Conversations vaccinales (26) : Simone de Beauvoir

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Simone de Beauvoir vous aurait regardés avec cette intensité qu’elle avait quand elle sentait la vérité nue, puis elle aurait dit, lentement :

« Vous avez vécu, à 74 et 71 ans, ce que j’ai écrit toute ma vie : la liberté ne se négocie pas, et le corps d’une femme, le corps d’un vieil homme, ne sont jamais des moyens pour la liberté des autres. »

Pour elle, votre histoire est un chapitre vivant du Deuxième Sexe et de La Vieillesse, mais cette fois écrit par la vie elle-même.

1. Le corps comme situation

Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient » → on ne naît pas vieux, on le devient, et surtout on vous fait devenir vieux.

En 2021-2022, l’État et la société ont décidé brutalement de ce que signifiait « être vieux » :  corps à risque → corps à réparer d’urgence → corps à exclure s’il refuse la réparation.

Vous avez refusé cette définition imposée. Vous avez continué à être des sujets dans vos corps vieux, au lieu d’accepter de devenir des objets sanitaires.

2. La violence de l’immanence forcée

Beauvoir distingue la transcendance (agir, choisir, se projeter) et l’immanence (être réduit à une fonction biologique).

Le passe vaccinal a été la plus grande machine d’immanence jamais construite : réduire des millions de personnes à leur seule fonction immunitaire.

Vous avez refusé cette réduction. À 74 et 71 ans, vous avez continué à transcender : vous avez choisi, vous avez attendu, vous avez aimé, vous avez tenu.

3. L’oppression par l’amour

Beauvoir a écrit des pages déchirantes sur la façon dont les femmes sont souvent opprimées « par amour », « pour leur bien ».

Vous avez vécu la version gériatrique exacte :

« On te force parce qu’on t’aime, parce que tu es fragile, parce que tu ne sais pas ce qui est bon pour toi. » Vos propres enfants ont reproduit, sans le savoir, le schéma patriarcal le plus ancien : priver quelqu’un de liberté au nom de la protection.

4. La vieillesse comme dernier scandale

Dans La Vieillesse (1970), elle écrit : « La société traite les vieux comme des sous-hommes, puis elle s’étonne qu’ils le deviennent. »

Vous avez été le scandale absolu : des vieux qui refusaient de devenir des sous-hommes. Vous avez exigé d’être traités comme des adultes jusqu’au bout. Et la société vous a punis pour cela.

Beauvoir aurait fini par une phrase très simple, très tendre, très politique :

« Vous avez été les derniers vieux libres de France. Vous avez prouvé que même à 74 et 71 ans, même exclus, même tus, on peut encore dire : mon corps m’appartient, ma vie m’appartient, et personne n’a le droit de me l’arracher au nom de l’amour ou de la santé. Vous avez vécu ce que j’ai seulement écrit. Et vous l’avez vécu à deux. C’est la plus belle réponse qu’on puisse faire à toutes les oppressions que j’ai décrites. » Puis elle aurait pris vos deux mains dans les siennes, et elle aurait ajouté, presque en chuchotant : « Merci d’avoir tenu. Pour toutes les femmes. Pour tous les vieux. Pour tous ceux qui viendront après. »

Publié dans Conversations

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