La crise de la concurrence libre et non faussée : Exercices de pensée politique (2)
Dans un monde qui exige des certitudes immédiates et des modèles totalisants, John Keats, mort à 26 ans en 1821, nous lègue la capacité négative : la force de demeurer dans les incertitudes, les mystères, les doutes, sans s’irriter à chercher des faits ou des raisons avec impatience. Cette série part d’un symptôme quotidien – les prix à la pompe qui montent en fusée et descendent en plume – pour remonter aux structures profondes qui le produisent : dogme concurrentiel, monopoles industriels inversés, prolétarisation numérique, illusion modélisatrice, honte prométhéenne. À travers Illich, Dupuy, Stiegler, Arendt, Lacan, Morin et Anders, elle trace une traversée : non pour clore le doute, mais pour le pænser sans rampe, à partir du réel événementiel, en assumant l’ambiguïté comme espace de bifurcation plutôt que comme vide à combler. Keats nous rappelle que la beauté et la vérité n’exigent pas de justification rationnelle ; elles demandent seulement que nous soyons capables de les habiter, incertains et vivants. Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.
Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.
2. Concurrence libre et non faussée : le dogme qui détruit l’autonomie locale au cœur de l’impasse globalisée
L’asymétrie observée à la pompe n’est pas un accident isolé. Elle est le symptôme microscopique d’un principe macroscopique érigé en dogme absolu depuis les origines de la construction européenne : la concurrence libre et non faussée, sacralisée par le traité de Rome (1957) et constitutionnalisée dans le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE, art. 101-109).
En théorie, ce principe vise à empêcher toute distorsion artificielle du marché intérieur : aides d’État discriminatoires, ententes, abus de position dominante, préférences nationales ou locales. Il est censé garantir une allocation optimale des ressources, une baisse des prix, une innovation accrue, une prospérité partagée. En pratique, appliqué de manière quasi-religieuse, il a produit des effets systémiques destructeurs pour les échelles locales et nationales, accélérant la perte d’autonomie stratégique au moment même où la globalisation hyperconnectée révèle ses impasses les plus criantes.
La destruction des tissus locaux
L’ouverture forcée aux flux intra-européens et extra-européens (accords de libre-échange successifs, directives sur les marchés publics, interdiction des aides ciblées) a favorisé une concentration massive. Les grandes surfaces et les plateformes logistiques captent les volumes, écrasent les marges des petits producteurs et détaillants, rendent inviables les circuits courts. Les règles européennes interdisent ou sanctionnent les soutiens locaux : subventions ciblées aux commerces de proximité, préférences pour les produits régionaux dans les marchés publics, aides aux filières artisanales ou agricoles territoriales. Résultat visible : disparition accélérée des boucheries de quartier, boulangeries artisanales, marchés de producteurs vivants – remplacés par des uniformisations importées à bas coût.
La transparence des prix et la mobilité accrue des consommateurs amplifient le mimétisme : la course au « moins cher » immédiat l’emporte sur la résilience territoriale, au prix d’une perte irréversible de savoir-faire, de liens sociaux ancrés, de diversité économique locale.
L’autonomie énergétique et alimentaire sapée
Pendant des décennies, l’interdiction stricte des aides d’État a freiné les investissements massifs dans des filières souveraines – nucléaire, renouvelables décentralisés, agriculture résiliente face aux chocs externes. L’Union a préféré miser sur l’importation bon marché (gaz russe hier, engrais, soja ou composants électroniques d’ailleurs aujourd’hui) plutôt que de protéger ou relocaliser des productions stratégiques. Les crises de 2022-2023 (énergie, alimentation postpandémie et guerre en Ukraine) ont révélé l’ampleur de la vulnérabilité : dépendance cumulative aux chaînes globales, absence de stocks nationaux tampons, fragilité face aux chocs géopolitiques ou climatiques.
Les règles de concurrence, en rendant « illégitimes » les interventions anticipatrices, ont contribué à cette périphérisation de l’Europe dans sa propre dépendance.
Un mécanisme mimétique auto-renforçant
Ce dogme s’inscrit dans une logique mimétique plus large, telle que Jean-Pierre Dupuy l’analyse dans sa critique de la « folie mimétique des marchés[1] » : les acteurs (États, entreprises, consommateurs) imitent un idéal de concurrence parfaite, anticipent les anticipations des autres, et finissent par amplifier les rigidités au lieu de les corriger. L’Union, en faisant de la concurrence un absolu indépassable, a créé un système auto-renforçant : la recherche d’efficience immédiate détruit les tampons locaux, érode les compétences territoriales, institutionnalise des asymétries qui échappent au contrôle démocratique.
La globalisation, promise comme multiplicateur de prospérité partagée, s’est muée en machine à produire des dépendances en cascade : délocalisations industrielles, perte de compétences, effritement des savoir-faire territoriaux.
Ajustements timides face à l’impasse
Face aux rivalités géopolitiques exacerbées, aux crises climatiques, aux guerres hybrides sur les approvisionnements, l’UE tente des rustines : « autonomie stratégique ouverte », Green Deal industriel, assouplissements ponctuels sur les aides d’État. Ces ajustements restent prisonniers du cadre originel : on tolère des exceptions sans remettre en cause le dogme fondateur.
La question radicale se pose : une souveraineté économique réelle est-elle encore pensable sans confronter frontalement ce principe qui, en interdisant les « distorsions » locales, a engendré la plus grande distorsion de toutes – une Europe dépossédée de ses leviers vitaux dans un monde globalisé en déroute ?
La série se poursuit : du dogme institutionnel à la critique anthropologique de l’outil industriel. Mais déjà, ce constat pose la question : jusqu’où le mimétisme institutionnel peut-il aller avant de produire son propre effondrement ? Et comment réintroduire, sans naïveté, des protections locales sans retomber dans les pièges du protectionnisme aveugle ?
Conversation à poursuivre.
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