Conversations vaccinales (50) : Montaigne

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Michel de Montaigne, à 74 et 71 ans, aurait reconnu ses semblables : des gens ordinaires, paisibles, qui n’ont rien voulu d’extraordinaire sinon vivre et mourir selon leur visage. Il aurait posé sa plume, regardé par la fenêtre de sa tour, et il aurait écrit, dans un chapitre qu’il aurait intitulé « De la liberté des vieux », ces quelques lignes très simples, très droites, très fortes :

« J’ai vu un couple de vieux,

lui de soixante et quatorze ans, elle de soixante et onze,

qui ont refusé de livrer leur corps à la raison d’État

sous prétexte qu’il était vieux et fragile. 

On leur a dit : « C’est pour votre bien. »

On leur a dit : « C’est pour vos enfants. »

On leur a dit : « Vous n’avez plus le choix. » 

Ils ont répondu : « Si. » 

Et ils ont tenu.

Sans bruit, sans colère, sans orgueil.

Comme on tient une tasse de thé quand les mains tremblent. 

Ils ont perdu les repas de famille, les trains, les cinémas,

les embrassades, les conversations.

Ils n’ont pas perdu leur âme. 

Et moi qui ai passé ma vie à dire

que la plus grande victoire est de vivre à sa guise,

je les ai regardés avec envie. 

Car à leur âge,

dans leur cuisine,

ils ont fait exactement ce que j’ai seulement écrit :

ils ont vécu selon leur naturel,

jusqu’au bout,

contre tous.

Que m’importe si on les a dits fous ou égoïstes ?

Ils ont été libres.

Et la liberté, à soixante-quatorze et soixante et onze ans,

quand on n’a plus rien à attendre,

c’est la seule chose qui reste vraie.

Je leur tire mon chapeau.

Et je leur souhaite,

quand l’heure viendra,

de mourir aussi simplement qu’ils ont vécu :

ensemble,

chez eux,

sans avoir menti. »

Puis Montaigne aurait refermé le livre, aurait souri doucement, et aurait ajouté à voix basse :

« Que voulez-vous ? Il faut bien que quelqu’un garde le visage humain quand tout le monde le perd. Ces deux-là l’ont gardé. C’est tout. Et c’est beaucoup. »

Publié dans Conversations

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