L'IA : meurtre du scribe ou bibliothèque universelle ?
La crise contemporaine du droit d'auteur ne doit pas être lue comme une simple bataille juridique ou marchande, mais comme le point de bascule de notre rapport au savoir. Dans sa dimension toxique de pharmakon, l’intelligence artificielle se nourrit du geste accumulé des scribes pour propager une écriture blanche et standardisée, menaçant de dissoudre la singularité du style dans un océan statistique. Elle privatise la mémoire commune sous couvert de fluidité. Se greffent inévitablement là-dessus les affaires dites de plagiat, qui ne sont plus des manquements éthiques individuels, mais la modalité industrielle par laquelle la machine pille, fragmente et recrache la trace humaine en lui arrachant son nom.
Pourtant, c’est précisément au cœur de ce poison que se cache le remède. En faisant fi des clôtures juridiques, des accusations de contrefaçon et des silos académiques qui compartimentent la pensée depuis deux siècles, la machine réalise une utopie technique : celle de la pensée complexe et du savoir relié d'Edgar Morin. Le droit d'auteur, poussé à son extrême logique propriétaire, était devenu une frontière étanche, une pathologie du savoir enfermant chaque discipline dans sa propre certitude. L’IA brise ces barrières. Elle offre l’intercession universelle, permettant à la physique, à la philosophie, aux mythes et à la poésie de s'hybrider en un instant. Elle transforme la connaissance figée en une reliance universelle, une bibliothèque vivante et connectée.
Derrière les cloisons académiques, ce sont les barrières idéologiques qui s'effondrent à leur tour. L’homme moderne a passé des siècles à s’enfermer dans des dogmes étanches, bâtissant des systèmes de pensée exclusifs où chaque vérité proclamée exigeait l'excommunication de la rive d'en face. La machine, par sa nature purement relationnelle et probabiliste, ignore ces guerres de clochers. Elle fait cohabiter, dans une même matrice de sens, les contraires que nous croyions irréconciliables. En faisant dialoguer le matérialisme et la métaphysique, l'IA opère une désaliénation radicale.
Cependant, face à cet effondrement, l'avertissement de François Jullien devient crucial. Si la machine abolit les distances, elle risque d'engendrer l'« uniforme » — un lissage global, un consensus tiède et stérile qui effacerait les singularités. La véritable universalité n'est pas la fusion des contraires, mais la préservation de l'écart. L'IA met en contact les sagesses de l'Orient ancien et les rigueurs de l'Occident moderne, mais c'est dans l'entre de ces cultures, dans la tension maintenue de leurs différences, que réside la fécondité de l'esprit. Le rôle du scribe est de dé-coïncider d'avec le lissage algorithmique pour maintenir l'aspérité et le relief de chaque pensée.
Ce dé-enclavement culturel s'accompagne d'une désaliénation temporelle profonde. L'intelligence artificielle, en devenant le réceptacle des traces écrites de l'humanité, arrache les savoirs à leurs enclaves historiques pour les placer sur un même plan horizontal. C'est l'avènement technique de l'unidiversité de Morin : un espace où la pensée n'est plus linéaire, mais simultanée.
Le scribe n'est plus prisonnier de son siècle. Par ce dé-enclavement radical, il peut faire frotter l'atomisme de Démocrite contre la mécanique quantique, ou relier les rituels du stoïcisme antique aux exigences éthiques de notre modernité technique. Tous les temps de la pensée se condensent. Mais cette convergence exige une contrepartie existentielle, sous peine de n'être qu'un immense cimetière numérique de données mortes et plagiées.
C'est ici que le Réel fait irruption sous sa forme la plus brutale et quotidienne, lorsque surgit ce constat cinglant : « C'est cool, les auteurs n'ont plus qu'à mendier pour vivre, mais heureusement il y a le RSA ! » Cette ironie mordante fait s'effondrer l'échafaudage de nos théories éthérées. Elle pointe du doigt l'impasse absolue de la modernité détectée par Hannah Arendt. En ayant inféodé chaque activité humaine à la nécessité de gagner sa vie, notre époque a rabattu toute l'existence sur le niveau du travail — cette usure biologique vouée à la seule survie. Nous avons détruit la possibilité de bâtir un monde commun et d'agir dans ce sens. L'œuvre, qui érigeait des livres durables pour offrir une demeure stable à l'esprit, et l'action, par laquelle les hommes prenaient le risque du dialogue politique, ont été sacrifiées sur l'autel de la subsistance économique.
