La crise de la concurrence libre et non faussée : Exercices de pensée politique (8)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Dans un monde qui exige des certitudes immédiates et des modèles totalisants, John Keats, mort à 26 ans en 1821, nous lègue la capacité négative : la force de demeurer dans les incertitudes, les mystères, les doutes, sans s’irriter à chercher des faits ou des raisons avec impatience. Cette série part d’un symptôme quotidien – les prix à la pompe qui montent en fusée et descendent en plume – pour remonter aux structures profondes qui le produisent : dogme concurrentiel, monopoles industriels inversés, prolétarisation numérique, illusion modélisatrice, honte prométhéenne. À travers Illich, Dupuy, Stiegler, Arendt, Lacan, Morin et Anders, elle trace une traversée : non pour clore le doute, mais pour le pænser sans rampe, à partir du réel événementiel, en assumant l’ambiguïté comme espace de bifurcation plutôt que comme vide à combler. Keats nous rappelle que la beauté et la vérité n’exigent pas de justification rationnelle ; elles demandent seulement que nous soyons capables de les habiter, incertains et vivants. Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.

Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.

La crise de la concurrence libre et non faussée  : Exercices de pensée politique (8)

Günther Anders (1902-1992), philosophe allemand exilé, premier mari d’Hannah Arendt, cousin de Walter Benjamin, élève de Husserl et Heidegger, reste l’un des penseurs les plus prophétiques et les plus sous-estimés du XXe siècle sur la question de la technique. Son apport principal à la traversée que nous avons menée – des asymétries marchandes à l’illusion modélisatrice en passant par la convivialité illichienne, la prolétarisation stieglerienne et le pænser sans rampe arendtien-lacanien – réside dans sa philosophie du « décalage » (Diskrepanzphilosophie) et sa critique anthropologique radicale de l’âge technologique.

Anders décrit ce qu’il nomme l’obsolescence de l’homme (Die Antiquiertheit des Menschen, son œuvre maîtresse en deux volumes, 1956 et 1980) : l’humain est devenu obsolète face à ses propres productions techniques. Non pas parce qu’il serait dépassé par une supériorité biologique ou intellectuelle, mais parce que la technique a créé un écart prométhéen insurmontable : nous produisons des puissances (bombe atomique, médias de masse, aujourd’hui big data et IA) que nous ne pouvons ni imaginer pleinement, ni ressentir moralement, ni maîtriser politiquement. Nous sommes des Titans qui se sentent nains ; des créateurs qui se sentent inférieurs à leurs créatures.

Au cœur de cette obsolescence : la honte prométhéenne (prometheische Scham). Contrairement à la honte antique (face à un manque ou une faiblesse), la honte prométhéenne est celle de l’humain face à la perfection de sa machine : nous rougissons de notre imperfection corporelle, émotionnelle, cognitive devant la fiabilité, la vitesse, l’ubiquité de nos artefacts. Cette honte inverse la Prométhée mythique : au lieu de voler le feu aux dieux, nous le rendons aux machines et nous en sentons diminués. Dans l’âge du numérique, cette honte s’étend : nous nous comparons aux algorithmes qui prédisent mieux nos désirs, aux modèles qui simulent mieux la réalité, aux systèmes qui calculent sans fatigue ni doute. Big data et IA ne sont pas neutres ; ils institutionnalisent cette honte en nous rendant obsolètes cognitivement, en nous invitant à nous aligner sur leur logique sans faille.

Anders anticipe avec une précision glaçante l’illusion modélisatrice que Morin critique : la technique ne se contente pas de modéliser le monde ; elle le dé-réalise. Les simulations massives (nucléaires hier, climatiques ou pandémiques aujourd’hui) produisent un monde fantasmagorique où le réel événementiel est remplacé par des scénarios probabilistes. L’humain, incapable de combler l’écart entre sa capacité de production et sa capacité d’imagination morale, tombe dans une apathie apocalyptique : nous savons que la catastrophe est possible (Hiroshima en fut la preuve inaugurale), mais nous ne pouvons plus la sentir ni la penser comme telle. D’où la banalité contemporaine du mal technique : non plus Eichmann suivant des ordres, mais l’usager cliquant sans réfléchir, l’ingénieur optimisant sans juger, le consommateur acceptant la surveillance comme confort.

Anders rejoint Arendt sur le terrain du jugement sans rampe : face à l’obsolescence, penser exige de refuser les rampes illusoires de la technique (prédiction, optimisation, adaptation automatique) pour affronter le réel comme irruption non modélisable. Il rejoint Illich dans la critique du monopole radical : la technique franchit le seuil où elle inverse sa promesse libératrice en asservissement total. Il anticipe Stiegler dans la prolétarisation : perte des savoir-faire, mais aussi des savoir-vivre et des savoir-imaginer face à l’automatisation. Et il complète Morin en montrant que l’illusion modélisatrice n’est pas seulement épistémologique ; elle est anthropologique : elle nous rend obsolètes en nous privant de notre capacité à habiter le désordre et l’incertitude.

L’apport d’Anders est donc crucial pour clore la série : il nomme l’écart constitutif qui rend le pænser sans rampe non plus une option philosophique, mais une nécessité vitale. Sans combler cet écart par une mobilisation de la peur (non pas panique, mais peur lucide qui pousse à l’action), sans inverser la honte prométhéenne en humilité créatrice, nous restons condamnés à l’obsolescence consentie. Anders ne propose pas de solution technique ; il appelle à une résistance existentielle : refuser d’être obsolètes, refuser de rougir devant nos machines, refuser l’apathie face à l’apocalypse fabriquée.

Dans le projet de livre esquissé sur ce blog, Anders occupe une place centrale : il fournit le diagnostic anthropologique qui relie les asymétries économiques, les monopoles industriels, la prolétarisation numérique et l’illusion modélisatrice à une perte profonde de notre humanité technique. Penser avec Anders, c’est penser l’humain comme celui qui doit encore apprendre à être contemporain de ses propres inventions – sans quoi il restera éternellement en retard sur elles.

Conversation close sur cette note : Anders nous laisse avec une injonction simple et terrible : ne pas nous habituer à notre propre obsolescence.

Conversation close… ou à reprendre ailleurs.

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