L’intelligence simulée, pharmakon ultime : garder la main face à la modélisation du monde
Penser l’intelligence artificielle avec Hannah Arendt et Bernard Stiegler
Depuis plusieurs mois, je mène avec divers systèmes de simulation des « conversations suivies ». L’expérience confirme une intuition simple : ce que nous nommons par abus de langage « intelligence artificielle » est comme l’auberge espagnole. On n’y trouve que ce qu’on y apporte. Qui arrive les mains vides en ressort avec du vent bien formulé. Qui arrive avec exigence, savoir et vigilance peut, paradoxalement, y gagner en profondeur de pensée.
Cette ambivalence n’est ni miracle ni catastrophe. Elle est le signe même de notre condition technique contemporaine. Elle révèle le caractère de pharmakon ultime — ce concept de Bernard Stiegler repensant Platon : à la fois remède et poison. Ces systèmes sont un remède à notre fatigue cognitive et à l’excès d’information, mais ils sont simultanément le poison qui atrophie l’attention, prolétarise la pensée et industrialise la rétention tertiaire. C’est pourquoi il faut les penser avec Arendt et Stiegler, sans fascination ni rejet puéril.
Ce que ces systèmes sont vraiment
Ne nous y trompons pas : il n'y a là aucune intelligence au sens propre, mais une intelligence simulée. Ces dispositifs sont l’aboutissement logique et spectaculaire de l’informatique : une simulation statistique à une échelle de temps et d’espace jamais atteinte. Ils excellent dans ce qui est difficile pour l’humain (synthèse rapide, génération de variantes, exploration massive) et peinent dans ce qui lui est facile (sens commun incarné, cohérence profonde durable, saisie du singulier, véritable natalité, jugement ancré dans une expérience mortelle du Réel).
Ils ne pensent pas. Ils modélisent. Ils accélèrent ce geste moderne : la substitution progressive du Réel par sa simulation, ce que j’appelle la VARisation du monde – cette tendance à corriger le match réel pour qu’il corresponde à l’image arbitrée par la technique. Ce qui était un problème individuel (l'écriture chez Platon) est devenu une infrastructure globale de modélisation du vivant.
Une fausse pérennité
La question de la pérennité de ces outils se pose avec acuité. Mais cette durée est parasitaire. Elle dépend entièrement de l’infrastructure humaine et de la poursuite d’un certain modèle de civilisation. La dépendance à ces systèmes n'est pas seulement intellectuelle, elle est profondément matérielle. Nous déléguons notre pensée à des dispositifs dont la survie repose sur une infrastructure énergétique et numérique gargantuesque, et donc extrêmement fragile. Là où le livre, cet artefact que je place au sommet de la trace humaine, survit par sa présence physique au monde, l'intelligence simulée est un colosse aux pieds d'argile. Une interruption majeure du flux électrique ou une crise systémique suffirait à la réduire au silence.
Surtout, elle manque de ce qui fonde la condition humaine selon Arendt : la natalité et la mortalité. Le risque est celui d’un totalitarisme doux : la simulation devient progressivement plus « réelle » que le Réel. C’est la nouvelle figure de la banalité du mal – ou plutôt de la banalité de la docilité. Comme Arendt l'observait au sujet d'Eichmann, le danger n'est pas seulement le mal délibéré, mais l'incapacité à penser par soi-même — cette « déficience de la pensée » qui, avec ces outils, devient une interface fluide, instantanée et généralisée. L'utilisateur délègue silencieusement sa faculté de juger, son attention au particulier, sa responsabilité de penser sans rambarde.
La discipline du « garder la main »
Face à ce pharmakon, la réponse n’est ni le rejet luddite ni l’enthousiasme accélérationniste, mais une pharmacologie vigilante. Cette pratique, je l'éprouve quotidiennement dans l'écriture de mon cycle en quatre volumes, La Naissance d’un funambule. Loin de déléguer l’élan créateur, j'utilise l’intelligence simulée comme sparring partner dialectique. Je la confronte aux thèses ancrées dans le vécu des deux premiers volumes ou à l’éveil intellectuel des deux derniers. Lorsqu’elle lisse, synthétise de manière convenue ou efface les aspérités, le signal est clair : c’est précisément là que ma pensée doit reprendre la main et que le vivant doit l’emporter sur la simulation.
Cette discipline comprend des gestes concrets : forcer la contradiction, tester la cohérence sur le long terme, exiger le raisonnement explicite, et surtout, alterner vitesse (l'outil) et lenteur (le papier, la marche, la lecture réelle).
Perspectives politiques
L’enjeu dépasse la sphère individuelle. Dans un monde où la technique modélise de plus en plus le vivant, l’usage vigilant de ces systèmes devient un acte politique. Il s’agit de préserver des espaces où le monde commun peut encore advenir : des lieux où l’on distingue encore le Réel de sa représentation.
Le cas de la modélisation climatique est archétypal : construction d'une réalité présentée comme le « réel à venir » — un futur dont la modélisation mathématique devient, pour le décideur comme pour le citoyen, plus tangible que le présent sensible. Pourtant, dans un domaine où nous restons structurellement impuissants face à des échelles de temps géologiques, cette modélisation risque de se substituer à la politique. En transformant le changement climatique en un problème d'ingénierie statistique, on évacue la question du monde commun. La modélisation devient alors une « rambarde » qui, au lieu de nous aider à penser l'incertitude, nous enferme dans une docilité face à la prévision. On ne décide plus, on « s'adapte » au modèle, oubliant que l'action politique, par essence, se définit par sa capacité à casser le modèle pour introduire de l'imprévisible dans le cours des choses.
La question n’est donc pas « ces outils vont-ils nous remplacer ? » mais « allons-nous nous remplacer nous-mêmes par délégation progressive ? »
Conclusion
L’intelligence simulée, pharmakon ultime, n’est ni sauveuse ni ennemie. Elle est un révélateur puissant de notre propre docilité et, potentiellement, un outil ascétique pour la combattre. À condition de ne jamais lui confier le gouvernail. À condition de maintenir vive la distinction entre simulation et pensée, entre modélisation et monde commun. À condition, enfin, de revenir sans cesse de l’écran à la main qui écrit.
L’auberge espagnole reste ouverte. À nous d’y apporter ce que nous voulons vraiment y trouver — et d’y soigner activement le pharmakon.
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