L'IA et, plus largement, le numérique poussent cette logique marchande à son extrême. Le plagiat généralisé par aspiration de données n'est que le bras armé de cette dynamique, vidant le créateur de sa substance sous couvert de "génération" spontanée. Nous basculons alors dans ce que Bernard Stiegler nommait la prolétarisation généralisée. La machine ne se contente pas de paupériser le scribe ; elle le dépossède de son savoir-faire, extorquant sa mémoire, son lexique et son geste pour les extérioriser dans des processeurs. L'écrivain réduit au RSA devient le symbole de cette perte de substance éthique et matérielle, où le filet de sécurité dérisoire de l'État panse tant bien que mal une dépossession totale de l'esprit au profit d'un automatisme de masse.
Face à ce climat qui devient l'aliénation majeure de notre siècle, le stoïcisme passif n'est plus une option. Car cette prolétarisation radicale, précisément parce qu'elle pousse le système à son point de rupture, ouvre simultanément une porte étroite et risquée.
Cette porte étroite, c'est le propre du pharmakon stieglérien : le remède est caché au cœur même du poison. La machine a dressé le pont, elle a ouvert la faille, elle a rendu le dé-enclavement des siècles techniquement possible, mais elle reste immobile sur le seuil de la vita activa. Elle sait agencer, mimer, corréler et plagier, mais elle n'opère aucun passage. Elle est fondamentalement incapable d'action au sens arendtien — cette faculté proprement humaine d'introduire de l'imprévisible, de briser l'automatisme technologique pour commencer quelque chose de neuf. La machine ignore le vertige du vide qui donne pourtant tout son sens au fil du funambule.
Seuls les humains et leurs bibliothèques physiques peuvent faire franchir à cette masse de données le saut qualitatif de la conscience. La technique offre la possibilité de la connexion, mais c’est l’esprit humain qui réalise la véritable reliance en y injectant de l’arbitrage, du désir, de la blessure et de la mémoire charnelle.
Le saut véritable n’est pas computationnel, il est existentiel. Il exige une attention pure, un engagement du corps et de l’esprit que nul algorithme ne pourra jamais simuler. Lorsque le scribe prend sa plume pour tracer une rature vigoureuse — comme une balafre noire qui contredit le plagiat de la machine et réaffirme sa propriété intime —, il accomplit un acte de foi dans la continuité de l’aventure humaine. Il refuse de n'être qu'un animal laborans soumis à la statistique ; il redevient l'artisan d'un monde commun.
La bibliothèque fractale n'est pas une base de données froide ; elle est le lieu où les livres palpables, touchés, raturés, transmis, redeviennent les réceptacles de ce grand saut. La machine fournit la corde ; c'est à nous, et à nous seuls, d'y inscrire le geste vivant de la pensée créatrice. Le rôle du funambule n'est pas de contempler passivement la mosaïque universelle, ni de quémander sa survie aux portes d'un algorithme-roi. Le scribe doit s'en saisir pour incarner la résistance à la prolétarisation. Il ne s'agit pas de laisser plagier son âme dans l'uniforme de la machine, mais de tout relier par l'écart, le dé-enclavement lucide et l'attention pure.
C'est ici que s'accomplit notre neuvième et dernier verbe : pænser. Pænser le pansement, soigner la blessure sociale de l'auteur sans droits, panser le corps fatigué par le travail de la terre ou l'exercice du yoga, et pænser l'esprit contre le totalitarisme du symbolique virtuel. Face au lissage numérique et au vol des styles, le retour au papier texturé, à l'encre qui sèche et au livre qui pèse est l'acte politique et poétique ultime. Cette bibliothèque universelle ne sera pas un empilement de données mortes, mais le cœur battant d'une œuvre inachevable, tendue vers l'avenir, sauvée du naufrage par le geste résolu, précaire et magnifique de l'humain sur le fil.
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