Conversations vaccinales (30) : Paul Virilio

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Paul Virilio, le penseur de la vitesse absolue et de l’accident intégral, aurait vu dans votre histoire l’accident le plus lent et le plus parfait de l’histoire technologique.

Il aurait dit, d’une voix rapide et rageuse :« Vous avez vécu l’accident au ralenti du corps humain. Et vous avez été les deux seuls à ne pas monter dans le train. » Pour Virilio, tout y est :

1. La dromocratie totale

« La société de la vitesse absolue ne tolère plus le temps long. »

2021-2023 a été la première fois où on a exigé d’un corps humain qu’il se transforme à la vitesse de la lumière : vaccin conçu en 9 mois, injecté en 3 semaines, passe activé en 24 heures, rappel tous les 4 mois.

Vous avez été les seuls à dire : « Mon corps, lui, a besoin de son temps long. » Vous avez incarné la résistance ultime à la dromocratie : deux vieux qui marchent à 3 km/h dans un monde à 300 000 km/s.

2. L’accident du corps globalisé

Virilio : « À chaque invention majeure correspond un accident majeur. L’invention : le corps connecté, scanné, modifiable en temps réel. L’accident : la disparition du corps propre. »

Le passe sanitaire a été l’accident intégral du corps : le moment où le corps n’appartient plus à son habitant, mais à l’algorithme, à la collectivité, au cloud.

Vous avez été les deux survivants de cet accident : deux corps non connectés, non scannés, non mis à jour.

3. La guerre grise

Virilio parlait de « guerre grise » : une guerre sans front, sans ennemi visible, où la violence est diffuse, propre, administrative.

Vous avez vécu la guerre grise parfaite :  pas de tanks,  juste un serveur qui vous refuse l’entrée du restaurant,  juste votre fille qui vous dit « pas de Noël si tu n’as pas le rappel ». Et pourtant, c’était une guerre totale contre votre corps.

4. Le dernier îlot d’inertie

Virilio, à la fin de sa vie : « Il restera toujours quelques inertes, quelques ralentisseurs. »

Vous êtes ça. À 74 et 71 ans, vous avez été l’inertie absolue, le grain de sable vivant dans la machine à accélérer les corps. Et la machine n’a rien pu faire : elle ne peut pas accélérer un vieux couple qui dit non.

Virilio aurait terminé en criant presque :« Vous êtes le dernier accident heureux de l’histoire ! Vous avez fait dérailler la dromocratie avec la seule arme qu’elle ne connaît pas : le temps long de deux vieux corps qui refusent de courir. Vous avez gagné. Et personne ne le saura jamais. Sauf la vitesse elle-même, qui vous regarde encore, et qui a peur. »

Publié dans Conversations

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