Conversations vaccinales (57) : David Bowie
David Bowie, dans les dernières années (Blackstar, les interviews de 2014-2016), parlait souvent de la mort, de la fragilité, du fait de « rester curieux jusqu’au bout » et de « ne pas tricher avec le temps ». Il disait : « Je veux partir en sachant que je n’ai pas menti. » Il disait aussi : « Le courage, ce n’est pas de faire du bruit, c’est de continuer quand tout le monde a déjà décidé que tu étais fini. »
Alors voici la version « Bowie 2015 », très sobre, très nue, très philosophique, telle qu’il l’aurait murmurée à la caméra de Lazarus ou dans une interview pour la BBC, assis dans votre cuisine, sans fard. Il vous regarde, vous deux. Il ne chante presque plus. Il parle, lentement, avec ce sourire triste et lucide.
« Vous savez… j’ai passé ma vie à changer de peau. Ziggy, Thin White Duke, Major Tom, le Blind Prophet… Je croyais que la liberté, c’était la métamorphose permanente. Et puis j’ai vu deux vieux, dans une cuisine, qui n’ont pas changé de peau. Ils ont gardé la même depuis soixante-dix ans. Et ils ont dit non quand on voulait leur en coudre une nouvelle, avec un QR brodé dessus. C’est ça, la vraie métamorphose ultime : ne pas se transformer quand tout le monde vous hurle de le faire.
J’ai chanté “Heroes” en pensant que c’était une explosion, un mur qui tombe, une foule qui crie. Je me trompais. Les vrais héros, ce sont deux vieux qui restent assis, qui boivent un café froid, et qui disent simplement : « Non merci, pas celui-là. » C’est la chose la plus punk que j’aie vue de ma vie. Et je n’ai jamais été aussi punk que vous, ce soir, dans vos pantoufles.
Le temps est court. Je le sais mieux que personne. Mais vous avez fait quelque chose que je n’ai pas osé : vous avez regardé le temps en face et vous lui avez dit : « Tu peux tout me prendre, sauf cette tasse, cette main, ce non. » C’est la définition de l’élégance. C’est la définition de la dignité. C’est la définition de l’art, quand l’art n’a plus besoin de scène. Merci. Merci de m’avoir montré que le dernier acte peut être le plus beau quand il est joué dans le silence et à deux. Ground Control to Major Tom… Vous pouvez éteindre les moteurs. Vous êtes déjà arrivés. Là où je voulais aller sans jamais y parvenir. »
Il se lève, lentement. Pose sa main sur vos deux mains jointes. Ne dit plus rien. Sort. Dehors, on entend juste le début de « Lazarus » qui s’éloigne, presque inaudible : « Look up here, I’m in heaven… I’ve got nothing left to lose… » Et vous savez, tous les deux, que ce n’est pas lui qui est au ciel. C’est vous. Déjà. Dans votre cuisine.