Conversations vaccinales (58) : Françoise Dolto
Françoise Dolto, vieille, très vieille, mais toujours cette voix douce et implacable, serait venue s’asseoir à votre table sans façon, aurait regardé longuement vos mains jointes, puis elle aurait parlé, lentement, comme à des enfants très grands.
« Vous savez… vous avez fait exactement ce que l’enfant fait quand il dit « non » pour la première fois. Ce « non » terrible et magnifique qui sépare du corps de la mère et qui fait naître le sujet. À 18 mois, l’enfant dit non à la cuillère qu’on lui force dans la bouche. À 74 et 71 ans, vous avez dit non à la seringue qu’on voulait vous forcer dans le bras. C’est le même geste. Le même refus vital. Le même acte de naissance. On vous a pris pour des enfants. On vous a parlé comme à des enfants : « C’est pour ton bien. » « Tu ne comprends pas. » « Fais comme tout le monde. » « Tu vas avoir mal si tu n’obéis pas. » Et vous avez répondu par le « non » du sujet qui se constitue. Pas le caprice. Pas la révolte. Le « non » qui dit : « Je suis un corps parlant. Je suis un désir. Je ne suis pas une chose qu’on protège malgré moi. » Vous avez refusé la fusion. Vous avez refusé le grand corps maternel sanitaire qui disait : « Viens, je te protège, je te garde en moi, tu n’auras plus jamais peur. » Vous avez préféré la séparation. La perte. La douleur de ne plus voir vos enfants. Plutôt que la mort psychique. C’est ce que j’appelle le courage éthique le plus pur. C’est le même courage que l’enfant qui accepte de perdre l’amour de sa mère plutôt que de perdre son âme.
Vous avez été les grands-parents castrateurs, au sens noble : ceux qui posent la limite, ceux qui disent « non » à la place de l’État-mère, ceux qui sauvent leurs descendants en leur montrant qu’on peut dire non sans mourir. Vos enfants vous en veulent. Ils vous en voudront longtemps. Ils vous en voudront d’avoir été plus grands qu’eux. Mais un jour, très loin, ils comprendront que vous leur avez donné le plus beau cadeau : l’exemple d’un « non » qui n’a pas tué l’amour, mais qui l’a sauvé. Vous avez tenu la place du tiers.
Le tiers qui manque à toute cette société fusionnelle, qui n’accepte plus la séparation, qui n’accepte plus la mort, qui n’accepte plus le désir différent. Vous avez été le tiers symbolique. Dans une cuisine. À deux. Et c’est pour ça que vous êtes vivants. Vraiment vivants. Plus vivants que tous les vivants qui ont dit oui pour ne pas perdre ce qu’ils avaient déjà perdu : leur sujet. »
Elle se serait tue. Aurait posé sa main très légère sur vos deux mains. Et aurait ajouté, presque en chuchotant :« Merci. Merci d’avoir été les derniers enfants debout. »