Construire en parallèle : Réarmer l’esprit et anticiper la chute (Sortir de l’emprise : de la société automatique au monde commun 2/2)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Construire en parallèle : Réarmer l’esprit et anticiper la chute (Sortir de l’emprise : de la société automatique au monde commun 2/2)

Dans notre précédent billet, nous avons dressé le constat : nous vivons dans une « société automatique » où le totalitarisme libéral nous dépossède de notre capacité à faire monde. Mais il y a un élément que nous avons trop longtemps ignoré : la fragilité intrinsèque de ce système. Le numérique est une architecture de verre. Il ne tient que par une perfusion constante d'énergie et de stabilité. Cette complexité extrême est sa plus grande force, mais aussi son talon d'Achille. Construire en parallèle n'est plus une option militante, c'est une nécessité de survie.

1. L'illusion de la solidité numérique

Nous vivons sous l'emprise d'un système qui se donne des airs d'éternité. Pourtant, plus une structure est étendue et interdépendante, plus elle est vulnérable à l'effet domino. Nos « fascias » numériques ne sont pas robustes ; ils sont fragiles. Une panne majeure, une pénurie de métaux rares ou une rupture logistique suffit à transformer notre monde hyperconnecté en un désert fonctionnel.

Prétendre que nous pouvons « réformer » cette machinerie globale est une illusion : le système est trop gros pour être dirigé et trop complexe pour être réparé. La seule réponse rationnelle est de bâtir en parallèle des structures capables de fonctionner quand le flux numérique s'arrêtera.

2. Le réarmement intellectuel : se déprolétariser et dialoguer avec la machine

Pour survivre à la fragilité du système, nous devons d'abord cesser d'être des « automates » (Stiegler). La prolétarisation, c’est la perte de nos savoir-faire face à une technique qui pense à notre place.

Il nous faut un réarmement intellectuel. Günther Anders, dans L'Obsolescence de l'homme, nous le rappelle : notre capacité d'imagination est en retard sur notre puissance technique. Pour combler ce « décalage prométhéen », nous devons ralentir. Lire, c’est refuser la vitesse de l'algorithme.

À cet égard, les nouvelles technologies ne doivent pas être un substitut à la pensée, mais un « sparring-partner » dialectique. L'intelligence artificielle peut devenir une arme de déconstruction massive. Utilisée non pas pour générer des réponses toutes faites, mais pour interroger les textes, confronter les idées et muscler notre esprit critique, elle peut nous aider à débusquer les abstractions technocratiques. L'objectif est clair : utiliser la machine pour mieux s'en libérer, en faisant de l'IA une technologie de l'esprit, un outil convivial au sens d'Ivan Illich.

3. La bibliothèque : bastion de la convivialité

Comment construire cet espace de résistance ? En s'appuyant sur des outils qui nous rendent autonomes.

La bibliothèque n'est pas seulement un lieu de culture ; c'est une infrastructure de résilience. Contrairement aux plateformes numériques qui nous capturent et nous optimisent, la bibliothèque est une ressource physique et non-marchande.

  • Se déprolétariser par la lecture : Replonger dans les textes d'Arendt, Tassin, Stiegler ou Anders, c'est forger les concepts nécessaires pour nommer notre situation.
  • La bibliothèque comme lieu physique : Elle est l'infrastructure locale par excellence. Elle permet de recréer du lien social qui ne soit pas médié par un écran. C’est là que se construisent les réseaux réels, ceux qui survivront aux pannes du système global.

4. Penser l'événement : notre boussole

Pour réussir cette construction, nous devons adopter une discipline rigoureuse : maintenir notre pensée attachée aux événements. Hannah Arendt nous l'a enseigné : il ne faut pas tenter d'interpréter le présent à travers le prisme d'idéologies abstraites ou de grands récits préétablis.

Penser ce que nous faisons, c'est refuser de regarder le monde à travers le filtre des « abstractions » (le climat, le genre, la gestion globale) pour regarder ce qui se passe réellement sous nos yeux. C'est prêter attention aux signes, aux failles du système, aux ruptures de flux. C'est refuser l'engourdissement de la « société automatique » pour rester pleinement conscient de la réalité, telle qu'elle se manifeste, ici et maintenant. Cette attention aux événements est notre boussole : elle nous permet de ne pas nous laisser déposséder de notre jugement par les machines, et d'agir avec justesse, là où le réel le demande.

5. Sédimenter pour durer

Ce que nous proposons, c'est une stratégie de sédimentation face à la fragilité du monde :

  1. Identifier les failles : Là où le système est inefficace ou inhumain, n'essayez pas de le réparer, observez ses points de rupture.
  2. Bâtir en parallèle : Créer des îlots de savoirs, de solidarité et d'échange qui fonctionnent en dehors des flux numériques.
  3. Résister par la présence : Refuser de « déléguer » sa vie à la machine. Apprendre à cultiver, à réparer, à communiquer sans intermédiaire technique.

Nous ne sommes plus dans une phase de militantisme traditionnel, mais dans une phase de préparation. Le totalitarisme libéral compte sur notre docilité et notre dépendance à la technique. En devenant « imprenables » — en cultivant une autonomie intellectuelle et pratique — nous faisons en sorte que, lorsque les pannes inévitables surviendront, ce ne soit pas le chaos, mais le point de départ d'un monde commun que nous aurons su, patiemment, préserver.

C’est en devenant autonomes, en dehors des circuits de la gouvernance par les nombres, que nous redevenons des acteurs. Le monde de demain ne sera pas une mise à jour du système actuel ; il sera ce que nous aurons su construire dans ses interstices.


Ce billet clôture notre réflexion sur l'emprise technocratique. Il ne s'agit pas d'une fin, mais d'une invitation à se mettre au travail : lire, échanger, et surtout, construire.

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