La science a-t-elle trahi sa promesse ?

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Du doute méthodologique à la certitude dogmatique, une faiblesse révélée depuis 2020

Depuis 2020, un sentiment profond m’habite : la promesse de la science – celle qui nous aide à mieux supporter le doute, le mystère et les incertitudes de la vie – semble avoir été abandonnée, voire violée. Là où la science institutionnalisait le doute comme outil (Feynman : « Il est impératif en science de douter »), où elle nous apprenait à tolérer l’ambiguïté sans paniquer (Sagan : « La science exige une tolérance pour l’ambiguïté »), nous avons vu surgir une certitude affirmée avec arrogance, une croyance en un consensus instantané, et un sectarisme qui disqualifie tout questionnement comme irresponsable.

Ce n’est pas une illusion personnelle. C’est une dérive observable dans l’espace public : « Suivez la science » est devenu un slogan politique, les nuances ont disparu des médias, et admettre « on ne sait pas encore » est perçu comme faiblesse. Mais ce glissement n’est pas seulement conjoncturel (urgence pandémique, peur collective). Il révèle une faiblesse intrinsèque de la science moderne, que la crise a brutalement exposée.

Karl Popper l’avait diagnostiqué dès les années 1930 dans La Logique de la découverte scientifique : la science n’est pas accumulation de vérifications (trop faciles, trop manipulables), mais un processus de conjectures audacieuses suivies de réfutations rigoureuses. « Une théorie qui n’est réfutable par aucun événement concevable est non-scientifique. L’irréfutabilité n’est pas une vertu d’une théorie (comme on le pense souvent) mais un vice. » Pour Popper, le critère de scientificité réside dans la falsifiabilité : toute bonne théorie interdit certaines choses, prend des risques, s’expose à la critique. Les confirmations ne comptent que si elles résultent de prédictions risquées ; sinon, elles ne sont que du bruit dogmatique. Popper opposait ainsi la science critique au dogmatisme : « La critique de nos conjectures est d’importance décisive : en révélant nos erreurs, elle nous fait mieux comprendre les difficultés du problème. »

Hannah Arendt l’avait anticipé dans Condition de l’homme moderne (1958) et ses essais sur la conquête de l’espace : la science moderne adopte un point de vue « archimédien » hors du monde, traitant la Terre et la vie comme des objets mesurables, modélisables, manipulables. Elle abandonne peu à peu la question ultime : Qu’est-ce que la vie ? pour se concentrer sur des processus quantifiables. Günther Anders parlait de « honte prométhéenne » : l’humain dépassé par ses propres artefacts. Bernard Stiegler analysait le pharmakon numérique : la technique comme poison et remède, mais aujourd’hui surtout poison quand elle automatise le savoir et désublime l’expérience.

Depuis les années 1980, cette science est capturée : par des intérêts commerciaux (Big Pharma, Big Tech), par des biais idéologiques qui influencent modélisations et interprétations, par un système de financement qui récompense la conformité plutôt que la remise en cause radicale. Isabelle Stengers le dit sans ambages dans Sciences et pouvoirs ou Réactiver le sens commun : la technoscience impose ses certitudes sans débat démocratique, elle accélère au lieu de ralentir, elle fragmente le réel en silos hyperspécialisés où plus personne ne pose la question du vivant dans sa globalité.

Bruno Latour, dans Où atterrir ?, nous invite à bifurquer : les Modernes continuent à croire en la maîtrise par la science et la technique ; les Terrestres atterrissent sur une Terre fragile, limitée, active (Gaia revisitée). Mais cette bifurcation exige de reconnaître que la science, telle qu’elle se pratique aujourd’hui, fait partie du problème : hyperspécialisation, unification par la seule modélisation informatique aliénante, disparition des grands savants au profit d’experts qui optimisent des paramètres sans jamais synthétiser.

La fragmentation est extrême : un biologiste passe des années sur une protéine sans se demander ce qu’est la vie ; les simulations numériques donnent l’illusion d’une unité, mais évacuent le mystère qualitatif, la dimension subjective, téléologique. La science ne pose plus « Qu’est-ce que la vie ? » ; elle produit des délivrables, des prédictions, des algorithmes. Les grands penseurs du vivant (Bergson, Jonas, voire un Whitehead relu par Stengers) sont relégués aux marges.

Et pourtant… cette faiblesse révélée n’est pas une fin. Elle est une invitation à réapprendre ce que John Keats appelait, dans une lettre à ses frères George et Tom datée du 21-27 décembre 1817, la Negative Capability : « when man is capable of being in uncertainties, Mysteries, doubts, without any irritable reaching after fact and reason ». Keats, mort à 25 ans de la tuberculose, écrivait cela à peine âgé de 22 ans, en opposition à Coleridge qui, selon lui, ne supportait pas la « half knowledge » et forçait des certitudes rationnelles. Pour Keats, la vraie puissance créatrice (chez Shakespeare notamment) réside dans la capacité à habiter l’incertitude sans irritation, sans recherche compulsive de faits clos, laissant la beauté l’emporter sur la raison exhaustive.

Cette « capacité négative » – rester dans le mystère sans panique ni dogmatisme – résonne aujourd’hui comme un antidote à la science post 2020 : elle nous rappelle que le doute n’est pas une faiblesse à éradiquer, mais une condition de l’émerveillement et de la créativité. Popper l’avait déjà formulé en termes épistémologiques : la science avance par critique et élimination d’erreurs, non par accumulation dogmatique de confirmations. Arendt nous offre la « rampe » manquante : penser sans rampe, mais avec le souci du monde commun. Stiegler nous appelle à panser le pharmakon, à réinvestir les savoirs exosomatiques pour qu’ils fassent monde plutôt que disruption. Stengers nous exhorte à ralentir, à écouter les objections des pratiques marginalisées et des non-humains, à souder le sens commun à l’imagination spéculative. Latour nous pousse à atterrir, à faire de la Terre un enjeu cosmopolitique plutôt qu’un objet à dominer.

La science n’est pas morte ; elle est captive. La sortir de sa capture, la réhabiliter comme processus vivant, incertain, humble, exige de la philosophie, de la politique, d’un ralentissement écologique des pratiques – et peut-être d’une touche de cette Negative Capability keatsienne alliée au rationalisme critique poppérien : accepter d’être dans les doutes sans « irritable reaching », pour que le sens du mystère revienne habiter nos vies.

À 74 ans, avec des enfants et des petits-enfants qui grandissent dans ce monde numérique et incertain, je refuse de leur léguer seulement le diagnostic de la trahison. Je veux leur transmettre un chemin : celui d’une science qui retrouve sa promesse originelle – non pas supprimer le mystère, mais nous rendre capables de l’habiter lucidement, avec les autres, sur cette Terre fragile, comme Keats l’habitait dans sa brève et intense existence, comme Popper l’exigeait par la critique incessante.

Hannah Arendt l’avait vu venir. À nous de ne pas l’abandonner en route.

La science a-t-elle trahi sa promesse ?

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