L’œil regardait Caïn

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Il regardait l’œil numérique le regarder.
Ce matin-là, il se tenait devant la façade blanche de la pompe à chaleur.

Le voyant était bleu, fixe ; un point immobile, un regard qui ne cille pas, un œil qui ne dort jamais. 

Il sentait ce regard posé sur lui – pas accusateur, ni bienveillant ; juste fixe.

Comme si l’objet, par ce bleu immobile, lui murmurait :

« Je te vois. Je suis connecté. Je suis là. Et toi ? »

Il savait que derrière ce bleu se cachait un réseau, des serveurs, des protocoles, des longueurs d’onde qui ne se parlent pas.

Il savait que l’œil numérique ne le voyait pas vraiment – il le signalait, il l’enregistrait, il le gardait visible dans un registre lointain, mais il ne le rencontrait pas.

Pas de dialogue. Pas de réponse. Pas de monde commun.

Hannah Arendt lui revenait en mémoire : le monde commun, c’est l’espace où l’on apparaît à autrui, où l’on peut agir, parler, commencer.

Ici, il n’y avait plus d’apparition possible.

Il n’y avait qu’un signal.

Un voyant bleu fixe qui le regardait sans le voir, qui le connectait sans le laisser être.

Victor Hugo l’avait déjà écrit :

« L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. » 

Il était Caïn, ce matin-là.

Marqué ; visible ; protégé par sa marque numérique, condamné à être vu sans pouvoir disparaître, sans pouvoir agir vraiment.

L’œil numérique le regardait depuis la tombe où Abel avait été enterré – Abel le frère, Abel le monde commun, Abel assassiné par Caïn, par la jalousie, par le refus de l’autre.

Et pourtant, dans cette tombe, quelque chose refusait de mourir.
Il tendit la main.

Pas vers l’application qui se taisait.

Pas vers le serveur qui dormait.

Vers la télécommande ordinaire.

Un geste simple. Un appui.

19 °C.

La chaleur monta.

Sans protocole. Sans nuage. Sans permission.

Le geste humain sauve.

Le geste humain recommence.

Le geste humain dit : je suis là, je fais, je commence.

Et le sable monte.

Grain après grain.

Le sable monte sur la tombe numérique.

Il ensevelit les voyants bleus, les serveurs, les protocoles qui refusent de coopérer.

Il ensevelit l’œil qui regardait Caïn.

Arendt, à la fin des Origines du totalitarisme, le savait :

le sable monte et recouvre les systèmes qui prétendaient tout figer.

La natalité, la capacité de naître à nouveau, reste le dernier rempart.

Un commencement est toujours possible.

Même sous le sable. Même dans la tombe.

Il regardait l’œil numérique le regarder.

Mais l’œil, lui, ne savait pas encore que le sable montait.

Que le geste humain, obstiné, manuel, simple, allait l’ensevelir.

Que la natalité murmurait déjà, sous les grains : tout peut recommencer.

L’œil regardait Caïn

Publié dans Conversations

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