Hausse des prix des carburants et escalade au détroit d’Ormuz : prendre le temps de penser l’évènement (13 avril 2026)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Hausse des prix des carburants et escalade au détroit d’Ormuz : prendre le temps de penser l’évènement (13 avril 2026)

Ce matin, 13 avril 2026 : après l’annonce hier soir du blocus naval américain du détroit d’Ormuz. Comment regarder cet évènement sans le saisir trop vite ?

Ce matin du lundi 13 avril 2026, l’évènement que nous observions depuis plusieurs semaines a franchi une nouvelle étape.

Hier soir, les négociations menées à Islamabad entre les États-Unis et l’Iran ont échoué. Dans la foulée, le président Donald Trump a annoncé que la marine américaine allait engager le blocus de tous les navires cherchant à entrer ou sortir du détroit d’Ormuz. Ce passage étroit, déjà fragilisé depuis le début du conflit fin février, devient le théâtre d’une double contrainte, iranienne et désormais américaine.

Ce qui arrive n’est pas encore une pénurie généralisée, mais une nouvelle couche d’incertitude sur les approvisionnements en pétrole.

Pour que notre réflexion reste liée à l’évènement lui-même, nous partons du proche, du lieu où nous vivons. C’est depuis le quotidien partagé en France, depuis les pompes à essence, les trajets contraints ou choisis, les budgets serrés ou plus souples, que nous regardons d’abord cet évènement. Ce n’est qu’ensuite que nous portons le regard vers le lointain – le détroit d’Ormuz, les négociations avortées, les jeux géopolitiques. Cette démarche inverse l’ordre habituel des commentaires : elle évite de partir d’une vue surplombante pour imposer un sens, et maintient la pensée ancrée dans la pluralité concrète de nos vies.

Ici, en France, cet évènement lointain apparaît donc d’abord dans notre quotidien partagé. Les prix à la pompe, déjà élevés depuis plusieurs semaines, se maintiennent à des niveaux qui pèsent différemment selon les situations. Ce dimanche 12 avril, le gazole s’établissait en moyenne autour de 2,33 €/L, l’essence SP95-E10 juste au-dessus ou en dessous de 2,00 €/L selon les stations, avec des variations locales et parfois des ruptures temporaires. Un plein supplémentaire de 15 à 25 € par rapport à avant le conflit n’est pas une abstraction.

Nous savons que le kilométrage annuel moyen par véhicule particulier[1] en France tourne autour de 11 600 km, avec une médiane[2] plus basse, autour de 10 000–10 500 km par véhicule. Ces chiffres concernent les voitures particulières en circulation, et non les foyers ou les conducteurs individuellement. L’impact de la hausse des prix n’est donc pas uniforme d’un véhicule à l’autre.

À cela s’ajoutent deux dimensions proprement françaises qui complexifient encore l’évènement : 

  • Le poids structurel et l’évolution récente de la taxation sur les carburants (TICPE fixe et TVA appliquée sur l’accise), particulièrement sensible sur le diesel ces dernières années. Cette fiscalité élevée rend toute fluctuation internationale du brut particulièrement visible à la pompe. 
  • Le poids contraint de ces dépenses dans les budgets selon les niveaux de revenus. Pour les ménages modestes, surtout en zones rurales ou périurbaines, le carburant fait partie des dépenses contraintes (logement, transports, alimentation de base), qui peuvent représenter plus du tiers du revenu disponible. Une hausse, même modérée en moyenne, réduit sensiblement la marge de manœuvre, tandis qu’elle reste plus souple pour d’autres budgets.

Cet évènement ne se vit donc pas de la même façon selon le lieu où l’on se trouve dans le monde commun français. Depuis ma propre position — mon territoire, mon rythme de déplacements, mes contraintes ou mes marges —, je le ressens d’une certaine manière. Mais je sais que mes compatriotes le vivent autrement : le rural ou le périurbain dont la voiture est indispensable pour travailler, pour les courses, pour les enfants ; l’artisan ou le transporteur dont le diesel est l’outil de travail ; le ménage modeste pour qui chaque centime supplémentaire compte ; ou encore celui qui, en ville, roule peu et perçoit surtout une hausse lointaine. Cette différence n’est pas un détail : elle est la pluralité elle-même, la condition de notre monde commun. Penser l’évènement exige de le regarder à la fois depuis le lieu où je suis et depuis ce quotidien partagé avec tous, sans prétendre l’uniformiser.

Plutôt que de nous précipiter vers un jugement ou une « solution », arrêtons-nous un instant. Hannah Arendt nous a appris à respecter cette lenteur : écrire trop vite, penser trop vite, c’est souvent tuer la pensée elle-même. L’évènement mérite d’être regardé dans sa nouveauté, avant d’être absorbé par les récits prêts à l’emploi.

C’est pourquoi je propose, sans hâte, trois angles pour approcher cet évènement. Nous pourrons les reprendre un à un, plus tard, dans des billets séparés, en y laissant le temps nécessaire.

Premier angle – Regarder le fait avant de l’interpréter

Il y a d’abord le fait brut : un détroit stratégique sous tension accrue (blocus américain ajouté aux perturbations iraniennes), une fiscalité française amplificatrice, et un poids très différencié des dépenses carburant selon les revenus et les territoires. Ensemble, ces éléments font que la hausse internationale se vit comme une contrainte quotidienne forte pour une partie de la population, tandis qu’elle reste plus lointaine pour d’autres.

