Ce matin-là : une forme d'introduction

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Ce matin-là, il se disait que la science moderne n’avait percé aucun des mystères de la vie. Bien loin de nous délivrer des doutes et incertitudes, elle avait construit un récit moins poétique des origines et nous avait enchaînés à un quotidien technologique nous privant de nos forces et faisant de nous des humains sans consistance. Ne restait, après la rupture des traditions, que la force d’un passé à redécouvrir pour y puiser les énergies d’un nouveau commencement.

Ce sentiment n’est pas une nostalgie romantique. C’est une reconnaissance lucide : la tradition, ce fil qui reliait les générations à une fondation sacrée, est rompu. Arendt l’avait vu dès 1954 dans Entre passé et futur : la tradition n’est pas le passé lui-même, mais une manière de le transmettre. Quand le fil casse, le passé ne disparaît pas ; il devient fragment, débris, image à retrouver et à réinterpréter.

La science moderne, en promettant de tout expliquer, a remplacé la tradition par un récit unique, linéaire, désenchanté. Elle n’a pas tué les mystères ; elle les a rendus illégitimes. Et dans le même mouvement, elle a fait de nous des êtres « co-historiques » (Anders) : non plus sujets de l’histoire, mais spectateurs d’un processus technique qui nous dépasse.

Günther Anders nomme cette situation la honte prométhéenne : l’homme se sent inférieur à ses propres créations, obsolète face à la perfection de ses machines. Il vit dans un temps de la fin : un temps définitif où nous pouvons provoquer la fin du monde, sans que nous ayons la capacité morale ou imaginative de l’éviter.

Bernard Stiegler prolonge ce diagnostic : nous sommes entrés dans une époque de l’absence d’époque, un temps sans rupture, sans interruption, où l’homme est prolétarisé par la technique – privé de son savoir-vivre, de son savoir-faire, de son savoir-penser. Le pharmakon numérique empoisonne autant qu’il soigne : il nous connecte à tout et nous déconnecte de nous-mêmes.

Dans cette lumière aveuglante, la tradition est rompue, le passé devient fragment, et le présent une brèche.

Arendt nous invite à rester dans cette brèche – sans rampe, sans certitude, sans impatience. Penser devient alors panser : panser la crise de l’éducation, panser la crise de la culture, panser la crise de la natalité. Et bientôt, avec Stiegler, pænser : penser en soignant, soigner en pensant, face au poison qui promet la guérison.

C’est là que la conversation retrouve toute son importance – conversation avec soi et avec les autres. Avec soi : le dialogue intérieur silencieux, le travail de l’esprit qui distingue sans totaliser, qui juge sans subsumption. Avec les autres : la pluralité, l’action, le commencement nouveau qui surgit quand plusieurs voix se répondent sans se fondre.

Simone Weil et Albert Camus deviennent alors des compagnons indispensables. Weil nous enseigne l’attention nue : une présence totale à l’autre sans projection, sans attente, une forme de conversation qui ne cherche pas à posséder ou à convaincre, mais à laisser être. Camus nous ramène à la révolte : dire non à l’absurde, non à la résignation, non à la violence qui se masque de nécessité historique. Sa conversation est celle de l’homme révolté qui refuse de se taire, qui maintient la tension entre révolte et mesure, entre le oui au monde et le non à l’injustice.

Ces deux voix, avec Arendt, nous aident à redécouvrir l’importance de la conversation – avec soi et avec les autres – comme seul antidote à l’ombre des lumières.

Et c’est ici que Proust vient clore la boucle. Dans Le Temps retrouvé, le livre n’est pas un objet de savoir, mais un instrument d’optique : « un instrument d’optique que l’auteur offre au lecteur afin qu’il puisse discerner ce qu’il n’aurait pas vu sans lui ». La mémoire involontaire – ce surgissement soudain du passé dans une sensation présente (la madeleine, le pavé inégal, le bruit de la cuillère) – nous offre les cent paires d’yeux, les cents regards qui font apparaître le monde perdu, non comme un souvenir figé, mais comme une vie retrouvée, une profondeur soudain visible.

Dans un temps où les bibliothèques publiques se ferment, se censurent ou se numérisent jusqu’à l’effacement, les bibliothèques privées deviennent des refuges discrets. Elles ne sont pas des musées du passé, mais des ateliers de commencement : des lieux où l’on redécouvre, dans le silence, la force d’un passé fragmenté pour y puiser les énergies d’un nouveau commencement.

Ce blog n’est pas une apologie du passé ni une célébration du progrès. Il est une tentative de rester dans l’espace inconfortable entre passé et futur, sans rampe, sans certitude, sans impatience à trouver une solution. C’est un exercice de pensée politique née de la réalité d’événements vécus : la crise sanitaire, la coercition douce, la fracture familiale, l’obsolescence de l’homme, la prolétarisation numérique, la perte du monde commun.

Si vous êtes ici, c’est peut-être parce que vous aussi sentez que les catégories traditionnelles sont épuisées. Que la droite et la gauche, le progrès et la tradition, ne disent plus rien de ce qui nous arrive vraiment. Que la lumière technique illumine tout pour mieux projeter une ombre épaisse.

Alors prenez votre temps. Il n’y a pas d’urgence ici. Seulement la lenteur nécessaire pour penser ce qui se passe, panser ce qui se brise, et redécouvrir la force d’une conversation – avec soi, avec les autres, avec les morts qui pensent encore, et avec les livres qui, comme instruments d’optique, nous permettent de voir ce que l’époque veut nous cacher.

 

 

Ce matin-là : une forme d'introduction

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