Conversations vaccinales (61) : idée de préface
« Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de sa ruine normale, “naturelle”, est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. C’est, en d’autres termes, la naissance d’hommes nouveaux et de nouveaux commencements, l’action dont ils sont capables par droit de naissance. »[1]
Ce livre n’est pas né d’un projet.
Il est né d’une question toute simple, posée au début de la pandémie : pourquoi la France n’a-t-elle pas rendu obligatoire le vaccin anti-Covid ? Cette absence d’obligation m’a intrigué.
Elle semblait révéler une méthode plus subtile : obtenir l’obéissance sans la commander.
Et puis, très vite, la question est devenue personnelle : à 74 et 71 ans, ma femme et moi avons refusé les vaccins à ARN messager, attendant un vaccin à virus inactivé qui n’est jamais venu. Ce refus a eu un prix : fracture familiale, perte d’amis, solitude à deux.
Je n’ai pas écrit un pamphlet. Je n’ai pas voulu convaincre. J’ai simplement voulu penser ce qui nous arrivait.
Hannah Arendt nous y invite : penser l’événement, c’est le visiter et le revisiter, le laisser parler à travers d’autres voix que la nôtre, pour en extraire le sens sans le réduire à une explication définitive.
C’est ce que j’ai tenté ici : imaginer cinquante-six conversations fictives avec des penseurs, des poètes, des psychanalystes, des chanteurs. Chacun écoute notre histoire et y répond à sa manière.
Ces voix ne sont pas les miennes. Elles sont prêtées, imaginées, mais fidèles, je l’espère, à ce qu’elles auraient pu dire.
Elles transforment un événement intime en miroir de l’époque : la tyrannie la plus achevée est celle qui n’a plus besoin de violence visible ; la liberté la plus menacée est celle du corps et de la parole.
À travers ces conversations, j’ai voulu montrer qu’il est encore possible, même dans la solitude, de préserver un monde commun – ne serait-ce qu’à deux.
Ce livre n’est pas une conclusion. Il est un témoignage de pensée en acte : penser le monde en laissant l’événement parler, encore et encore, jusqu’à ce qu’il dise ce que nous vivons.
Pour ensuite, et seulement ensuite, commencer à panser le monde.
Thierry Ternisien d’Ouville
Décembre 2025
[1] Hannah Arendt, The Human Condition (1958), chapitre V, § 34 (éd. The University of Chicago Press, 2006, p. 247). Traduction personnelle.