Désaliéner le travail 3/4

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Quitter l’alignement productiviste pour réhabiter la condition humaine

I. Le retrait comme acte ontologique

Se retirer du travail productif — qu'il s'agisse d'une césure temporaire ou de ce que la société nomme la « retraite » — n'est pas une question de gestion comptable, de calcul de droits ou d'aménagement de pouvoir d'achat. C'est une décision d'ordre existentiel et ontologique.

Dans une société qui a réduit l'être humain à sa seule fonction d'agent économique (l'Animal laborans), s'évaluer à l'aune du rendement, du statut ou du revenu revient à vivre dans une aliénation de l'être. Le retrait est l'acte fondateur par lequel la conscience refuse que son existence soit intégralement absorbée par le métabolisme de la production et de la consommation.

Se retirer, ce n'est pas fuir le monde ou abandonner la cité ; c'est pratiquer l'anachorèse intérieure : poser une distance salutaire pour cesser d'être agi par le système et recommencer à être.

II. La boussole des conditions : réordonner le sens de l'existence

Le retrait réoriente la boussole des conditions d'Hannah Arendt, non en supprimant les exigences de la vie, mais en leur rendant leur vérité première :

Vis-à-vis de la Nécessité (L'Ancrage) :

Hors de la pression marchande, le rapport aux besoins élémentaires change de nature. Tailler un arbre, cultiver un jardin, préparer un repas ou veiller sur sa santé ne sont plus des corvées expédiées pour retourner travailler. Ce sont des actes d'ancrage dans la réalité du vivant, où le corps retrouve le rythme des saisons, le souffle et la juste mesure.

Vis-à-vis de l'Utilité et de l'Œuvre (La Permanence) :

Libéré de l'obligation de produire du jetable ou du cash, le temps du retrait devient le lieu de l’Œuvre (Homo faber). C'est la reconquête du geste habité : écrire à la plume, façonner une pensée, transmettre une expérience, réparer un objet ou lire en profondeur. On ne produit plus pour détruire, on crée pour laisser une trace qui dure.

Vis-à-vis de la Pluralité et de la Liberté (La Présence) :

En se dégageant des rapports de subordination et de compétition propres à l'entreprise, le retrait restaure la gratuité du lien. La rencontre avec autrui ne relève plus du réseau ou de l'intérêt, mais de la présence pure, de l'amitié et de la parole partagée au sein du monde commun.

Vis-à-vis de la Natalité (Le Recommencement) :

Le retrait offre l'espace du vide créateur. C'est la condition fondamentale pour que puisse surgir de nouveau l'inattendu : la capacité d'inaugurer un chapitre inédit, de poser un regard neuf sur les êtres et les choses.

III. Habiter l'Être plutôt que remplir le Temps

Le drame de la « société de travailleurs » est qu'elle aborde souvent la retraite comme un vide angoissant qu'il faudrait meubler par une consommation frénétique de loisirs ou de divertissements. On y prolonge, sous une autre forme, la logique du rendement et de l'agitation.

Le retrait authentique opère la conversion inverse :

  • Remplir le temps laisse la place à habiter l'espace du présent.
  • Subir la vitesse laisse la place à épouser la lenteur du vivant.
  • Exister par le faire laisse la place à être par la conscience incarnée.

IV. L'Éthique de la présence

En définitive, qu'il soit une suspension de quelques mois ou le pli pris pour le reste d'une vie, le retrait est une politique de la présence. Il affirme que la dignité d'une vie humaine ne se mesure pas à ce qu'elle produit ou rapporte, mais à la qualité d'attention qu'elle porte au monde, à la beauté des traces qu'elle y laisse et à la vérité des liens qu'elle y tisse.

Se retirer du travail productiviste, c'est accomplir le geste le plus lucide qui soit : quitter le rôle d'exécutant de la machine pour redevenir l'habitant poétique et souverain de la Terre.

Désaliéner le travail 3/4

Publié dans Arendt, Travail

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