arendt.

Une ligne directrice : penser ce que nous faisons pour pouvoir panser le monde.

Quatre premiers articles ont été publiés dans le cadre de cette série :

Après avoir abordé le thème de l’époque qui ne fait pas époque, du fait de l’absence de la seconde interruption du double redoublement épokhal, nous allons revenir sur le choix fait par Arendt de la condition humaine, au dépend de la nature humaine, pour comprendre « la nature de la société telle qu’avait évolué et se présentait au moment de succomber à l’avènement d’une époque nouvelle et inconnue[1] » alors que le monde moderne, dont ne traite pas Condition de l’homme moderne, servait de « toile de fond à la rédaction de ce livre[2] ».   

C’est lors de son analyse, très précoce, des totalitarismes qu’Arendt commence à construire ce qui constituera son approche existentiale, par la condition humaine, « les conditions de base dans lesquelles la vie sur Terre est donnée à l’homme[3] », réfutant le concept métaphysique de nature humaine, même si dans Les origines du totalitarisme, elle emploie cette expression à laquelle elle renoncera par la suite.

Vers la fin de l’avant dernier chapitre des Origines, le chapitre XII[4] « Le totalitarisme au pouvoir », Arendt, après avoir indiqué que l’agressivité du totalitarisme ne nait pas de l’appétit de puissance mais de raisons purement idéologiques visant à imposer, au nom d’un sur-sens, une cohérence complète, écrit :

C’est principalement au nom de ce sur-sens, au nom d’une complète cohérence, que le totalitarisme doit nécessairement détruire toute trace de ce qu’il est convenu d’appeler la dignité humaine. Car le respect de la dignité humaine implique que l’on reconnaisse les autres hommes ou les autres nations au même titre que soi comme des sujets, comme des bâtisseurs de mondes ou comme les cofondateurs d’un monde commun. Aucune des idéologies qui visent à donner une explication exhaustive des évènements historiques du passé et à tracer le cours de tous les évènements futurs ne peut supporter l’imprévisibilité inhérente à la créativité des hommes, à leur faculté de créer quelque chose de tellement nouveau que personne n’aurait pu le prévoir[5].

Cofondateurs d’un monde commun, faculté de créer quelque chose de tellement nouveau que personne n’aurait pu le prévoir, derrière ces deux expressions on trouve deux des activités humaines fondamentales parce que correspondant aux conditions de base dans lesquelles la vie sur Terre est donnée à l’homme : l’œuvre et l’action.

En empêchant ces deux activités et en réduisant donc l’homme au seul travail, au statut d’animal laborans, le totalitarisme détruit, écrit Arendt dès 1951, toute trace de dignité humaine.

La dignité humaine est-elle préservée aujourd’hui dans notre monde globalisé et notre époque numérique ? Là est toute la question.

Question déjà sous-jacente à l’époque moderne qui a vu le triomphe de l’animal laborans[6] et a laissé les hommes au seuil d’un monde acosmique.

 

[1] CHM, paragraphe 12.

[2] Ibid.

[3] CHM, paragraphe 13.

[4] Après ce chapitre, Arendt modifiera à trois reprises la fin des Origines du totalitarisme. En 1958, elle ajoutera après le chapitre XIII initial de 1951, un chapitre XIV, Réflexions sur la révolution hongroise. Pour finir par remplacer ces deux chapitres par un seul, remarquable et très célèbre, Idéologie et terreur,  dans les dernières éditions de 1966, 1968 et 1973.  Voir OT, 841 et suivantes.

[5] OT, p. 810. C’est moi qui souligne.

[6] CHM, chapitre VI, section 45.

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