Ce fait géopolitique classique – vulnérabilité des routes maritimes, dépendance aux importations – pourrait suffire à expliquer la tension sur les prix. Mais très vite surgit la tentation de le faire entrer dans un schéma déjà tout prêt. Arendt, dans ses réflexions sur la vérité et la politique, nous met en garde contre cette destruction silencieuse des « vérités de fait ». La première tâche est donc de laisser l’évènement être, dans sa singularité, avant de le plier à nos certitudes.

Deuxième angle – La liberté d’action et la nature du politique

Que pouvons-nous encore faire, individuellement et ensemble, face à une telle dépendance ?

Pour chacun, selon sa position, des ajustements restent possibles : regrouper les trajets, ralentir, repenser certains déplacements devenus habitudes. Ces gestes relèvent de la responsabilité personnelle, dans cet intervalle fragile où l’être humain peut encore agir plutôt que seulement réagir. 

Mais au niveau collectif, la question se pose autrement. Le politique, selon Arendt, n’est pas d’abord l’art de résoudre les problèmes matériels par des mesures administratives ou des commandes souveraines. Il est l’espace où des êtres pluriels, différents par leur mode de vie, leurs besoins, leurs contraintes, peuvent apparaître les uns aux autres et agir en commun.

 Risquons-nous, une fois de plus, de voir le champ politique se réduire à une gestion du « social » – aides ciblées, plafonnements, exonérations – au risque d’étouffer la possibilité même d’une action libre et plurielle ?

Troisième angle – Le monde commun, sa finitude et sa mémoire

Cet évènement met en lumière, avec une netteté presque brutale, la vulnérabilité de ce que nous appelons « monde » : cet espace matériel et symbolique que nous habitons ensemble, et qui n’est pas infini. Nous y vivons dans une pluralité irréductible de modes de vie, rendue plus visible encore par les contraintes budgétaires et territoriales.

La dépendance au pétrole, amplifiée en France par une fiscalité structurellement lourde et par ces poids différenciés, révèle cette finitude de manière particulièrement aiguë. Arendt nous rappelle sans cesse la nécessité de la mémoire contre l’oubli. Oublier les chocs pétroliers passés ou les tensions plus récentes (comme celles de 2018-2019) conduit souvent à des réponses hâtives qui, au lieu de consolider le monde commun, risquent de l’affaiblir davantage.

Ces trois angles ne prétendent pas épuiser l’évènement, encore moins proposer une ligne de conduite. Ils cherchent simplement à maintenir ouvert un espace où la pensée peut encore respirer, avant que les réactions, les déclarations et les mesures ne viennent tout recouvrir.

La semaine qui commence sera sans doute dense en informations nouvelles. Nous aurons le temps, ensuite, de reprendre chacun de ces fils plus lentement, avec des références précises à Arendt et des liens avec d’autres évènements que nous avons tenté de penser ici.

En attendant, je vous invite à laisser reposer la question :

Comment cet évènement apparaît-il dans votre propre quotidien ? Depuis quel lieu le regardez-vous ? Quel fait vous semble mériter d’être regardé longuement, sans être aussitôt expliqué ou jugé ?

À suivre, sans hâte.

 

[1] Selon les statistiques officielles du Ministère de la Transition écologique (données sur le parc automobile français), un automobiliste français parcourt en moyenne environ 11 600 km par an avec sa voiture particulière en 2024.

Ce chiffre représente le kilométrage annuel moyen par véhicule (voitures particulières immatriculées en France). Il est en légère baisse ces dernières années :11 700 km en 2023. Autour de 12 000 à 12 600 km avant la « pandémie » (2018-2019).

Les données proviennent des comptes des transports et des relevés du parc automobile. Elles concernent principalement les voitures particulières (pas les utilitaires, qui roulent un peu plus, autour de 13 000-14 000 km/an selon les années).Quelques précisions :Ce n’est pas exactement la distance par conducteur, mais par véhicule en circulation. Comme beaucoup de ménages ont plusieurs voitures, la moyenne par automobiliste actif est souvent proche ou un peu plus élevée.

Il y a des variations importantes : les diesels roulent plus (environ 13 000 km/an), les essences moins (autour de 9 000 km), et cela dépend aussi de la région (plus en rural qu’en urbain), de l’âge du véhicule, etc.

[2] Les publications officielles du SDES (Service des données et études statistiques du Ministère de la Transition écologique) ne publient pas la médiane du kilométrage annuel par véhicule. Elles communiquent uniquement la moyenne (11 600 km en 2024 pour les voitures particulières). Cependant, on dispose d’une estimation fiable issue de l’Enquête Mobilité des personnes de l’Insee (réalisée en 2018-2019, la plus récente grande enquête nationale sur les pratiques de déplacement) : Le kilométrage médian des conducteurs est d’environ 10 590 km par an. 25 % des conducteurs parcourent moins de 6 000 km par an (25e percentile). L’intervalle interquartile pour les véhicules est de 6 000 à 15 500 km environ (25 % roulent moins de 6 000 km, 25 % plus de 15 500 km). La moyenne dans cette enquête était autour de 11 000–11 500 km selon les contextes (véhicules ou conducteurs). Cela confirme que la distribution est assez dispersée : beaucoup de véhicules roulent peu (voitures secondaires, usages urbains, retraités, etc.), tandis qu’une minorité (souvent diesels ou usages professionnels/ruraux) tire la moyenne vers le haut.

 

Publié dans Conversations, Ormuz

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article