La crise de la concurrence libre et non faussée : exercices de pensée politique (1)
Dans un monde qui exige des certitudes immédiates et des modèles totalisants, John Keats, mort à 26 ans en 1821, nous lègue la capacité négative : la force de demeurer dans les incertitudes, les mystères, les doutes, sans s’irriter à chercher des faits ou des raisons avec impatience. Cette série part d’un symptôme quotidien – les prix à la pompe qui montent en fusée et descendent en plume – pour remonter aux structures profondes qui le produisent : dogme concurrentiel, monopoles industriels inversés, prolétarisation numérique, illusion modélisatrice, honte prométhéenne. À travers Illich, Dupuy, Stiegler, Arendt, Lacan, Morin et Anders, elle trace une traversée : non pour clore le doute, mais pour le pænser sans rampe, à partir du réel événementiel, en assumant l’ambiguïté comme espace de bifurcation plutôt que comme vide à combler. Keats nous rappelle que la beauté et la vérité n’exigent pas de justification rationnelle ; elles demandent seulement que nous soyons capables de les habiter, incertains et vivants. Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.
Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.
Le prix à la pompe monte en fusée et descend en plume. Cette expression, usée jusqu’à la corde, n’en reste pas moins l’un des symptômes les plus visibles et les plus frustrants de notre rapport au marché : une asymétrie flagrante dans la transmission des variations du brut vers le consommateur final. Quand le baril flambe (guerre, géopolitique, anticipation spéculative, prime de risque), les stations-service ajustent leurs tarifs en quelques jours, parfois en quelques heures. Quand il chute, le soulagement tarde des semaines, voire des mois.
Cette mécanique n’est pas un accident ni une simple cupidité des distributeurs. Elle révèle une structure profonde : la concurrence, loin d’être symétrique et régulatrice, opère de façon biaisée et opportuniste.
À la hausse, tout s’enchaîne avec une célérité vitale :
- Les carburants sont cotés quotidiennement sur le marché Platts Rotterdam.
- Les stations achètent très fréquemment (souvent plusieurs fois par semaine).
- La méthode comptable LIFO (« Last In, First Out ») force à vendre d’abord les produits les plus récemment achetés, donc les plus chers. Pas de stock « bon marché » à écouler → la hausse est répercutée immédiatement pour éviter de vendre à perte.
- Les marges nettes sont déjà squelettiques (1 à 4 centimes par litre) : absorber une perte prolongée met en péril la trésorerie et la survie même de la station.
- La concurrence intense oblige au mimétisme : si une station tarde, elle perd des clients face aux voisines qui ont déjà augmenté.
À la baisse, rien ne presse :
- Les stocks achetés cher peuvent s’écouler au prix ancien → marge temporairement gonflée.
- Aucune urgence vitale : pas de risque immédiat de faillite, pas de pénalité pour ne pas baisser vite.
- Les consommateurs réagissent moins fort à une baisse de 5 centimes qu’à une hausse : moins de vigilance, moins de sanction concurrentielle.
- Certaines stations (surtout supermarchés) baissent plus rapidement pour capter du trafic, mais globalement le mouvement reste lent, opportuniste.
La concurrence existe, mais elle est segmentée et inégale :
- Les grandes surfaces (Leclerc, Intermarché…) vendent souvent 3 à 5 centimes moins cher, utilisant le carburant comme produit d’appel.
- Les stations pétrolières intégrées ou autoroutières préservent des marges plus élevées et descendent avec prudence.
- Les indépendants subissent sans pouvoir peser.
La transparence promise (prix affichés en temps réel, applications, site gouvernemental) accentue le paradoxe : elle rend visibles les hausses synchrones (mimétisme forcé par la survie), mais masque les coûts d’achat réels et les marges instantanées. Le consommateur choisit la pompe la moins chère du quartier, mais le jeu global reste dominé par ceux qui contrôlent les volumes et les flux.
Les taxes (55 à 60 % du prix final, fixes ou proportionnelles) amplifient mécaniquement les hausses et atténuent les baisses, sans jamais s’ajuster en sens inverse.
Ce décalage n’est pas une anomalie. Il est l’expression concrète d’une concurrence qui protège d’abord les acteurs en place : urgence vitale à la hausse pour éviter la faillite, opportunisme toléré à la baisse pour préserver les marges. C’est une asymétrie qui échappe au contrôle démocratique et qui, loin d’être pure et symétrique, reproduit des hiérarchies et des inerties.
La série se poursuit : du symptôme économique à la crise institutionnelle, puis anthropologique. Mais déjà, ce fait banal pose la question : quand la concurrence est-elle vraiment libre et non faussée, et pour qui ?
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