La crise de la concurrence libre et non faussée : Exercices de pensée politique (9)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

La crise de la concurrence libre et non faussée  : Exercices de pensée politique (9)
La crise de la concurrence libre et non faussée  : Exercices de pensée politique (9)
La crise de la concurrence libre et non faussée  : Exercices de pensée politique (9)

Hannah Arendt, préface à Entre passé et futur :

« La pensée doit et peut rester liée à l’événement comme le cercle à son centre. Ce chemin frayé par la pensée, contrairement au monde et à la culture, ne peut être transmis ou hérité du passé mais seulement indiqué. Chaque génération nouvelle, chaque être humain nouveau en tant qu’il s’insère entre un passé infini et un futur infini doit le découvrir et le dessiner à nouveau laborieusement. »

La série s’achève ici, non par une conclusion qui refermerait le cercle, mais par un geste qui le rouvre : graver une épigraphe là où l’on pourrait être tenté d’inscrire une épitaphe.

Nous sommes entrés par un symptôme minuscule et quotidien – les prix qui montent comme une fusée et descendent comme une plume – pour remonter, article après article, jusqu’aux seuils les plus profonds de notre condition : le dogme concurrentiel qui détruit les commerces locaux, les monopoles industriels qui inversent leur promesse, la prolétarisation généralisée qui court-circuite les savoirs et les désirs, l’illusion modélisatrice qui prétend capturer la complexité en la simplifiant, la honte prométhéenne qui nous rend obsolètes face à nos propres machines.

À chaque étape, nous avons rencontré des penseurs qui refusent la clôture prématurée : Illich qui appelle à inverser les seuils avant l’effondrement, Stiegler qui nomme le pænser comme soin et pensée face à l’entropie, Arendt qui exige de penser sans rampe dans la brèche entre passé et futur, Lacan qui nous somme de traverser le réel qui troue le symbolique, Morin qui oppose à l’illusion modélisatrice une pensée complexe ouverte au dialogique et à l’incertitude, Anders qui définit notre temps comme un Frist – un « délai » suspendu avant la fin possible.

Et Keats, mort à 26 ans, qui nous lègue la capacité négative : demeurer dans les incertitudes, les mystères, les doutes, sans s’irriter à chercher des faits ou des raisons avec impatience.

Tout cela converge vers un même refus : celui de laisser notre époque s’écrire déjà comme une épitaphe – l’épitaphe d’une humanité obsolète, sans époque (Stiegler), sans souci du monde (Arendt), dans un délai qui s’épuise (Anders). La pierre tombale serait déjà gravée : « Ici gît l’homme numérique, dépassé par ses algorithmes, vidé par sa disruption, obsolète devant ses propres inventions. »

L’épigraphe, au contraire, est un commencement toujours recommencé. Elle n’hérite pas d’un testament ; elle ne transmet pas une vérité close. Elle indique seulement un chemin que chaque génération, chaque individu doit redécouvrir laborieusement, en s’insérant entre un passé infini et un futur infini.

C’est ce que cette série a tenté d’être : une série d’épigraphes provisoires, non pour conclure, mais pour conjurer la clôture.

Pour que la bibliothèque demeure ouverte – Proust y compris.

Lui qui, dans sa chambre tapissée de liège, n’a pas retrouvé le temps pour le posséder ni le figer en savoir définitif. Il l’a retrouvé dans la saveur d’une madeleine trempée dans du thé, dans l’odeur d’un trottoir inégal, dans le tintement d’une cuiller contre une tasse – fragments d’un réel qui refuse d’être réduit à une explication ou à un modèle.

Le temps proustien n’est pas un résultat ; c’est une vibration, une irruption qui traverse le narrateur sans qu’il puisse jamais la maîtriser entièrement. Il habite l’incertain comme Keats habitait le mystère : sans s’irriter à atteindre des faits ou des raisons avec impatience, sans chercher à clore l’expérience dans une vérité totale.

La Recherche n’est pas une quête de certitude ; c’est une traversée patiente, laborieuse, du demi-savoir, du souvenir involontaire, de la perte qui se retourne en gain imprévu. Proust ne résout pas la mort de sa grand-mère, ni l’amour perdu pour Albertine, ni l’effacement des êtres chers ; il les laisse résonner dans leur ambiguïté, dans leur irréductible singularité.

C’est pourquoi il appartient à cette série d’épigraphes provisoires : il nous enseigne que pænser sans rampe, c’est aussi accepter que le réel advienne par surprise, par sensation, par faille – non par prédiction ni par calcul.

La madeleine n’est pas un schéma extrait d’un jeu de données ; elle est un événement qui troue le temps chronologique et ouvre un autre temps, un temps retrouvé qui n’appartient à aucun algorithme.

Proust, dans sa chambre close, nous rappelle que la bibliothèque n’est pas un dépôt de réponses ; c’est un lieu où le passé et le futur se rencontrent dans l’incertain, où chaque génération peut encore redessiner laborieusement le chemin, une tasse de thé à la main.

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