Boire le calice jusqu’à la lie
Il n’y a pas d’échappatoire.
Comme pour chacun de nous, le futur de l’humanité est écrit et il passe par l’épreuve. Nous sommes collectivement entrés dans un long sevrage.
Pendant des décennies, une substance puissante nous a été administrée : une rampe chimique, technologique et institutionnelle qui promettait sécurité, confort et contrôle absolu, tout en nous rendant peu à peu dépendants et obsolètes. Elle anesthésiait la peur, étouffait les contradictions, endormait la capacité de sentir, de penser et d’agir par soi-même. Cette société de consommation à expansion totalitaire sur les hommes et sur les mondes nous avait fait croire que l’on pouvait vivre sans jamais toucher le fond du calice.
Aujourd’hui, la descente se fait souvent en montagnes russes : accentuations brutales de la dépendance ici ou là, pénuries soudaines, conflits qui secouent les équilibres fragiles. Le sevrage collectif n’est pas encore orienté vers la société conviviale dont rêvait Ivan Illich, celle où les outils restent au service de l’autonomie humaine plutôt que de l’asservissement.
Pourtant, palier après palier, le corps social se réveille. Parfois avec violence, souvent dans un lent malaise. Les nuits collectives sont agitées : tantôt pansantes (relecture douloureuse des cicatrices), tantôt silencieuses (ajustement difficile), traversantes (simples passages), restauratrices (brefs moments de chaleur humaine) ou apprenantes (Savasana éveillé, où l’on observe sans pouvoir dormir).
Les journées portent une fatigue profonde. Une lassitude qui n’est plus seulement épuisement moral ou colère impuissante. Elle devient, par moments, une lassitude heureuse : lourde mais calme, mélancolique mais sans urgence. Le corps social respire un peu plus amplement. Il sent qu’il n’y a plus de rampe pour le tenir debout artificiellement.
Fragment fractal de cette humanité en sevrage, chaque existence individuelle traverse aujourd’hui la même épreuve. Mon propre parcours — la descente progressive, depuis septembre 2025, d’un médicament de contrôle chimique pris pendant près de trente ans après une première période dans l’enfance — n’est qu’un miroir discret. J’ai la chance rare de pouvoir contrôler et sécuriser ce sevrage, malgré les difficultés de rendez-vous médicaux et grâce à l’assistance de nouveaux outils informatiques. Le calice que je bois jusqu’à la lie reflète celui que nous partageons tous : il faut aller jusqu’au bout, sans échappatoire, pour que quelque chose de neuf puisse naître.
Dans la brèche entre passé et futur décrite par Hannah Arendt, nous marchons sans rampe. Günther Anders nous avait avertis de l’obsolescence programmée de l’homme. Ivan Illich nous invitait à retrouver des outils conviviaux avant que la contre-productivité ne nous rende impuissants.
Le balancier reste simple : sentir, observer, attendre.
Derrière cet attendre se tiennent le mystère, le doute et l’incertitude – le sel même de la vie.
De la colère impuissante naît peu à peu une lassitude joyeuse.
De la rampe chimique naît, peut-être, un funambule collectif plus vivant.
Usés mais vivants.
Fragiles mais présents.
Soucieux mais, par éclairs, heureux.
Nous continuons la traversée.
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