Panser, pænser le monde plutôt que le changer
Un geste modeste et obstiné – fil du blog depuis 2007
On ne change pas le monde ; on ne le sauve pas ; on ne le guérit pas d’un coup ; on le panse ; on le pænse.
Panser, c’est reconnaître que la plaie est là : réelle, ouverte, parfois purulente, parfois ancienne. On nettoie sans croire qu’elle disparaîtra ; on protège sans imaginer qu’elle ne reviendra jamais ; on change le pansement quand il est sale, on l’enlève quand la peau respire à nouveau. Le pansement n’efface pas la blessure. Il l’accompagne. Il laisse respirer. Il accepte qu’elle laisse une trace.
Pænser, c’est panser en pensant, penser en pansant. Ne pas séparer la main qui soigne et l’esprit qui comprend. Accepter que le pharmakon est partout : poison et remède à la fois. Le flux numérique, la technique, le langage, le pouvoir – tout est pharmakon. On ne le supprime pas. On le traverse. On le pænse.
Changer le monde, c’est presque toujours viser la solution totale : effacer la plaie d’un coup, imposer le remède universel, supprimer l’absurde, la finitude, l’entropie. Cette illusion est dangereuse : elle produit la violence, elle fabrique des totalitarismes doux ou durs, elle ajoute au malheur en mal nommant les choses.
Panser le monde, c’est l’inverse : accepter que la plaie est là, que l’usure est là, que le rocher redescend toujours ; changer le pansement quand il faut, l’enlever quand la peau le supporte ; laisser respirer, laisser cicatriser, laisser la trace rester.
Depuis 2007, ce blog est une longue marche dans cette direction : panser plutôt que changer, nommer sans ajouter au malheur, traverser les fractures sans les effacer.
Neuf pansements reviennent souvent dans cette démarche et peuvent être repris, prolongés, modifiés :
Le temps retrouvé de Proust : laisser la sensation brute faire resurgir le vivant dans le détail infime.
La compréhension d’Arendt : penser l’évènement sans rampe, préserver la natalité même minuscule, conserver la pluralité des points de vue.
Le pharmakon de Stiegler : accepter que la technique soit poison et remède, la bifurquer vers le néguanthropologique.
L’attention pure de Weil : faire le vide pour que l’autre pénètre tel qu’il est.
Le délai de Anders : reconnaître le décalage prométhéen, imaginer moralement l’inimaginable.
La révolte mesurée de Camus : pousser le rocher sans croire à la victoire finale.
La complexité de Morin : relier ce qui a été délié, métamorphoser l’entropie en reliance.
La convivialité d’Illich : privilégier les outils qui laissent place à l’autonomie et au lien réel.
La capacité négative de Keats : rester dans l’incertitude, les contradictions, les doutes sans chercher à les résoudre trop vite, sans forcer une réponse immédiate – une ouverture patiente qui laisse le mystère respirer.
Cette liste reste ouverte. Elle n’est pas fermée. Elle est vivante.
Je reviendrai dessus plus tard, dans mon livre Pænser sans rampe.
C’est modeste. C’est ridicule face à la démesure. Mais c’est la seule chose qui ne soit pas encore morte : usée mais vivante.
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